Election: le gouverneur chrétien de Jakarta défait par son rival musulman

Basuki Tjahaja Purnama

Jakarta – Le gouverneur chrétien sortant de Jakarta, en procès pour insulte à l’islam, a été nettement battu par son rival musulman mercredi, à l’issue d’un scrutin marqué par de fortes tensions religieuses en Indonésie, pays musulman le plus peuplé au monde.

Basuki Tjahaja Purnama, surnommé Ahok, a recueilli 42% des suffrages contre 58% pour l’ancien ministre de l’Education musulman Anies Baswedan, selon des estimations provisoires d’instituts de sondage basées sur le décompte de 100% des bulletins de vote.

Cette élection met en exergue l’influence croissante de musulmans conservateurs partisans d’une ligne dure dans ce pays de 255 millions d’habitants pratiquant en grande majorité une forme d’islam modéré. Des islamistes radicaux ont organisé ces derniers mois des manifestations de masse contre le candidat chrétien jugé pour blasphème.

Le scrutin était aussi un terrain d’affrontement entre grands acteurs politiques du pays qui considèrent l’influent poste de gouverneur de la capitale de 10 millions d’habitants comme un tremplin pour l’élection présidentielle de 2019.

Quelque 7,2 millions d’électeurs essentiellement musulmans étaient appelés à voter au second tour de scrutin, et plus de 60.000 membres des forces de l’ordre avaient été mobilisés pour faire face à tout débordement. Les résultats officiels seront annoncés début mai.

S’exprimant au cours d’une conférence de presse, Ahok a reconnu à mots couverts sa défaite en félicitant son rival.

« Je comprends que vous soyez tristes et déçus », a déclaré le gouverneur sortant en s’adressant à ceux qui l’ont soutenu.

Son rival s’est lui abstenu de tout triomphalisme lors d’une déclaration devant la presse: « nous attendons encore les résulats définitifs ».

Malgré de vives protestations liées à l’affaire de blasphème qui a créé un clivage dans la société, Ahok, 50 ans, était arrivé en tête au premier tour le 15 février, avec 43% des voix, alors que son rival, Anies, 47 ans, avait obtenu 40% des suffrages.

Mais les réserves de voix d’Ahok étaient minces. Le troisième candidat, Agus Yudhoyono, fils d’un ancien président et lui aussi musulman, avait recueilli 17%. Il n’avait donné aucune consigne de vote pour le second tour. Ses voix semblent se reporter en totalité sur l’ancien ministre musulman.

Ahok, le premier gouverneur non musulman depuis un demi-siècle et le premier issu de la minorité chinoise, sera ainsi contraint de céder en octobre son poste auquel il avait accédé automatiquement en 2014, après l’élection à la présidence de son prédécesseur Joko Widodo, dont il était alors l’adjoint.

Connu pour son franc-parler, Ahok avait déclaré en septembre que l’interprétation par certains oulémas (théologiens musulmans) d’un verset du Coran, selon lequel un musulman ne doit élire qu’un dirigeant musulman, était erronée, provoquant une vague de contestation dans ce pays qui compte près de 90% de musulmans.

Cette déclaration a été instrumentalisée par des islamistes partisans d’une ligne dure, des experts dénonçant des motivations politiques. Sous la pression et les appels à l’emprisonner, le gouverneur a été inculpé fin 2016 de blasphème, délit pour lequel il risque jusqu’à cinq ans de prison. Le réquisitoire sera prononcé jeudi.

Ahok est devenu un gouverneur populaire à la faveur de sa détermination pour lutter contre la corruption très répandue dans la fonction publique et entreprendre des réformes à Jakarta, métropole engorgée et désorganisée.

Pendant la campagne de l’entre-deux tours, son rival musulman a été critiqué pour avoir rencontré des dirigeants islamistes partisans d’une ligne dure, en vue d’accroître ses chances de succès. Car, pour nombre d’électeurs, la question se posait en ces termes: peut-on élire un gouverneur non musulman?

Cette élection, « c’est le pluralisme en Indonésie opposé à un nouveau type d’islam politique attisé par des islamistes partisans d’une ligne dure », avait déclaré l’analyste Tobias Basuki, à la veille du second tour.

Les accusations visant Ahok sont un exemple très en vue de l’intolérance religieuse qui s’est accrue ces dernières années en Indonésie, avec une forte hausse des attaques visant les minorités et une influence croissante des islamistes radicaux.

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