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Najib Mouhtadi - publié le Jeudi 22 Août à 12:23

Un pacte politique à repenser, peut-on reformer la Bey'a !




La cérémonie d’allégeance est-elle un moment indispensable pour le renouveau périodique de la légitimité monarchique comme cherchent parfois à le souligner analystes et observateurs jusque dans les cercles du pouvoir ? Cette cérémonie avec tout l’apparat protocolaire pesant ne serait-elle pas en fait, le signal conscient des vestiges d’un autoritarisme séculaire assumé, quoi qu’on le taise officiellement, et dont la survivance continue néanmoins de ronger les structures décisionnaires de l’État ?



Un pacte politique à repenser, peut-on reformer la Bey'a !
Autrement dit, la ritournelle de la bey‘a contribue-t-elle effectivement à témoigner du loyalisme à la couronne et de cette fonction à affermir les liens de confiance réciproque entre la monarchie et le peuple ou serait-elle devenue un simple cycle itératif dans le processus de démonstration de la toute puissance du Makhzen ancestral lequel jubilerait une fois par an, à écraser de son poids les velléités d’une société politique qui ambitionne de s’affranchir de l’ubiquité du pouvoir monarchique ; à la fois traditionnel et moderne ?

La bey’a dans sa forme actuelle parait lourdement chargée de symboles que l’on peut apprécier ou rejeter avec le dernier des dédains qu’un homme libre peut ressentir au moment qu’il courbe complètement l’échine devant un étalon portant le roi et charriant dans sa symbolique l’image dégradante d’un pouvoir archaïque, presque humiliant dans la perception du politique au 21ème siècle…

Dans le sillage de la revendication de profonds aménagements dans le système politique marocain, y compris l’instauration à terme d’une monarchie parlementaire, la cérémonie de la bey‘a (cérémonie d’allégeance) consacre toute la hargne d’une élite se réclamant de la modernité et de la démocratie tout en respectant la tradition et ménageant les particularismes d’un système monarchique vieux de plusieurs siècles…

Le procès fait au cérémonial de la bey‘a ne peut toutefois feindre d’oublier qu’elle a une histoire propre, collée à l’histoire du système politique et qu’elle représente peu ou prou une symbolique de pouvoir dont l’élimination brutale est une délation volontaire du patrimoine qui risque de provoquer un déséquilibre tant soit peu préjudiciable au fonctionnement de l’institution makhzénienne… Ceux qui s’attaquent de front à sa survivance dans le mode de gouvernance actuel y voient un décalage par rapport à l’ambition forte et légitime de rompre avec toute forme de gouvernement jugée archaïque, avilissante ou dégradante, et d’opter résolument pour un régime moderne, démocratique et respectueux des valeurs des droits de l’homme et de l’équité sociale ; un système définitivement épuré des attributs d’un passé honni.

Ils manquent de s’interroger sur l’origine de cette tradition, et notamment de se demander que représente cette cérémonie pour les Marocains et qu’aurons-nous à gagner ou à perdre à la suite de sa suppression ? Ce papier n’est pas un plaidoyer pour la sauvegarde d’une tradition politique, aujourd’hui polysémique, et ce n’est pas un réquisitoire non plus. C’est un essai visant à faire la lumière sur la question protocolaire de la bey’a et à inviter à plus de débat autour d’une question qui nous concerne tous.

Osons d’emblée la question qui fâche et interrogeons-nous : qui du roi ou du peuple tient le plus à la cérémonie de la bey’a ?

Relevons tout d’abord que le peuple n’est pas physiquement concerné par le déroulement de la cérémonie d’allégeance en dehors des élus locaux et députés au parlement qui se chargent de le représenter et donc de renouveler la confiance symbolique du peuple en le monarque pour une nouvelle année civile. Outre les élus de tous ordres, il y a aussi diverses notabilités et hommes d’affaires, tous intégrés dans leur zone territoriale d’appartenance et chapeautés par un wali de région, ce qui reproduit in fine la représentation tribale de l’Empire chérifien d’antan. Théoriquement et théoriquement seulement, les représentants du peuple ou certains d’entre eux peuvent refuser de se présenter à la cérémonie de la bey‘a , sans que cela n’ait une conséquence immédiate puisque celle-ci est un acte collectif. Le désengagement d’un simple citoyen ne saurait avoir le moindre impact sur un plan juridique, et un élu n’a pas toutefois la qualité juridique pour critiquer ou dénoncer, à part celle que peut avoir un observateur, un enseignant-chercheur ou un analyste. D’autre part, et partant du fait que l’acte de la bey‘a est double, une partie juridique et une partie symbolique. L’acte de la bey‘a à proprement parler, est rédigé dans un document solennel dûment signé et consigné au début du règne. L’autre aspect donne à voir la dimension théâtrale qui marque les esprits et gonfle l’égo du sultan et sa cour. Mais, vu que le système politique réel se fonde sur la Constitution du pays et non sur la bey‘a, cette éventualité de dénonciation unilatérale est carrément exclue, confirmant a contrario, la dimension purement ornementale de la bey‘a aujourd’hui.

