À la galerie Shart

À la galerie Shart : Quand «Fragment » fait tout le sens voulu

Rédigé le 03/07/2019
M'barek HOUSNI*


L’art s’apprécie dans le peu comme dans la multitude, dans le détail comme dans l’ensemble. À condition qu’il soit conditionné par une vision sûre et fondée sur une conception du rôle de l’œuvre lorsqu’elle se trouve individualisée.


C’est le cas donné par l’exposition qui se tient actuellement à la galerie Shart jusqu’au 26 juillet 2019, dans le cadre de l’exposition itinérante panafricaine «prête moi ton rêve ».


Pas moins de cinq artistes au talent avéré et sûr y sont exposés à travers des œuvres individuelles dont l’originalité force l’admiration. Choix judicieux, sélection dénotant un œil exercé et capable de faire côtoyer des expériences artistiques différentes dans un même lieu. C’est-à-dire permettre un riche survol d’une partie de notre art contemporain. Et c’est l’œuvre du maître des lieux, Hassan A.Sefrioui, galeriste, collectionneur et surtout un homme habité par la passion de l’art contemporain.



Zouhir Ibn El Farouk
Deux œuvres d’assez grandes dimensions qui accaparent le regard sont accrochées sur le mur de gauche. Parmi les plus réussies de cet artiste qu’on ne représente plus. Elles donnent une idée de l’inventivité dont cet artiste est capable. Cette approche de plus en plus profonde des secrets de la photographie investie d’un pouvoir plastique indéniable. Elles nous fait palper la couleur rouge sans référent, qui existe par son seul pouvoir d’être, d’influencer, de suggérer sans être liée à aucun élément, naturel ou vivant. Juste son essence de couleur à la hauteur de la signification pure. Libre au récepteur d’y dénicher ce qu’elle aura à lui inspirer ou même de s’y confronter. Et là, une infinité de possibilités sont offertes. Faisant partie d’une expérience au titre évocateur d'« oxymore », elles méritent d’être largement diffusées et admirées.



Ilyas Selfati
Toujours sur ce côté gauche (tout en étant droit) un grand crâne peint dans des tons gris noir nous fait face, nous fixe de ses orbites caverneuses. Un crâne incomplet puisqu’il est comme sectionné vers le bas laissant dégouliner quelques filets de liquide noirci, suivi en bas d’un numéro : matricule ou indication en nombre dans une série, désignation d’une tombe, d’une stèle ! Tout est possible lorsque la mort est au départ, comme la vie. Un crane meurtri et désigné, voilà une idée plastique singulière ! Le tout baigné dans une mère de clarté maculée. C’est une œuvre qui fait partie d’un ensemble de démarches artistiques jalonnant un parcours allant de Tanger vers New-York et passant par Madrid, mais où l’oriental marocain servirait de tremplin.



Monia Abdelali
Deux sculptures noires croulant sous une tempête, mais doucereuse et joyeuse, de couleurs bigarrées. Une négritude au féminin, dont la ligne de front privilégie le rire à pleines dents face à la terreur latente ou annoncée du monde de l’hostilité. Deux statuettes aux yeux affichant deux soleils étoilés jaunes, habillées de costumes aux diverses couleurs vives et éclatantes. Ce noir possède en lui toutes les couleurs contrairement aux lois «débiles » de la physique qu’il détourne à merveille par la main de l’artiste, femme qui convoie son art dans les sentiers de la lutte pour l’être femme, tout simplement. De plus, cette fête de couleurs autour de la représentation de la femme avec une extravagance bien étudiée et réfléchie remplit l’œil d’émerveillement. On mesure toute l’étendue du travail fourni, travail plaisant ça va sans dire, pour arrimer le tout vers la concrétisation du concept de liberté heureuse.



Anuar Khalifi
Quelle idée plastique que celle de la transgression. À condition de lui retrouver l’œuvre qui la reflète à fond, pleinement. Anuar Khalifi parvient à réussir ce constat où on ne l’attendait nullement. Des pages d’un passeport dont la date de validité est périmée, son propre passeport, mutées en surface de création artistique. Y dessiner, y peindre, y donner vie à des étincelles d’idées. Il ne s’agit pas là de dépasser une frontière comme le permet ce document officiel, mais de la déplacer vers un territoire de l’art. Donner une seconde vie à un document «éteint » et rendre le « périmé » éternel, mais à dessein bien sûr. Car présentées dans une série de « petits » tableaux créant une installation, elles sont intégrées à une multitude d’autres tableaux de même dimension afin de signifier l’émigration, l’isolement, la recherche d’autres horizons, le combat de l’homme pour naître une deuxième fois. Belle gageure mais lorsqu’elle fait partie de tout un travail échelonné sur plusieurs thèmes, elle vaut tout l’effort consenti à la réaliser. Cet artiste sait de quoi il parle. Autodidacte ayant fait l’expérience de vie sous deux cieux, au Maroc et en Espagne.



Yassine Belbzioui
D’une taille hautement vue, prenant presque toute la surface du mur qui fait face à l’entrée, un tableau interpelle l’œil par le thème avant la forme. Idée ici aussi bien trouvée. On plonge dedans sur-le-champ. Le premier coup d’œil capte des têtes remplacées par des médailles comme celles qu’on gagne lors de compétitions sportives. Du coup, on capte le message et son interprétation devient un long (pas grand) questionnement sur ce que le désir de l’apparence devient lorsqu’il est fin en soi. Juste une performance et non pas un processus de devenir et d’accomplissement continuel. Voir des hommes assis pour une photo souvenir la tête absente, juste une médaille, est un joli coup de pied à la fatuité. Baigné entre autre dans un noir merveilleusement rendu, le spectateur s’en imprègne en tout, ce qui ne déplaît pas puisque le message est rendu dans les règles de l’art.


*Écrivain et chroniqueur d’art
Galerie Shart, Casablanca.