David Galula, un Casablancais dans l’art français de la guerre

David Galula

Rabat – Il a changé l’art de la guerre, révolutionné les théories de la contre-insurrection et inspiré l’armée américaine sur les champs de bataille d’Irak ou d’Afghanistan: mais qui aujourd’hui connaît David Galula?

Ce lieutenant-colonel français, juif casablancais mort il y a cinquante ans (11 mai 1967), « touche-à-tout d’un incroyable talent et à la vie accomplie, est un peu un oublié de l’histoire », raconte le Marocain Driss Ghali, qui vient de lui consacrer une biographie.

« J’ai voulu lui rendre hommage car Galula reste méconnu en France, et surtout au Maroc, où il vécut enfant », explique M. Ghali, cadre commercial franco-marocain expatrié au Brésil.

David Galula, décédé à 48 ans, « fut un gentilhomme à la française. Militaire, diplomate, voyageur, écrivain, père de famille… », énumère-t-il, soulignant les racines maghrébines et marocaines du personnage.

Né en 1919 en Tunisie dans une famille juive peu pratiquante, il arrive au Maroc dans les valises de ses parents à la fin des années 20. Il fréquente le lycée Lyautey de Casablanca, couveuse de l’élite locale, dans une ville cosmopolite alors tête de pont de la France coloniale.

En 1939, il intègre en France l’école militaire de Saint-Cyr. Radié de l’armée parce que juif, il est réintégré comme espion à Tanger (nord du Maroc) puis participe à la campagne de France.

La Seconde Guerre mondiale à peine terminée, il part en Chine en tant qu’attaché militaire. Il y apprend le mandarin mais se fait kidnapper par la guérilla communiste. En 1949, direction la Grèce, alors en pleine guerre civile, comme observateur pour l’ONU.

Galula repart ensuite à Hong Kong, « d’où il suit de très près l’arrivée au pouvoir des communistes en Chine », détaille M. Ghali. De cette époque datent « son aversion profonde pour le communisme » et ses réflexions sur les mécanismes de la guerre révolutionnaire.

En 1956, l’officier diplomate se porte volontaire pour l’Algérie. « C’est là qu’il passe de la théorie à la pratique », souligne M. Ghali.

« Pour contrer le FLN, la bataille se gagne dans la population selon Galula. Les indépendantistes algériens, que rien ne distinguent des civils, règnent à la fois par la terreur et la propagande ».

« L’officier donne une méthode très pratique pour en venir à bout », résume son biographe: tuer les chefs, séparer les civils des rebelles, s’installer au coeur des zones habitées, respecter les femmes…

« Il faut convaincre la population de ne plus cacher les terroristes ni fermer les yeux à leur passage. Et pour cela, l’armée doit garantir sa sécurité ». Détail important: Galula refuse la torture et les punitions collectives de civils.

« D’abord en butte à une certaine incompréhension de sa hiérarchie, il parvient en deux ans à pacifier son secteur ». Il a alors l’oreille de l’élite de l’armée et se fait un nom parmi ses stratèges, comme Roger Trinquier ou Jacques Hogard.

Son succès lui vaut une promotion au sein d’une petite équipe de conseillers de Charles de Gaulle, où, fait méconnu, « il suggère la mise en place, pour contrer la propagande de radio Moscou, d’une radio s’adressant aux Arabes, Kabyles et musulmans de France, puis aux Africains ». « RFI (Radio France internationale) est la fille de ce projet », sourit M. Ghali.

En 1962, il est invité aux USA et recruté par l’université Harvard pour mettre par écrit ses idées sur la contre-insurrection. Mais il décède en 1967 d’un cancer fulgurant. Ses écrits, en anglais et en partie classés secret défense, « se perdront dans un silence de cinquante ans ».

L’armée américaine le sort de l’oubli en 2006, avec son « Field manual 3.24 », rédigé par le général David Petraeus, qui cite abondamment Galula. Petraeus parvient à neutraliser Al-Qaïda en Irak en 2007-2008. Il n’a eu de cesse de rendre hommage à l’anonyme lieutenant colonel français, « Clausewitz du XXe siècle », en référence au célèbre théoricien militaire prussien.

« Esprit vif, pragmatique, sans préjugé, Galula était un humaniste, profondément Français et enfant de l’empire colonial », selon M. Ghali. « Il était le produit d’un Casablanca métissé où vivaient 40% d’étrangers et où les juifs se promenaient en kippa, un Maroc aujourd’hui disparu qui donnait des gens comme ça, des passeurs d’idées… »

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