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"Noukta" (blague) cet antidépresseur à la marocaine !

Rédigé le 02/11/2018
Boutaina Rafik - MAP


Jeux de mots, caricatures d'un personnage célèbre ou d’un accent particulier, la "Noukta", traduction littérale de la blague, est une particularité historique, un trait de mœurs ou de caractère mis en avant, un détail secondaire de l’action ou simplement une petite histoire qui se raconte afin de déclencher des rires, attirer l’attention ou se tourner en dérision.

Inconscientes jusqu’à l’absurde ou conscientes jusqu’à la méchanceté gratuite, il est difficile de tracer l’historique des "Nouktas". Appartenant à une tradition orale ancrée dans les esprits des Marocains depuis la nuit des temps, les noms et personnages de ces histoires changent au gré des humeurs et des époques, les jeux de mots, parfois salasses, offrent un rodéo étrange où peuvent se succéder la plus fine des sophistications et la plus insidieuse des conneries.

Connue pour sa finesse, sa légèreté et l’hilarité qu’elle provoque, une même "Noukta" peut s’adapter selon les déclinaisons régionales et les accents qui la reprennent. Le charme de ces blagues réside dans l’usage du dialecte "Darija" permettant aux Marocains de rire d’eux-mêmes et de leurs travers. La "Noukta" se présente alors comme une véritable thérapie.

L’humour, dit-on, est bon pour la santé. La "Noukta" permet aux Marocains de relativiser et de dédramatiser leur vécu et leurs souffrances. A travers certaines blagues en darija, des vérités inavouables sont énoncées, des pulsions sont exprimées."La Noukta permet la sécrétion d’adrénaline et d’endorphine”, affirme "l’inqualifiable" Oubeid Hlal, un humoriste qui exerce dans le domaine de la santé, soulignant les vertus thérapeutiques du rire.

Ainsi, au Maroc, tous les événements touchant à la collectivité entraînent un déferlement de "Nouktas". C’est cette capacité d’autodérision qui permet de meubler les discussions en famille ou entre amis, d’échapper à la déprime ou la routine. Rafraîchissantes et apaisantes, les "Nouktas" simplifient les situations vécues et permettent aux individus d’accepter les choses plus facilement. Ici, le rire devient un antidote efficace contre les difficultés du quotidien. Après tout, "pourquoi s’en faire, puisque tout passe? Autant en rire!", nous confie le concepteur d’une page Facebook qui rassemble plusieurs blagues déclinées en diverses catégories thématiques ou régionales. Qu’elle porte sur un "fassi", un "berkani" ou un "soussi", ou autres, la "Noukta" pointe toujours des situations cocasses, ridicules et exagérées qui permettent de désamorcer les conflits et de nous rendre l’espace d’un petit moment, plus tolérants, plus aimants et moins individualistes. 

Les Marrakchis, une communauté connue pour son humour et sa faculté d’autodérision, exploitent la fameuse place Jamâa El Fna pour se divertir, se rassembler, créer des connexions, animer des discussions et enfin rire, avec comme arme la "Noukta". La halqa, un rassemblement d’individus, témoigne de ce génie faisant naître des dizaines de "Nouktas" par jour.

Ce besoin de rire fut exploité ensuite par des émissions télévisées qui ont permis à des jeunes de produire des contenus afin d’amuser un public et un jury.

Des initiatives qui ont encouragé une nouvelle vague d’humoristes à prendre le devant de la scène. Ils sont aujourd’hui légion, à commencer par le groupe "Humouraji", connu pour leur humour frais inspiré du vécu du Marocain, et qui présente des parodies, des interactions inattendus ou des scènes hilarantes et perturbatrices, en passant par les dizaines de jeunes qui animent les sitcoms du mois de ramadan, avant d’arriver à ceux qui prennent part au festival international d’humour, le "Marrakech du rire", tous incarnant parfaitement la nouvelle vague des humouristes au Maroc.

Bien que submergé par les trolls et l’humour 2.0, la Noukta n’a pas pour autant perdu de sa valeur et elle est utilisée par la nouvelle vague des humoristes dans la création de nouveaux styles pour amuser leur public. La séquence "D7ak tkhsser" signée les Inqualifiables est éloquente à cet égard. Une compétition qui met en face-à-face deux individus censés rester impassibles à l’écoute de "Nouktas" complètement décalées et ridicules mais tellement amusantes. Cette séquence est la première reprise marocaine de la version américaine "you laugh, you lose", mais le vrai défi "réside dans l’adaptation des blagues utilisées avec la nature de l’humour marocain", nous confie le duo.

Ce concept est très représentatif de la philosophie des Inqualifiables qui ont cherché à travers "d7ak tkhsser" à donner naissance à un style particulier et complètement décalé qui s’inspire des détails de la vie quotidienne et particulièrement des "Noukta" qui sont ensuite retravaillées pour créer des situations plus complexes relatées dans leurs spectacles. "Les Marocains sont un peuple très intelligent et contrairement à ce qu’on pourrait penser, c’est un peuple très ouvert qui rit de tout", pointe l’Inqualifiable Oubeid Hlal tout en ajoutant qu’il ne faut pas vexer le public par des blagues "trop crues". "Le public marocain rit de ce qui est interdit mais pas devant tout le monde", précise l’humoriste.

Le duo des Inqualifiables a insisté sur la faculté du public à comprendre et à produire des blagues en continu. "Chaque marocain peut être un humoriste, on est prédisposé à produire des blagues illustrant notre quotidien", nous estime M. Hlal.

Son partenaire Amine Belghazi a rappelé la diversité culturelle marocaine, matrice de différentes façons de rire de notre entourage, de nos personnages et de notre vécu.

On ne rit plus aujourd’hui des anecdotes et des blagues de nos parents et de nos grand-parents. Toutefois, il y a des "Nouktas" qui ont survécu à travers les années avec quelques adaptations mineures apportés par les personnes qui les rapportent. "Il y a une évolution à travers le temps. Le rire étant momentané, l’humour marocain a été influencé par les nouvelles technologies et par le stand-up américain", nous confirme l’Inqualifiable Amine Belghazi