D’un autre côté, le roi qui se farde –le temps d’une cérémonie- de l’habit du sultan, a-t-il un intérêt quelconque à tirer de cette cérémonie si contraignante d’abord pour lui-même ? Si d’aucuns pourraient y voir l’occasion tant attendue chaque année d’humilier toute l’élite économique et politico-administrative en lui rappelant son insignifiance devant la toute puissance de Sa Majesté, d’autres en revanche, considèrent qu’en toute évidence, celle-ci ne lui apporte pas le moindre surplus politique, sinon qu’elle écorche un peu plus chaque année, son image de roi démocrate et humaniste… !

Si tel est le cas comme je le pense personnellement, qui tient réellement à la perpétuation de cette tradition considérée à juste titre comme une excroissance juridique, presque inutile sur un plan politique, mais combien opportune sur un plan purement allégorique, quand bien même elle paraît pesante et décalée ?

La bey‘a théâtralisée chaque année au Mechouar, perpétue des liens qu’on qualifie officiellement de fidélité de la monarchie aux idéaux de la nation et de loyalisme du peuple à sa monarchie. Mais si tel est le fond du message, sa manière et la forme qu’elle revêt aujourd’hui aux yeux des marocains d’aujourd’hui devrait être purement folklorique. Nous savons la signification du geste, son origine, mais de là à faire le parallèle entre la ritualisation qui évoque un passé révolu et la prosternation devant l’éternel, c’est aller vite en pas déconsidérés vers l’absurde ou le mauvaise aloi.

Une conclusion s’impose : La perpétuation de cette ritualisation dans sa forme solennelle nuit à l’image du pays plus qu’autre chose !

Et s’il s’agissait d’une tierce partie…qui tient les ficelles et veille à pérenniser tous les attributs de la tradition pour des raisons qui lui sont propres, à commencer de la tradition la plus forte que consacre la cérémonie de la bey‘a ?

Nul doute qu’un système millénaire comme celui du Maroc où la bey‘a fut un acte fondateur des monarchies dès l’émancipation du joug de la « Commanderie des croyants » de l’Orient, emmagasine en son sein des mécanismes et des habilités hautement utiles pour sa propre survie, mais il reproduit en les développant des traditions, des modes de vie et de pensée essentiels à son propre renouvellement et au maintien du statu quo, c’est-à-dire de l’équilibre instable qui commande les mécanismes de reproduction. Le Makhzen est une institution diffuse au sommet de la hiérarchie et qui se dissimule tout aussi bien à la base de l’échelle politique administrative et autre, et dont la force réside précisément en le fait qu’elle soit anonyme et passe par être invisible …

Tous les États-nations ont des structures similaires à celle du makhzen avec des trajectoires forcément différentes, des structures jouant la fonction d’épine dorsale qui maintient debout le pays contre vents et marées. Au moins depuis les Saâdiens qui ont profondément réformé l’appareil d’État, ce Makhzen s’est développé et complexifié au fil des âges. Il a vécu des hauts et des bas, mais il a su se maintenir à toutes les étapes même sous domination étrangère, période cruciale pendant laquelle il a affûté ses armes à l’international tirant profit de l’expérience riche et multiforme de la 3ème et de la 4ème République française…
Ce qui rend en général la réforme du protocole royal difficile, voire impossible en l’état, est que personne n’est directement responsable du déroulement de cette cérémonie au point d’en décider de sa mue ou de sa disparition. L’acte de la bey‘a reproduit le cérémonial symbolique rendu originellement au prophète. Son adaptabilité au tissu anthropologique marocain a pris du temps et des formes plurielles ; allant de la simple reconduction de la reconnaissance due au souverain, à l’acte de guerre mené pour soutirer l’adhésion par la force s’il le faut, comme à l’issue d’une longue période de vacance de pouvoir ayant entraîné la déliquescence de l’Etat après une fin tortueuse des Saadiens !

