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Imounachen Zitouni - publié le Mercredi 14 Mai à 21:38

Voyage, visa et humiliation






Ph. Archive
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Dans la vie de chacun, il y a des moments et des épreuves qu’on effacerait volontiers de notre mémoire. Hormis le choc psychologique enclenché par une poussée aigüe d’acné juvénile, la honte engendrée par le morceau de salade s’incrustant entre les dents pendant un rendez vous galant ou la découverte fortuite de premiers cheveux blancs annonçant le début de la fin, il y a un moment que je supprimerais sans hésitation de mon existence et que j’appréhende à chaque fois que j’y suis confronté. Ce moment n’est autre que celui ou je dois faire la demande de visa Schengen.

Petit, insignifiant, humilié et appartenant à une race inférieure : voilà quelques qualificatifs qui expriment un peu ce que je ressens à chaque fois que je mets les pieds dans un consulat.

Dans la cour intérieure du consulat ou règne une sérénité qui coupe court avec le brouhaha dominant de l’autre coté des murs de l’enceinte, j’attends mon tour pour payer les frais du visa. Des frais qu’on paie à priori. Pour un potentiel visa, qu’on peut avoir ou pas. Cela me rappelle un peu les marchands de rêve. Quant aux personnes qui n’auront pas le visa, ils doivent se contenter d'avoir eu le privilège de rêver à une traversée de la méditerranée pendant une semaine, temps nécessaire pour avoir une réponse. surtout quand on sait que d’autres personnes se ruinent dans des analyses psy interminables sur des divans divers et variés sans jamais jouir du luxe de pouvoir rêver.

Une fois les frais payés, je m’installe sur les bancs mis à disposition pour attendre mon tour. Pendant ce temps, je me suis laissé aller à penser à cette France ou j’ai vécu durant dix années dans un passé assez récent. Ce beau pays où j’ai fait mes études universitaires, où j’ai fait tellement de rencontres et où j’ai appris tellement de choses.

Et alors que j’étais à mille lieux de là, une dame âgée, qui n’était pas sans me rappeler ma mère, m’a demandé gentiment:
-    Excusez-moi mon fils, je dois me rendre en France pour visiter mon fils, et celui-ci travaille dans les services sociaux. Selon vous, si la dame du visa me pose la question quant à sa profession, je lui réponds quoi ?
-    Vous lui dites qu’il est assistant social
-    Sistance sociale, ca se prononce comme cela mon fils ?
-    Vous y êtes presque, mais si vous dites assistance au lieu d’assistant, ils pourraient croire qu’il vit grâce à l’assistance sociale, et dans ce cas, non seulement vous n’aurez pas votre visa mais vous risquez même de lui créer des problèmes. Écoutez moi bien, vous dites qu’il travaille dans l’assistance sociale, et insistez bien sur « il travaille ». Allez, répétez après moi pour voir.
-    « Trabaille ssistante sociale, trabaille sistance sociale »
-    Ce n’est pas parfait, mais c’est mieux
-    Merci mon fils
-    Je vous en prie madame

Sorti de mes pensées par cette dame très sympathique, je commençais à observer les gens en présence. Il y avait parmi eux toutes sortes de personnes. Malgré l’air détaché arboré par la majorité des demandeurs de visas, on pouvait facilement apercevoir une certaine gêne et beaucoup de stress dans leurs attitudes. Car, de quoi s’agit-il exactement : nous avons des personnes appartenant à un groupe A qui viennent demander à des personnes du groupe B un papier les autorisant à se déplacer dans l’espace pour rejoindre le territoire du groupe B. Quand on sait que le groupe B, lui, peut se déplacer dans l’espace en toute liberté, y compris dans le territoire du groupe A, sans aucune autorisation particulière, on ne peut nier qu’il s’agit bien d’une injustice caractérisée !

Et pour ceux qui prétexteraient que l’Europe ne peut pas accueillir toute la misère du monde, j’ai envie de répondre que le Maroc ne peut pas accueillir toute la richesse du monde, non plus ! Pour résumer, ou on instaure le visa pour tout le monde ou on l’abolit pour tout le monde, c’est cela la vraie justice.

