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Debdou, histoire riche et paysage émerveillant

Rédigé le 02/11/2018
Samir Benhatta - MAP


Les ruelles, chargées d'histoire, de la petite ville de Debdou, étalée au pied des montagnes au sud de Taourirt, renferment une mémoire qui résiste à l’oubli, et débordent d’une chaleur humaine qui ne laisse pas ses visiteurs indifférents.

Cette ville mérite en effet d’être racontée. Avant même d’arriver à cette ancienne forteresse l’on est émerveillés par les paysages des montagnes environnantes, des collines vertes où abondent les oliviers et où se blottissent de petits villages paisibles. Au bout du périple apparait Debdou, récompense du voyageur en quête de beauté et de calme.

Cachée sous de faux airs de petite ville banale, Debdou ne tarde pas à livrer ses secrets. Une petite balade suffit pour dévoiler les trésors insoupçonnés d’un riche patrimoine, en montant la vielle ruelle qui sépare des maisons aux toitures en bois, pour arriver à la fameuse source d’eau «Ain Sbilia», tout près du vieux mellah où les citoyens juifs ont vécu en parfaite symbiose aux côtés de leurs voisins musulmans tout au long des siècles.

La coexistence est ici une chose naturelle, démontrée de tout temps avec la sincérité et la spontanéité qui marquent les gens de cette ville. La mémoire populaire regorge de témoignages dans ce sens et le patrimoine local en est la preuve vivante.

"Les gens d’ici vivent et font vivre ces nobles valeurs, avec naturel et sans calculs", commente Mounia Bousehaba, directrice générale de l’association Casamémoire, originaire de Debdou. Oumi Rkia est l’une des debdoubiens qui font vivre cet héritage au quotidien. Elle se surpasse à chaque fois en préparant «Rkak», une spécialité culinaire judéo-marocaine qui accompagne le thé et le café dans les soirées de cette paisible cité. La hajja octogénaire confie à la MAP avoir appris à préparer "Rkak", "Trid" et "El Metrouh" il y a de cela bien longtemps, aux côtés de ses amies de jeunesse juives et musulmanes. Une idée largement rependue voudrait que les relations humaines se trouvent plus profondes et solides entre les habitants des petites villes. C’est ce que défend Rachid Dounass, chercheur en histoire contemporaine. Le jeune académicien fait remarquer par ailleurs que Debdou est, avec Oujda, la seule ville ou le mellah n’était pas entouré d’une muraille.

Selon les études historiques, Debdou était, jusqu’au début du 20ème siècle, majoritairement peuplée de juifs. La conservatrice du Musée du judaïsme marocain, Zhor Rehihil, affirme que la première famille juive à s’être installée à Debdou fût celle d’El Cohen, une famille sévillane chassée d’Andalousie. La ressemblance est en effet frappante entre les mots "Sbilia" et "Ichbilia" (Séville), relève Mme Rehihil, notant que la source "Ain Sbilia", située au cœur de la vieille ville entre le mellah et les quartiers Oulad Youssef, Amara et Kbabid, a été baptisée ainsi par les réfugiés andalous pour garder le souvenir de leur patrie perdue. La visite de Debdou ne saurait se terminer sans un passage par sa célèbre kasbah avec ses hautes murailles et ses huit tours. Ici on trouve une ancienne mosquée de l’époque mérinide, deux bâtisses dotées de coupoles et ce qui semble être d’anciennes tombes.



Les historiens indiquent que cette kasbah a été construite au 13ème siècle, à l’époque mérinide. Claire Marynower, professeur à l’université de Grenoble (France), met l’accent sur l’importance du rôle que jouait Debdou en tant que place forte sur la route des caravanes commerciale, sans oublier de relever les caractéristiques civilisationnelles de cette ville, symbole du dialogue entre les cultures. "Debdou est riche de son histoire", résume à la MAP la réalisatrice française Simone Bitton, qui filme une partie de son nouveau documentaire dans les ruelles historiques de la ville, faisant part de sa joie pour cette expérience enrichissante.

Beaucoup ont eu, comme Marynower et Bitton, le coup de foudre pour cette petite ville, à l’image de Fathallah Mezian, un Marocain résidant en France qui est revenu pour acquérir une maison au mellah, près d’Ain Sbilia, qu’il a transformé en maison d’hôtes. "J’accueille des visiteurs en provenance de France, qui ne tardent pas à tomber sous le charme de Debdou", dit cet ancien cadre de l’action sociale à Paris.

Le quinquagénaire a même fondé, avec l’aide de jeunes de la ville, une association visant à faire connaitre le potentiel culturel, naturel et touristique de Debdou. "Nous avons cherché dans l’histoire de la ville, et nous avons découvert que la culture peut servir de levier pour son développement", souligne-t-il. De nombreux acteurs locaux parient, comme Fathallah, sur le tourisme culturel, sans oublier le tourisme rural et d’excursion, pour impulser une dynamique de développement, compte tenu du potentiel de cette ville en termes de patrimoine historique et naturel. Il s’agit donc de conjuguer les efforts pour mieux faire connaitre la ville et "vendre" son image en tant que destination authentique à forte valeur spirituelle, comme le fait remarquer Rachid Boughaleb, un acteur social qui avait découvert Debdou au court d’un voyage touristique dans les années 90, et qui continue depuis à visiter la ville chaque printemps.

Venir à Debdou c’est aussi s’extirper, le temps d’un séjour, des grandes villes bruyantes à la recherche de l’inspiration. Le grand romancier marocain Mohamed Berrada en sait quelque chose puisqu’il a fait de cette ville le théâtre de son dernier roman "Une Mort Différente", lauréat du prix Katara du roman arabe. L’écrivain a assuré entretenir avec Debdou "une relation créative". La petite ville va-t-elle entrer dans le club privilégié des cités inspiratrices des écrivains ? Qui sait, quand la richesse de l’histoire s’allie à la magie du paysage, tout devient possible !