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Le crash test de Genève

Rédigé le 03/12/2018
Thomas Savage

Ils seront cinq Marocains à s’asseoir autour de la table à Genève les 5 et 6 décembre pour des discussions sur le conflit du Sahara. Autour de la table également, des représentants d’Algérie, de Mauritanie et du Polisario. Et puis Horst Köhler, l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara, qui est à l’initiative de ce rassemblement inédit depuis l’échec en 2012 des rounds de négociations de Manhasset. Il ne sera pas question à Genève de « négociations », puisque l’ordre du jour sera notamment consacré « à l’évolution du dossier et à la situation régionale », mais c’est bien la première fois depuis Manhasset que les quatre parties se retrouvent autour de la même table sur le sujet.

Mais pour le Maroc, la comparaison s’arrête là. Et c’est ce qu’il entend faire comprendre en composant une délégation en rupture par rapport à ces négociations dans la banlieue de New York. À l’exception du ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita — qui a assisté aux quatre premiers rounds de Manhasset successivement comme directeur des Nations unies, chef de cabinet du ministre, directeur général et secrétaire général du ministère —, le reste de la délégation marocaine à Genève n’y était pas. C’est en fait dans la continuité de la rencontre bilatérale avec Horst Köhler à Lisbonne en mars 2018 que s’inscrit l’état d’esprit marocain. Le Maroc se plaçait alors dans une démarche d’« écoute ». À Genève, il y va pour « évaluer la capacité des parties à avancer vers une solution ».

Faire parler les CV

Et comme à Lisbonne, les deux présidents des régions du Sud marocain, Sidi Hamdi Ould Errachid, président de la région Laâyoune-Sakia El Hamra, Ynja Khattat, président de la région Dakhla-Oued Eddahab seront du voyage. Exit les représentants du CORCAS (Conseil royal consultatif pour les affaires sahariennes), il s’agit pour le Maroc de présenter à l’ONU des interlocuteurs démocratiquement élus par les habitants de la région, pour franchement contraster avec les représentants du Polisario. D’autant que les profils des deux hommes parlent d’eux-mêmes. Unioniste, la famille Ould Errachid est devenue un acteur politique et économique majeur du Sud marocain. Quant à Ynja Khattat, ex-membre du Polisario, il a quitté le Maroc pour Tindouf en 1975 avant de revenir en 1996 et présider aujourd’hui une région marocaine.

Sur les cinq membres de la délégation, un troisième vient du Sud marocain. Et il s’agit d’une femme, à la demande expresse de Horst Köhler, qui a insisté pour « qu’au moins une femme » fasse partie de la délégation. Le Maroc a fait pour l’occasion appel à une parfaite inconnue sur la scène internationale. Fatima Adli, actrice associative et membre du conseil municipal de Smara, fera ainsi ses premiers pas sur la scène diplomatique. Elle est chargée d’incarner un visage différent de celui que le Maroc a l’habitude d’offrir : celui d’une société civile active pour la défense des droits des femmes et des enfants à laquelle l’ONU pourrait se montrer particulièrement sensible.

Les défis des diplomates

Une composante gouvernementale et diplomatique complète le dispositif, avec le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita et le représentant permanent du Maroc à l’ONU Omar Hilale. Adeptes de la rhétorique anti-algérienne et des petites phrases à l’encontre du Polisario, parfois agressifs, les deux diplomates devront faire preuve de sérénité pour que Genève soit une réussite. Les derniers développements sur le dossier du Sahara pourraient aider les Marocains à garder la tête froide et ne pas être poussés à la faute par les autres participants. Le Royaume a pour lui les deux dernières résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU qui confortent sa position, une décision de Nouakchott en juillet dernier qui cadre l’action de l’Union africaine sur le dossier, et enfin une légitimation de sa présence au Sahara avec la volonté politique de l’Union européenne — à confirmer par des votes au Parlement — d’étendre ses accords de coopération au sud du pays.

