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par Ron Kampeas - publié le Vendredi 10 Avril à 22:55

Un journaliste peut-il se permettre d'entonner la chanson?






Washington - Quand on doit couvrir un conflit dans lequel on a intérêt, c'est un peu comme de se trouver à un dîner où un de nos amis d'enfance se met à chanter une chanson qui a marqué un événement à la fois futile et mémorable dans cette époque.

La chanson, vous la connaissez par cœur. Vous savez exactement là où votre ami se trompe dans les paroles. Le convive assis en face de vous, celui que vous comptiez bien impressionner, commence à vous regarder de travers. Vous ne savez plus où vous mettre.

Pourtant vous connaissez les paroles. Et quand vient le moment où normalement, vous entonneriez la deuxième voix, vous devez décider si vous aller vous mettre à pousser la chansonnette vous aussi.
J'ai trop souvent vu des journalistes patauger lamentablement quand ils essaient de définir l'objectivité - comme si nos antécédents familiaux, les langues que nous parlons, notre façon de manger, nos options religieuses et, oui, les chansons que nous chantons pouvaient être balayés d'un revers de main.

En 1993, je suis allé faire un reportage sur une mini-guerre entre Israël et le Hezbollah depuis le côté israélien de la frontière libanaise. Pour l'Associated Press (AP), j'étais un pigiste local, avec cet avantage que, comme je parle l'hébreu, je pouvais interviewer les gens en direct.

Donc, me voici en train de circuler dans Kiryat Shmona au volant de ma voiture après une attaque à la roquette, quand je tombe sur deux correspondants étrangers qui voyageaient ensemble.

L'un des deux, que j'appellerai "Wendy", je l'avais connue quelques années plus tôt quand elle faisait exactement le même travail que moi - pigiste locale - engagée pour sa connaissance de l'hébreu et mourant d'envie de faire un gros coup.

Une famille sort d'un abri. Personne ne sait parler l'anglais. Wendy et son compagnon se tournent vers moi pour interpréter. Je m'abstiens de tout commentaire: mais pourquoi Wendy fait-elle semblant de ne pas comprendre l'hébreu? Je fais comme si de rien n'était et je traduis pour mes deux confrères.

Wendy, avec son nom de famille juif de chez juif, faisait de son mieux pour faire croire qu'elle était totalement étrangère au conflit, simplement pour ne pas compromettre sa neutralité de journaliste.

Vraiment, tout cela n'avait ni queue ni tête.

Sa connaissance d'Israël aurait pu ajouter de la valeur à son travail. Les jeux d'un petit garçon au moment où il va se coucher dans un abri de la protection civile, l'argot d'un réserviste, les petites citations bibliques parsemées au hasard d'une la conversation - tout ce matériau aurait été précieux. Le journaliste a un devoir d'apporter son éclairage au fait qu'il relate. Pourquoi faire l'impasse sur ce qui nous permet de mieux comprendre une situation?

Ce n'est pas parce que nous cherchons à faire ressortir le sensationnel d'un événement que nous renonçons à notre impartialité.

Ibrahim Barzak, un de mes amis et ancien collègue, est spécialiste de la bande de Gaza pour AP. Il en connaît chaque recoin, chaque ruelle, chaque détour, ses réalités les plus crues, ses détours les plus secrets. Dans la toute dernière guerre, nous avons vibré avec la tragédie de Gaza grâce à la connaissance intime qu'il en a.

Ce qui n'empêche pas Ibrahim d'être professionnel jusqu'au bout des ongles. Dans un article qui fera date, il a décrit comment Israël a bombardé sa propre maison. Il a aussi fait état de la cible voisine, un ensemble de bâtiments officiels contrôlé par le Hamas. Que la cible ait été légitime ou pas, le lecteur a tous les faits en main et, grâce à l'éthique intransigeante d'Ibrahim, il peut se faire sa propre idée.

En tant que reporters, nous sommes à cheval sur deux mondes: celui que nous expliquons et celui à qui nous l'expliquons. En l'occurrence, le biculturalisme ne peut pas faire de mal.

Tzipi Livni, l'ex ministre israélienne des affaires étrangères s'est rendue à Washington au mois de janvier pour y signer avec les Etats-Unis un mémorandum d'accord qui a jeté les bases du cessez-le-feu qui devait mettre fin à la guerre.

Le mémorandum lui-même était vague – on ne savait pas quel allait être le rôle des Etats-Unis, et au-delà, celui de la communauté internationale dans la surveillance du cessez-le-feu. Le seul mot qui pouvait vraiment convenir à la question à poser était ce mot unique, hybride de yiddish et d'hébreu, tachles, qui veut dire en gros "pas de salades".

Le 19 janvier, lors d'une conférence du National Press Club, chaque fois qu'on lui posait la question, Mme Livni répondait systématiquement par une savante langue de bois. Je me suis dit : faut-il que j'abatte ma carte israélienne, que j'emploie le mot qui fera tilt immédiatement?

C'est ce que je fis.

Et Tzipi Livni de nous répondre pour une fois concrètement: les Etats-Unis et leurs alliés de l'OTAN allaient patrouiller les eaux internationales de la Mer Rouge et de la Méditerranée, ils allaient démanteler la contrebande d'armes.

Quelques instants avant de tomber sous les balles de son assassin en 1995, Yitzhak Rabin avait entonné avec la foule "Shir lashalom" ("une chanson pour la paix"), héritée de l'époque de la guerre du Kippour en 1973, et qui avait été relancée par les pacifistes pour manifester leur soutien à l'audacieux plan de paix du premier ministre.

Dans les quelques minutes qui ont suivi la mort de M. Rabin, le monde entier apprenait ce message: "Fixe tes yeux sur l'espoir, pas sur le viseur de ton fusil, chante pour la paix, pas pour la guerre."

Nous avons été plusieurs journalistes à entonner nous aussi ce chant d'espoir. En chantant ainsi, nous faisions peut-être mieux notre métier de journalistes.


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