En attendant de tels changements, qui ne viendront peut être jamais, je pense avoir mis, cette fois ci, toutes les chances de mon coté pour avoir un visa de un voire deux ans. J’ai amené mon relevé bancaire personnel, mon relevé professionnel, mon compte sur carnet et j’ai même mis une Rolex qui coûte une fortune que j’ai emprunté à un ami et que je mettais bien en avant. Aussi, j’étais très attentif à l’impression que je pouvais donner à la personne qui s’occupera de moi. Je me suis rasé de tellement près que je me suis coupé à plusieurs reprises, car une barbe, même naissante, peut être interprétée comme le début d’une radicalisation de l’esprit.

Après une heure d’attente, mon numéro s’est affiché. Je me suis présenté au guichet, et sans même me regarder la dame me lance de derrière l’hygiaphone :
-    Les originaux de ce coté et les copies par ici, s’il vous plait monsieur
-    D’accord, les voilà madame

Après avoir regardé brièvement les copies, elle commence à cocher des cases sur un papier, et elle me demande brusquement :
-    Est-ce que vous êtes propriétaire de votre logement ?
-    Euuuhh, oui et non
-    Comment ca, oui et non ?
-    Au fait, c’est la maison familiale, elle m’appartient mais aussi à mes frères et sœurs mais c’est moi qui y habite
-    Je vois….

Qu’est ce que je peux être bête parfois! Pourquoi avoir tergiversé comme cela. J’aurais dû répondre oui tout simplement.
-    Voulez vous mettre le pouce à l’emplacement réservé… ? me demanda la dame
-    Bien sur, le voilà madame
-    Monsieur ! j’ai bien dit les deux pouces à la fois
-    Oh ! pardon
-    Merci monsieur. Voulez vous enlever vos lunettes ?
-    Pourquoi faire madame ?
-    Pour prendre la photo
-    D’accord

La dame parle froidement, elle est dénuée de toute sympathie ou empathie. Elle n’est pas antipathique non plus mais on sent bien que pour elle, toutes les personnes qui passent par son guichet sont identiques. D’ailleurs, je pense que l’octroi de numéros aux gens qui attendent dans les différents services administratifs a fini par déshumaniser les individus, et les prestataires de service finissent par confondre le numéro et la personne, ce qui leur facilite le travail et leur évite les états d’âme.

Quand la dame me posait des questions souvent gênantes, alors qu’elle avait tous les papiers qui justifient ma situation devant les yeux, j’avais envie de lui dire que la France, moi j’y ai vécu, je l’ai aimé, je l’ai senti et j’ai encore l’odeur de ses rues et métros dans les narines. J’avais envie de lui dire que je connaissais sur le bout des doigts, ses savants, ses écrivains, ses poètes, ses philosophes, ses artistes, sa cuisine, son histoire et sa géographie. J’avais enfin envie de l’exhorter à demander de mes nouvelles aux bancs de facs que j’ai fréquentés, aux murs des centres villes que j’ai souvent rasés, aux grandes places des grandes villes et aux églises que j’ai visitées. Ils vous diront tous, qu’ils me connaissent et que je leur manque autant qu’ils me manquent.

Aujourd’hui, j’ai l’impression de demander un privilège ou une faveur pour avoir un droit. Oui, mon droit de retrouvaille avec mon autre pays, mon autre nation, mon autre moi.

Si chaque nation a le droit d’établir les conditions permettant d’octroyer le visa ou pas, la bienséance voudrait qu’on traite toujours les gens avec respect et délicatesse. Et plus que toute autre nation, la France doit toujours rester fidèle à ses valeurs, notamment son humanité et sa grandeur d’esprit.

J’aurais tellement aimé qu’au consulat on me demande plutôt : aimez-vous la France ? Aimez vous sa culture, ses savants, ses poètes, sa diversité…… ? Et de décider sur dossier si je « mérite » de l’avoir ou pas. Au lieu de cela j’ai eu droit à des questions brutes et malvenues telle que : êtes-vous propriétaires de votre logement ? Est-ce que votre femme travaille ? Avez-vous des amis en France ?.......

Charles De Gaulle a dit : « la France ne peut être la France sans la grandeur », et le jour ou la France perdra sa grandeur, elle perdra aussi son aura et son âme. Ce jour là, je la pleurerais et je changerais de destination.



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