La bey‘a a d’abord été une affaire d’Oulémas, seule composante valable de l’élite, réunis en conclave dans l’enceinte restreinte du palais et dont tout récalcitrant pouvait payer de sa vie son entêtement comme le fut un chef religieux voulant imposer des conditions à Moulay Abdel Hafid. Autrefois purement autoritaire, elle a pris une coloration militante avec les nationalistes sous le protectorat, qui voyaient en cet acte, la consécration allégorique d’une nation meurtrie par la colonisation et les défaites successives d’Isly (1844) et de Tétouan (1859). Ce sont les nationalistes marocains qui ont revigoré la cérémonie de la Bey'a pour réussir l'unanimité autour de la couronne et mobiliser le peuple pour arracher l'indépendance.

Sa forme protocolaire actuelle, à la fois politiquement sophistiquée et théâtralisée à dessein, a été forgée sous la houlette du roi défunt Hassan II. Grand apôtre de la tradition marocaine, il avait réhabilité le costume national ancien en lui offrant une visibilité à l’international, et remis au goût du jour d’autres leviers du patrimoine ancestral ; de l’architecture mauresque (artisanat) à la calligraphie locale et jusqu’à la déclamation du coran et toute la musique populaire qu’il a célébré imperturbablement dans le festival des arts populaires de Marrakech … Cet intérêt majeur pour tout ce qui est tradition n’est que le corollaire idéologique d’une forme autarcique de l’exercice du pouvoir qui donna au pays un type de gestion despotique à la limite de l’absolutisme.

C’est dans cette ambiance que se développa l’esprit makhzénien le plus rétrograde du 20ème siècle, lequel d’une fidélité au passé et à la tradition, se métamorphosa en gardien exclusif du temple qui dicte sa loi à tous ; y compris au roi.

Depuis son accession au trône, le roi Mohammed VI a réformé et innové, mais la ligne rouge a été constamment de toucher aux rituels protocolaires qui sapent directement la position hégémonique des gardiens du temple. Il a d’abord tenté de supprimer le baisemain, les longues heures d’attente des cérémonies et discours officiels, en ramenant la monarchie à la ponctualité ! Il a déserté les palais et développé une proximité du menu peuple. Le retour de la manivelle n’a pas tardé à reprendre le dessus. Et, dès 2003, les grands symboles du pouvoir autoritaire ont peu à peu réinvesti méthodiquement le terrain en rétablissant la Norme, la Préséance et donc l’ordre makhzénien dans sa splendeur, garant de l’équilibre des forces réelles et occultes.

Qui a dit que la cérémonie de la bey‘a est sacrée ? Ni une obligation constitutionnelle ni une tradition canonique, elle participe du génie makhzénien qui réussît à en faire une pièce-maîtresse du spectacle politique à la marocaine. C’est une chorégraphie imaginée et affinée il y a à peine 50 ans, et nous gagnerons à l’adapter à la réalité du moment en ouvrant un grand débat sur sa réalité, sa sémantique et son rôle éminent dans la cohésion nationale.

Ma conviction profonde est qu’il est possible de réformer cette institution, qui demeure somme toute fascinante quant à la symbolique du pouvoir qu’elle induit, pour le bonheur des marocains qui devraient y voir plus un moment de joie qu’une pomme de discorde. Il y a vingt ans, il s’est trouvé des visionnaires qui voulaient faire de la bey‘a un moment fort du tourisme national ; la bey‘a comme un événement-phare qui donne à voir la tradition millénaire que revêt la politique marocaine. Pour ainsi dire, elle mériterait bien de figurer dans les prospectus du tourisme et les packages des voyages culturels programmés par les tours opérateurs et d’être proposée à des chaînes de télévisions à travers le monde. L’Angleterre exploite l’image idyllique de sa monarchie et il existe un réel marketing de la cour que le Maroc aura tout à gagner en s’y inspirant. Plus qu’un simple rituel, la bey‘a est un formidable patrimoine qui mérite d’être revisité de fond en comble, dans le sens de la consolidation de la démocratie et du resserrement des liens d’appartenance à un Maroc serein, fort et résolument tourné vers le progrès et la modernité.



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