D'"Ousmane" à "Tchaïkovski", le fabuleux destin de Belaïd El Akkaf

D'"Ousmane" à "Tchaïkovski", le fabuleux destin de Belaïd El Akkaf

Rédigé le 14/01/2019
MAP - Al Mustapha Sguenfle


Rabat - Belaïd El Akkaf est, étrangement, une figure peu connue par le public marocain. Pourtant, le parcours de cet artiste et son apport à la musique marocaine en général et amazighe en particulier sont, à l’image de son talent, tout sauf ordinaires.

Belaïd El Akkaf est né à Rabat en 1952, dans une famille imprégnée des chants d’Ahwach, son père étant Raïss (poète chanteur traditionnel de la région du Souss). Le petit Belaïd a intégré le conservatoire de Rabat en 1963, mais le long chemin qu’il devait parcourir à pied jusqu’au conservatoire l’a vite poussé à abandonner. Ce n’était que partie remise, puisqu’il allait, en 1968, reprendre de plus belle ses études au même conservatoire, réussissant à y obtenir son diplôme et à y enseigner.

Après avoir décroché son diplôme, la carrière artistique de Belaïd El Akkaf allait connaître un tournant curieux, puisqu’il allait faire partie du noyau d’un groupe musical qui a redéfini la musique amazighe dans les années 1970.

Dans un entretien avec MAP-AMAZIGH, M. El Akkaf situe l’apparition du groupe dans le contexte de l’époque. A partir des années 1960, dit-il, une vague de nouveaux styles musicaux occidentaux commençait à avoir de l’écho auprès de bon nombre de jeunes marocains. "Moi-même j’avais un groupe en 1969 où l’on chantait en Anglais et en Français. C’était la mode", raconte-t-il, le sourire aux lèvres.

Cette nouvelle tendance, influencée par des styles comme le Pop, le Rhythm and blues et le Rock, s’est accaparée dès lors une petite place sur l'échiquier de la musique marocaine telle qu’incarnée par des figures comme Mohamed Fouiteh, Houcine Slaoui, Brahim El Alami et Hamid Zahir, ainsi que la musique influencée par l’école orientale, notamment égyptienne, qui fut portée par des compositeurs à l’instar d’Ahmed El Bidaoui et Abdessalam Amer.

Et puis sont apparus Nass El Ghiwane au début des années 1970! Le groupe casaoui a révolutionné le paysage musical marocain tant sur le plan des thématiques abordées que des instruments utilisés (tam-tam, bendir, guembri, banjo,…), lesquels instruments étaient jusque-là généralement réservés aux traditions musicales à caractère local et populaire.

C’est dans ce contexte-là que la première association amazighe au Maroc, l'Association marocaine de recherche et d'échange culturel (AMREC), a vu le jour à Rabat en 1967. Belaïd El Akkaf fait valoir que les fondateurs de l’AMREC croyaient en la capacité incommensurable de la chanson à assurer la promotion de la culture amazighe et une meilleure transmission de ses messages.

Ainsi, Feu Brahim Akhiat, poète et l’un des fondateurs de l’AMREC, a eu l’idée de créer un groupe musical amazighophone chantant une poésie engagée tout en embrassant la modernité. Pour ce faire, il a entamé sa chasse aux jeunes talents de la région du Souss.

L’entreprise de Feu Akhiat s’est avérée payante, puisqu’au final, le groupe musical escompté s’est formé à Rabat autour de six membres, à savoir Feu Ammouri Mbarek (chanteur, compositeur et guitariste), Belaïd El Akkaf (guitariste, arrangeur), Said Bijaad (violoniste), Feu Said Boutroufine (percussionniste), Lyazid Korfi (accordéoniste) et Tarek Maaroufi (organiste). Le groupe a été baptisé "Ousmane", mot amazigh pour "Éclairs".

Cette formation n’a pas tardé à faire sensation, à l’image de sa toute première chanson, « Takendaout », qui a rencontré un succès immédiat auprès des Marocains amazighophones. L’engouement engendré par la musique d’«Ousmane » s’explique par les rythmes locaux et instruments modernes introduits, mais aussi par la qualité des poèmes chantés. En interprétant des textes poétiques rédigés en Amazigh par certains poètes de l’AMREC, « Ousmane » a consacré le passage de la chanson amazighe de l’oralité à l’écriture, révolutionnant par là-même le champ de la création poétique amazighe.

