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Wassyla Tamzali à eMarrakech : "Le droit des femmes, c’est mon butin de guerre"

Propos recueillis par Sarra Grira - publié le Lundi 22 Février 2010 à 23:45


Wassyla Tamzali, ancienne avocate à Alger et directrice des droits des femmes à l'UNESCO, est une militante féministe qui partage aujourd'hui son temps entre ses engagements et l'écriture. Avec "Une femme en colère, Lettre d'Alger aux Européens désabusés", elle signe son dernier essai où nombre de sujets sensibles relatifs aux libertés, à la religion et aux droits de l'homme sont évoqués. Dans cet entretien avec eMarrakech, elle revient, pour mieux les éclaircir, sur ces questions en apportant davantage d'éléments de réponse.


Wassyla Tamzali à eMarrakech : "Le droit des femmes, c’est mon butin de guerre"
Wassyla Tamzali, vous vous présentez comme une « féministe laïque, musulmane et libre penseur ». Est-il nécessaire aujourd’hui de passer par cette définition pour justifier d’une sorte de « légitimité » quand on aborde des sujets aussi sensibles que la relation entre l’Europe et le monde arabo-musulman ?

Il ne s’agit pas de légitimité. Mais il est nécessaire de souligner d’où l’on se situe quand on exprime des idées, des convictions, pour permettre au lecteur de définir la personne qui s’adresse à lui. Par ailleurs, je suis obligée de le dire parce que je ne porte pas de voile et qu’aujourd’hui on a tendance à identifier la religion musulmane aux femmes voilées. Mais l’Islam fait bel et bien partie de ma culture. Cette complexité échappe aux européens, à qui ce texte s’adresse, alors qu’ils n’ont aucun mal à nous parler, eux, de leur complexité. Nous sortons d’une culture religieuse qui a imprégné la vie économique et sociale et d’une période coloniale où cette identité religieuse a joué un très grand rôle pour nous différencier des colonisateurs. Je me dois donc de dire que je parle de ce milieu culturel qui s’appelle la religion musulmane, de mon expérience et de mon approche laïque parce que je suis laïque et de mon cheminement qui est libre penseur. Je veux dire par là que j’ai vis-à-vis de la religion une attitude critique, de remise en question, qui ne signifie pas automatiquement athée, même si je le suis. Je pense que les croyants peuvent et doivent être libre penseurs dans la mesure où la religion, comme tous les autres domaines idéologiques, est un domaine de questionnement constant. C’est cette attitude qui sauvera la religion musulmane. Ce que les croyants semblent accepter comme issu de la religion est en réalité défini par des hommes. C’est donc à eux, en tant qu’individus libres, conscients et responsables, issus d’une culture religieuse mais aussi politique –la décolonisation- de dire quelle est leur approche de la religion, surtout que dans l’Islam il n’y a pas d’église et que chacun est censé avoir avec Dieu un rapport libre.

C’est cette idée de la conscience moderne que j’aborde dans ce livre. Je pense en effet que la solution à ces problèmes n’est ni dans les mains des politiques, ni dans celles des législateurs (notamment sur la question de la burqa). Elle est entre les mains des musulmans eux-mêmes qui doivent exprimer leur conscience moderne par rapport à tous ces sujets pour permettre de faire le tri entre ces mouvements politiques qui nous viennent de l’Arabie Saoudite et qui sont issus du wahabisme (le salafisme aussi d’ailleurs qui est né dans le giron du wahabisme) et entre nous maghrébins, pour pouvoir justement récupérer notre vision maghrébine de l’Islam qui est tout à fait différente.

Si ce n’est pas par le biais de la politique, comment est-il possible de faire porter cette voix ?

Par la résistance ! Nous, en tant qu’intellectuels laïcs, nous sommes dans une forme de résistance. Mais je m’adresse aux croyants qui doivent aussi entrer en résistance pour faire échec à cette liaison entre les politiques et la religion.

Dans votre dernier essai « Une femme en colère, Lettre d’Alger aux Européens désabusés », vous vous référez souvent aux intellectuels européens, qu’il s’agisse de militants d’aujourd’hui dont vous êtes proches ou d’écrivains et penseurs tels que Gide, Sartre ou Beauvoir. Pourquoi est-il toujours nécessaire de penser le progressisme et les droits de l’homme sous la tutelle européenne ?

