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Macédoine : après le nom, des livres d'histoire à revoir

Rédigé le 11/06/2018
AFP


Skopje - Des Macédoniens antiques qui mangent assis quand les Grecs se couchent, Alexandre Le Grand qui soumet les Hellènes: en Macédoine, les manuels d'histoire ont bâti un récit national qui sera plus difficile à changer que le nom du pays.

Depuis un quart de siècle, Athènes dénie à son petit voisin le droit de s'appeler "Macédoine" qui est à ses yeux le nom de sa province septentrionale.

Elle y décèle une captation de l'héritage historique des rois antiques Alexandre Le Grand et Philippe de Macédoine, qui dissimulerait des ambitions d'expansion territoriale.

Les deux parties semblent sur le point de résoudre leur conflit sur le nom et le pays pourrait bientôt devenir la "Haute-Macédoine".

Mais en Macédoine, une réconciliation passera aussi par la révision d'un récit national qui s'est notamment imposé par l'enseignement de l'histoire. A l'occasion des célébrations nationales, les enfants sont volontiers déguisés en habits supposés d'époque. Et pour certains de leurs parents, les Macédoniens ne sont même pas slaves: ils descendent en ligne directe de Philippe et d'Alexandre.

Du fatras de jouets qui encombre le grenier de la maison familiale près de Skopje, Nikola Cvetoski, mécanicien retraité de 65 ans, finit par extraire "Légende de la Macédoine ancienne". Avec ce gros livre rouge publié deux ans après l'indépendance de 1991 par un homme politique local, Vasil Tupurkovski, "la société nous a dit que tout ce qu'on nous avait appris auparavant n'était plus la vérité", constate-t-il.

"Soudainement, les écoles ont exigé que les élèves achètent ce livre", s'indigne cet homme, qui a grandi sous le régime communiste de Tito, quand était alors exaltée une identité yougoslave commune. Alexandre Le Grand et son père étaient à l'époque oubliés des programmes.

Pour l'historien Todor Cepreganov, la fin de la Yougoslavie a consacré "le renouveau d'un romantisme national" dans une Macédoine restée à l'abri des conflits dans l'ex-Yougoslavie.

Un mouvement profond renforcé par la mainmise sur le pouvoir, de 2006 à 2016, de la droite nationaliste de Nikola Gruevski.

Dans l'édition de 2011 du manuel de sixième degré, les adolescents de 11 et 12 ans apprenaient dans le chapitre consacré à "l'État macédonien sous Philippe" comment celui-ci, après les Illyriens, les Pannoniens et les Thraces, avaient "soumis les colonies hellènes".

Quant à son fils "Alexandre le Macédonien", il "a réussi à battre (les Grecs), les forçant à reconnaître son autorité", alors que ceux-ci avaient essayé "de rejeter la gouvernance macédonienne".

Et les auteurs du même ouvrage de tester les connaissances des élèves: "Saviez-vous que les Macédoniens mangeaient assis alors que Romains et Grecs mangeaient allongés?"; "Savez-vous que les femmes macédoniennes avaient les mêmes droits que les hommes et que seuls les dirigeants pouvaient avoir plusieurs épouses?"

L'enseignement supérieur n'a pas été épargné. Un manuel de 2010 d'archéologie de l'université de Stip décrit la "Macédoine antique" comme "la région des Balkans où les Macédoniens régnaient, et non comme une partie de la Grèce".

Pour Damjan Todorovski, un instituteur de 59 ans de Bitola, "tous les manuels scolaires introduits après 2006 relevaient du lavage de cerveau systématique, pas de l'éducation".

"Il n'y a pas eu d'État de Macédoine jusqu'en 1945... De quoi parle-t-on? Je ne vais pas laisser mon enfant se laisser endoctriner par le nationalisme et une histoire falsifiée", s'indigne Sonja Trajanovska, une mère quadragénaire.

Quelques mois après leur arrivée au pouvoir, en septembre, les sociaux-démocrates (SDSM) du premier ministre Zoran Zaev ont promis une révision complète des manuels.

"On ne peut pas imposer à nos enfants des a priori et la haine, en particulier à l'égard de nos voisins", dit le responsable de l'Éducation au SDSM, Petar Atanasov.

"Mais cela doit être fait par des experts et des professeurs, pas par des politiciens", ajoute-t-il.

Un nouveau changement de cap devra surtout être accepté par les enseignants, notamment les plus jeunes.

"Il faudra une éternité pour réparer les dommages", soupire Marija Veskova, professeure d'histoire retraitée de 87 ans.

Sa jeune consoeur de 28 ans, Natasa, qui ne souhaite pas donner son nom, s'inquiète: "Je ne comprends pas pourquoi nous devrions avoir honte de qui nous sommes. Alexandre était macédonien. Et nous sommes terrorisés de le dire parce que cela énerve les Grecs..."