Yahia Belaskri : Dans ce roman, il s’agit de parler d’outrage, l’outrage fait à l’intégrité de l’homme

Entretien avec l'auteur de : "Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut "


Propos recueillis par Samira Bendris - publié le Mardi 21 Décembre 2010 à 10:53 modifié le Mardi 21 Décembre 2010 - 10:53



B.S : Qui est Yahia Belaskri ?

Yahia Belaskri : Je suis un enfant d’Oran. J’ai grandi, vécu et étudié dans cette ville, mienne. Enfant d’une famille modeste, je me suis fait seul. Après mes études, j’ai travaillé dans des entreprises nationales en tant que responsable des ressources humaines, avant de me tourner vers le journalisme. En 1989, après les événements d’octobre 88 que j’ai vécu comme un échec personnel, j’ai quitté l’Algérie pour refaire un autre chemin.
Journaliste, j’ai été correspondant du Soir d’Algérie à Paris pendant six ans et à RFI durant treize années (jusqu’à 2008). Je collabore aux Lettres françaises, à la revue de théâtre Le Tartuffe, ainsi qu’à d’autres publications. En fait, je suis venu au journalisme et à l’écriture romanesque, à chaque fois, « par effraction ».


B.S : Comment vous-est venue l’envie d’écriture et pourquoi ?

Y.B : Ecrire, j’ai toujours écrit. Jeune, j’écrivais de la poésie ; plus tard je suis devenu journaliste et donc j’écrivais. L’écriture romanesque est arrivée dans les années 2000, assez tardivement comme vous le voyez ! C’était un besoin, c’est ainsi que j’ai ressenti la question. Le besoin d’écrire en toute liberté sans référer à quoi que ce soit, à qui que ce soit.

B.S : Si tu cherches la pluie, elle vient d’ailleurs, pourquoi ce titre ?

Y.B : C’est vraiment anecdotique. Un jour, je me trouvais chez des amis dans l’Aisne, chez Claude-Alice Peyrottes et Patrick Michaëlis, metteuse en scène et comédien, co-directeurs du théâtre de Fécamp, dans leur maison de campagne. Au cours de la journée, il s’est mis à pleuvoir, nous nous sommes tous abrités sous un préau, sauf un petit enfant qui est resté à jouer sous la pluie. Son père l’appelle avec ces mots « Viens ! Qu’est-ce que tu cherches ? Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut ! » C’était instantané, j’ai sorti une feuille et un stylo et j’ai noté cette phrase qui a résonné en moi. Bien entendu, c’est une lapalissade ; cependant elle exprime bien ce renversement qui s’est opéré dans cette ville, ce pays, tout comme il révèle l’incapacité des pouvoirs publics à gérer le bien commun.

B.S : parlez-nous du passage où s’entremêlent l'amour et l'horreur...

Y.B : Dans ce roman, il s’agit de parler d’outrage, l’outrage fait à l’intégrité de l’homme. Ici, l’outrage c’est le « parricide ». Et qu’es-ce qui pourrait arrêter l’outrage si ce n’est le « beau » ; Lacan parle du « beau » comme « barrière extrême à interdire l’accès à une horreur fondamentale. » Sauf qu’ici, la nuit de l’horreur correspond à la nuit d’amour qu’a vécu Déhia, et il y a confusion, ce qui l’empêche de se reconstruire, accentuant une culpabilité déjà très forte.


B.S : Y a-t-il une part de biographie dans ce roman ?

Y.B : Non, il n’y a pas un côté biographique, mais bien entendu je me livre quelque peu ; et qu’est-ce qu’un roman si on ne se livre pas ?

B.S : Pourquoi l'anonymat des les lieux et les dates? Est-ce pour dire que ce n’est pas forcément l’Algérie, mais aussi la terre, l'humanité ?

Y.B : C’est un choix qui s’est imposé à moi. Déjà, dans Le bus dans la ville , mon premier roman, je ne nomme pas la ville. Dans Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut , c’est la même chose. Je ne pourrai peut-être pas continuer à écrire ainsi, mais pour l’instant, c’est ce choix qui s’est imposé. Vous l’avez dit, ce n’est pas forcément l’Algérie, ou pas seulement l’Algérie.

B.S : A travers le personnage de Badil, vous faites référence aussi au phénomène de « harraga », que pensez-vous de ce fléau qui prend de l'ampleur?

Y.B : Avec ce personnage, je fais référence à un fait qui s’est passé en 1996, à Portopalo, en Sicile. Des pêcheurs remontaient dans leurs filets, des corps d’immigrés qui avaient sombré là. Au lieu d’en informer les autorités et sortir les corps, ils les rejetaient à la mer ! Je trouvais cela épouvantable.
La question des « harragas » est complexe, mais il y a quelque chose qui est sûre : ils ont droit à des égards et ceux qui dirigent le pays doivent leur demander pardon. Pardon de ne pas leur proposer d’alternative, ni de projet. Criminaliser l’immigration est un crime. Vouloir s’en sortir ne l’est pas. Bien sûr, partir vers l’Europe ou ailleurs n’est pas une balade de santé et ceux qui l’entreprennent ne sont pas attendus avec des fleurs, mais cela il faut le dire, l’expliquer. Non pas jeter ces femmes et ces hommes, épuisés, défaits, en prison.

B.S : L’auto mutilation de Badil est l'extrême de l'horreur, pourquoi en arriver là?

Y.B : A la différence de Déhia et Adel, Badil n’a pas les mots, il ne maîtrise pas son destin non plus. Sa vie n’a aucun sens, il en trouve un qui passe par la mutilation. Il n’est ni homme ni femme. Il n’est rien. Tous les malheurs que connaît Badil sont peut-être la métaphore de ce pays souillé par quelques-uns de ses enfants, non… ?

B.S : La fin du roman est triste. Est-ce une manière de dire que même loin, les hommes sont poursuivis, rattrapés et interpellés par ce qui se passe chez eux?

Y.B : C’est évident. Alors que Déhia et Adel prennent du temps pour eux, pour leur reconstruction, ils sont frappés brutalement par la mort de Badil. Pour Adel, le choc est immense car c’est la rencontre avec son frère. Rappelez-vous, dans Le bus dans la ville , le passager du bus retrouve tous les protagonistes dans l’abîme, sauf Badil « le frère perdu ». Dans ce roman, j’ai fait apparaître Badil tardivement pour mieux souligner sa perte irrémédiable. Adel, genou à terre, demande pardon. C’est la culpabilité. Cela augure d’une suite, peut-être…


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