Pourquoi parlez-vous de tutelle ? Les européens ont formulé –avant nous- ces idées que nous sommes en train de formuler en ce moment, mais il n’y a pas de tutelle. Le féminisme est un mouvement qui est peut-être né à un endroit précis mais cela ne l’empêche pas d’être universel. Il faut d’ailleurs défendre cette autonomie vis-à-vis des gens de chez nous qui nous accusent d’être sous la tutelle des occidentaux, mais aussi vis-à-vis des occidentaux qui nous reprochent de les imiter, avec la prétention des anciens colonisateurs. Ils pensent détenir les clés de l’univers et, quand nous commençons à parler d’égalité et de liberté, ils nous prennent pour des imitateurs. Cela est faux.

Je pense notamment aujourd’hui aux mouvements d’indépendance qui animent toujours nos pays, même quand ils sont portés par des hommes et des femmes analphabètes qui n’ont aucune idée de la déclaration universelle des droits de l’homme, mais qui continuent à envoyer leur enfants à l’école, qui continuent à protéger certaines libertés qui sont au cœur de la déclaration universelle des droits de l’homme. Mais c’est à nous, intellectuels, d’être une avant-garde. Je revendique cela car un pays ne se forme pas sans avant-garde et sans élite, même si cette attitude est méprisée. Elle est méprisée par les gens du pouvoir parce que nous sommes des concurrents dans la production de la pensée, mais aussi par une certaine intelligentsia européenne aujourd’hui, que forment des pseudo-anti-élites. La nouvelle élite base aujourd’hui son pouvoir sur le fait qu’elle ne veut plus se reconnaître comme élite et qu’elle veut donner la parole aux opprimés. Mais c’est toujours elle qui parle au nom des opprimés. C’est une pseudo-parole donnée parce que ce sont eux qui continuent à interpréter les choses. Aujourd’hui, même dans les universités, nous trouvons des courants postmodernes qui, sous couvert de donner la parole aux victimes –qu’il s’agisse des anciens colonisés, des maghrébins victimes du racisme, des prostituées victimes de l’esclavage sexuel ou des homosexuels victimes d’homophobie-, refusent qu’on réfléchisse sur leur condition de victimes et enlève la parole à ceux qui prennent leur défense pour soi-disant la donner à ces dites victimes mais, au final, ce sont toujours eux qui parlent.

Dans le cadre de cette dichotomie, vous pointez souvent du doigt une opposition absurde entre « européens » et « musulmans », où les traits géographiques et historiques des uns sont confrontés au concept culturel et religieux des autres. Pensez-vous que l’Europe aujourd’hui est restée confinée dans une nomenclature qui date de l’ère coloniale ?

Tout à fait. Quand les Européens arrivent dans les pays arabes, ils ne voient que la religion et les mœurs : le couscous, la polygamie, la manière de s’habiller, etc. Ils voient les habitants de ces pays uniquement de cette manière car ils ne veulent pas leur donner la parole en tant que citoyens politiques. Par conséquent, ils les cantonnent dans la religion et la culture. Et ce jusqu’à Camus ! Il refuse de reconnaître ces personnes comme algériens. Il y a une vingtaine d’années, je suis revenue vers Camus car il a eu sur la violence des positions morales utiles et intéressantes et qui me touchent beaucoup. Mais sur ce point-là, il a été comme les autres. Quand il a parlé de la pauvreté des algériens, il l’a pratiquement fait par charité chrétienne. C’est la même démarche aujourd’hui : une démarche apolitique. Camus est foncièrement apolitique, d’ailleurs il refuse l’histoire. L’histoire est l’expression de la politique. Personnellement, ça m’a beaucoup sauvée : mon père a été assassiné par le mouvement auquel il appartenait et auquel il a participé. Si j’avais été incapable de voir le trait de l’histoire, j’aurais été désespérée. Je suis triste évidemment puisque rien ne pourra me rendre mon père, mais je ne suis pas désespérée. Je sors du désespoir et je retrouve une force dans cette histoire pour justifier ma position d’aujourd’hui.