"Bien que nous jouions notre musique avec des instruments occidentaux, comme la guitare électrique et l’orgue, nous chantions des poèmes écrits par de grands poètes tels que Feu Ali Sedki Azaykou, Mohamed Moustaoui, Omar Amarir, Feu Mohamed El Jechtimi, et Feu Brahim Akhiat", explique Belaïd El Akkaf.

Les quelques années qu’a compté l’existence d’« Ousmane » (1974-1978) ont laissé un répertoire riche et varié en poèmes marquants, comme « Ddounit », « Tabratt », « Tillas » et « Idraren ». Cette courte existence a été sanctionnée par l’enregistrement de deux disques 45 tours, deux album-cassettes et une tournée européenne en compagnie de Nass El Ghiwane et des frères Megri, émaillée notamment l'enregistrement en live d’un disque 33 tours à l’Olympia, en 1977.

En 1983, « Ousmane » allait opérer un retour fugitif pour enregistrer un album-cassette sous le titre « Ousmane de retour ». L’année 1984 allait constituer la fin définitive du parcours du groupe.

Après l’éclatement d’ « Ousmane », Belaïd El Akkaf part en ex-Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) pour étudier la composition musicale et d’autres disciplines au prestigieux Institut supérieur « Tchaïkovski » de Kiev.

"J’ai passé trois ans au « Tchaïkovski », de 1982 à 1985, avant de retourner au Maroc en 1986", relate-t-il, ajoutant qu’il figurait alors parmi huit autres étudiants ayant été sélectionnés hors URSS.

Il se rappelle que lors du concours d’entrée, le comité scientifique de l’institut lui avait assigné pour tâche de composer une musique « académique et savante ». "Emporté par le zèle de la jeunesse, j’ai fini par composer une musique compliquée et surchargée, ce qui n’était pas bon pour moi, car les arrangements sont une conversation entre les instruments", raconte-t-il avec bonne humeur.

"Une semaine plus tard, j’ai été convoqué par ledit comité. On m’a remis ma composition et demandé de composer une musique simple inspirée de l’héritage de mon pays. "Tout ce qui est simple est beau", m’avaient-ils dit. Un principe que je n’oublierai jamais. C’est alors que je me suis mis à composer une mélodie amazighe enveloppée par des arrangements puisés de règles musicales universelles".

Durant les trois années qu’ont duré ses études à l’institut, Belaïd El Akkaf a pu profiter d’une atmosphère d’apprentissage alliant rigueur et cadre pittoresque. Dans les alentours de Kiev, relève-t-il, "il y avait une forêt qui abritait des chalets réservés aux compositeurs et où nous avions coutume d’exercer. Cette atmosphère calme était propice à la création".

"Nous avions dix heures de cours par jour. J’ai dû apprendre dix matières musicales dont certaines ne sont pas encore enseignées au Maroc, à l’image de la direction d’orchestre, de la composition, de l’instrumentation et de l’orchestration", souligne-t-il, non sans regret.

Le musicologue-compositeur se remémore, émotif, les noms de ses anciens professeurs. Il avoue qu’ils l’ont marqué autant sur le plan musical qu’humain. "Ils nous invitaient chez eux pour nous apprendre davantage sur la musique".

"M. Skoryk Myroslav Mikhailovich était l’un des plus grands compositeurs de toute l’ex-URSS. L’avoir comme professeur a été pour moi un rêve qui s’est réalisé", confie-t-il d’une voix fière.

Avec le même brin mêlant nostalgie et fierté, il se rappelle de son ancien maître d’orchestration et d’instrumentation, Gleb Taranov, et d’un certain M. Maximov, dont il garde la méthode qu’il continue à enseigner jusqu’à présent, sans oublier Mme. Majoga, son professeur de piano "aux talents multiples".

A son retour au Maroc, Belaïd El Akkaf a capitalisé sur ces acquis solides pour s’embarquer dans une langue carrière de musicologue-compositeur, s’activant tant bien dans le domaine de l'enseignement que de la création musicale. Un richissime parcours qui lui a valu plusieurs distinctions, notamment le trophée Al-Farabi (2009) et la Médaille d’or de mérite (2012), délivrés par le Comité national de la musique relevant du Conseil international de la musique (maison de l’Unesco), ainsi que la médaille de Vermeil (2013), délivrée par la Commission supérieure des récompenses de la Société académique française Arts-Sciences-Lettres et parrainée par l’Académie française.

Le nom de Belaïd El Akkaf restera, surtout, associé à celui d’« Ousmane », le groupe dont la prestation musicale exemplaire et le verbe poétique flamboyant ont légué aux Marocains un patrimoine riche chantant les racines et la fierté amazighes.