Dans leurs interactions, les diplomates seront néanmoins tenus par les fondamentaux de la position marocaine énoncés par le roi dans son discours du 6 novembre 2017 pour les 42 ans de la Marche verte. « Aucun règlement de l’affaire du Sahara n’est possible en dehors de la souveraineté pleine et entière du Maroc sur son Sahara, et en dehors de l’initiative d’autonomie », avait déclaré Mohammed VI, fixant un préalable à de futures négociations. « Il appartient aux parties à l’origine de ce conflit monté de toutes pièces d’assumer pleinement leur responsabilité dans la recherche d’un règlement définitif », poursuivait le roi, qui invitait l’année suivante l’Algérie à un dialogue bilatéral « franc et direct ».

Mohammed VI appelait aussi au respect du seul cadre onusien pour la résolution du conflit. Enfin, le roi formulait un « refus catégorique (…) de l’insertion abusive d’autres sujets, lesquels sont traités par des institutions compétentes. » En clair, le Maroc ne reconnaît à Köhler qu’un rôle politique. Et si le Maroc se dit prêt à banaliser les rencontres avec lui dans la mesure où il tient son mandat du Conseil de sécurité de l’ONU, il ne lui reconnaît aucune compétence en matière de ressources naturelles, de droits de l’homme ou même en cas de tensions à Guergarat.

La prouesse de Köhler

En dépit de la fermeté de ces paramètres, Horst Köhler est parvenu, moins d’un an et demi après sa nomination par Antonio Guterres à réunir les quatre parties autour de la même table. Et si ce n’est pas le grand amour entre le Maroc et Köhler, il n’y a pas de crise non plus. En début d’année, lorsque l’envoyé personnel a envoyé des invitations au Maroc, au Polisario, à l’Algérie et à la Mauritanie pour organiser avec chacun d’entre eux des discussions bilatérales, le Maroc ne s’est pas précipité pour accepter, à l’inverse de l’Algérie et du Polisario.

Fin janvier, le chef du Polisario, Brahim Ghali, rencontre Köhler à Berlin. Mi-février, la diplomatie algérienne fait de même à Munich en marge de la Wehrkunde, Forum annuel de Munich sur les politiques de défense. Selon nos informations, lors de la rencontre entre Mohammed VI et Köhler en octobre 2017, la possibilité que la diplomatie chérifienne rencontre à nouveau l’envoyé spécial lors de ce forum avait été évoquée. Mais, craignant que la rencontre bilatérale ne se transforme en un format élargi, ce scénario avait finalement été écarté au profit de Lisbonne en mars.

Passé par le FMI et la BERD, Köhler est parvenu à force de rigueur à convaincre le Maroc de se joindre aux discussions en envoyant la même invitation, avec le même contenu, aux quatre parties. Une manière subtile d’octroyer le même statut aux quatre participants, et surtout pas celui d’observateur ou de voisin à l’Algérie, dont le Maroc n’a de cesse de rappeler l’implication directe dans le conflit. C’est d’ailleurs en voulant respecter le libellé de l’invitation de Köhler que les États-Unis n’ont pas fait de distinction entre « parties au conflit » et « pays voisins » pour faire référence à l’Algérie et à la Mauritanie lors de la rédaction de la résolution 2440 du Conseil de sécurité en octobre 2018. Une véritable rupture avec la tradition onusienne.

En tout état de cause, et à l’issue de deux tournées régionales en octobre 2017 et juin 2018, le Maroc préfère Horst Köhler à son prédécesseur Christopher Ross qui avait occupé le poste de janvier 2009 jusqu’à sa démission en janvier 2017. Le Maroc lui avait retiré sa confiance en 2012, lui reprochant des « déclarations et ses initiatives inacceptables et contrevenant aux prérogatives de son mandat, » mettant justement en échec les rounds de Manhasset.

Pour ne pas retomber dans les travers de Manhasset, tous les participants devront saisir l’opportunité créée par Köhler à Genève, qui pourrait être, le cas échéant, le premier pas vers une relance du processus de négociation, en vue de parvenir à une « solution politique réaliste, réalisable et durable à la question du Sahara occidental basée sur un compromis et sur l’importance d’un alignement de l’orientation stratégique de la Minurso et d’une orientation des ressources des Nations Unies à cette fin, » telle que soulignée par la dernière résolution du Conseil de sécurité de l’ONU.





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