J’avais un grand oncle qui était né au 19e siècle et qui me disait : « Tu sais, on nous appelle des musulmans et nous finirons par n’être plus que des musulmans ». Et c’est vrai ! Ce post-colonialisme s’est inscrit dans la lignée du colonialisme, il n’a rien de révolutionnaire. C’est la théorie de la continuité. On nous renvoie à notre culture, qui est en partie religieuse, parce qu’elle n’a été que cela aux 18e et 19e siècles. C’est comme si l’on renvoyait Elizabeth Badinter au 18e siècle ! Tout siècle des Lumières qu’il était, elle serait embourbée dans la religion, comme nous le sommes aujourd’hui. Il ne faut pas faire d’anachronisme. Si vous dites aujourd’hui à une féministe comme Simone de Beauvoir qu’elle est d’origine judéo-chrétienne, ce n’est pas dangereux, car quand elle arrive à l’école normale, elle est déjà libérée de la religion. Mais si vous la renvoyez comme elle est au 17e siècle, elle sera aussi embourbée dans la religion. Nous devons en sortir d’abord pour le bien de la religion mais aussi pour le nôtre, parce que la religion d’aujourd’hui –et la religion n’est que ce que les hommes en font- est un obstacle fondamental à la libération des femmes.

A propos de ces « grandes messes » organisées sous le signe du dialogue des cultures et que vous jugez souvent vaines et caricaturales, vous dénoncez les récupérations idéologiques et autres alliances politiques contre-nature qui en ont résulté. A la question « à qui profite le crime ? » vous répondez sans hésiter : aux islamistes. Mais cette réponse n’est-elle pas réductrice ? Les nationalistes et conservateurs de tous bords, notamment dans la droite européenne, ne profitent-ils pas autant de ce contexte ?

Evidemment, je dis cela aussi. Il est clair que c’est une manière pour les européens de garder une main sur la planète en faisant alliance avec les pouvoirs en place et en renonçant à l’idée d’établir de vraies relations. J’imagine qu’ils doivent se dire entre eux qu’on ne peut pas changer ces gens et que ce n’est pas la peine de continuer. Je pense d’ailleurs qu’ils doivent tenir des propos assez racistes. Leurs sourires et leurs salamalecs ne servent qu’à conforter les dirigeants en place. Aujourd’hui, la condition des femmes dans ces pays-là est inadmissible, c’est réellement quelque chose qui dépasse la raison et l’entendement. Si ce n’était pas tellement une manière de rassurer les pouvoirs en place aujourd’hui avec des alliés comme la police officielle ou secrète, cela ne pourrait pas tenir ! C’est vraiment inouï !

J’ai rencontré les femmes d’Hassi Messaoud qui avaient été lynchées, torturées et violées dans cette ville pétrolière, pendant toute une nuit, en 2001. Là j’ai vraiment pris la mesure de l’état de maladie dans lequel on était et qui met en danger la civilisation. On a vraiment atteint la limite. Quand on voit aujourd’hui la burqa en Europe, cela veut dire qu’on est arrivé à la fin. Les « grandes messes » sur le dialogue des cultures avaient été faites avec de bonnes intentions, pour contrecarrer la position raciste de Bush sur l’axe du Mal. Mais les conséquences de cette approche sont catastrophiques. Je crois qu’il y a quelque chose de l’humain qui est en cause là-dedans. Ce n’est même plus la civilisation, la culture ou le niveau de développement. Cette conception de la femme est réellement pathologique. Il faut que les gouvernements en place dans les pays du Sud, qu’on dit musulmans et arabes, réagissent. On ne peut pas laisser les choses comme ça. Quand je parle du voile ou de la burqa, je suis dans tous mes états parce que ce sont des bouts de chiffon qui sont le symbole de cette situation. Les jeunes filles qui mettent ça pour la liberté sont le symbole d’une pathologie.

En même temps, si nous prenons l’exemple de l’Iran, avant la « révolution islamique », beaucoup de familles refusaient d’envoyer leurs filles à l’université. Depuis, l’université étant devenue « islamique », ces jeunes filles voilées ont eu accès à l’enseignement supérieur et leur nombre aujourd’hui est supérieur à celui des hommes.

Je ne crois pas du tout à ces progrès. Aujourd’hui, compte-tenu du niveau de violence en Iran, c’est la preuve que ce n’est pas la meilleure manière d’arriver au progrès. Je ne trouve là aucune raison de satisfaction et aucune raison de dire que le voile a permis aux femmes de s’évoluer. C’est une manière terrible de voir l’histoire. Où est passé notre indignation ? On ne peut pas parler de mouvement féministe quand on n’a pas au cœur cette indignation à l’égard de la condition des femmes. C’est comme si l’on disait que l’esclavage en Amérique a permis aux noirs américains d’être mieux éduqués que les noirs du Mali et que c’est grâce à cela qu’il y a aujourd’hui un président noir aux Etats-Unis.

Pour finir, et puisque votre livre est d’abord une « lettre d’Alger » : vous déplorez une révolution trahie en Algérie, car l’indépendance n’a pas été suivie par un travail d’évolution à l’intérieur même de la société, notamment en ce qui concerne le statut de la femme. Pensez-vous que cet élan progressiste a été totalement avorté aujourd’hui ?

Non puisque je suis là ! (sourire) Et je ne suis pas seule. Je ne suis pas une personne particulièrement importante ou courageuse. J’espère simplement –notamment avec ce livre- avoir donné la parole à un mouvement qui n’était pas visible à l’œil nu, parce qu’aujourd’hui, avec les médias sans doute, nous sommes arrivés à des visions très spectaculaires de ces questions-là. C’est un mouvement qui même en France a commencé par avoir mauvaise conscience. Hélé Béji disait « On a trahi ». Moi je pense plutôt qu’on a été trahi. Les preuves sont là. Aujourd’hui on comprend mieux le rapport des pouvoirs durant la guerre d’indépendance. On ne s’est pas seulement battu contre la France. Les acteurs de la guerre d’indépendance se sont battus entre eux pour prendre le pouvoir. Et bien évidemment, le rapport de force, comme toujours en temps de guerre, était du côté des militaires. Ce ne sont pas les civils qui ont le droit à la parole. Et les militaires sont des gens extrêmement intelligents qui ont très bien compris, dès le début, que le nationalisme identitaire et religieux leur donnerait beaucoup plus de chance de survivre après l’indépendance. Ils ont alors renforcé ce mouvement au détriment de l’autre qui était plus libéral. Quand l’Algérie arrive à l’indépendance, l’Algérien n’est pas seulement cet homme pauvre et démuni, même s’il y en avait beaucoup (on en était à 8% d’alphabétisation). Mais il y avait aussi des syndicats, une société urbaine, des écrivains, des musiciens. L’Algérie n’arrive pas dans un état de nudité complète comme on voudrait nous le faire croire aujourd’hui. C’est par la suite qu’on tentera de cacher tout cela et de le remplacer par des idées « baathistes », dans l’intérêt du panarabisme, même s’il est plus laïc que religieux (le panarabisme ne rompt avec la religion que lorsque celle-ci le met en péril, autrement elle est instrumentalisée). Pensez à la manière avec laquelle on a mobilisé les femmes. Ces femmes d’Hassi Messaoud dont je parlais tout à l’heure et qui se battent devant les tribunaux depuis 9 ans sont le symbole aussi de femmes fortes. Elles ont quitté leur domicile pour aller travailler sur une base pétrolière. Elles sont divorcées donc obligées de se débrouiller toutes seules. Elles ont été tellement martyrisées durant cette nuit qu’il y a au moins deux d’entre elles qui veulent continuer à se battre. Cela prouve bien que les sociétés évoluent. On est arrivé à une situation d’éclatement. Il faut que çcela change.

Nous devons faire l’inventaire de cet héritage et dire qu’on n’est pas sous la tutelle des occidentaux. Nous avons délocalisé le mouvement féministe. Kateb Yacine disait « le français est un butin de guerre ». Moi je dis que le droit des femmes c’est mon butin de guerre. Ce n’est pas une copie, je ne suis pas un clone de la civilisation occidentale.


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