Lemag.ma : Portail d’information dédié au Maroc et au Maghreb
Facebook
Twitter
App Store
Newsletter
Mobile
Rss
Une veille informationnelle sur le festival international du film de Marrakech App #eMarrakech #FIFM2016... https://t.co/34xwOAAqjU



Diba Nigar Goksel-CGNews - publié le Samedi 19 Juillet à 12:11

Turquie : terrain miné




Diba Nigar Goksel : Il y a deux semaines, la police turque a arrêté un nouveau groupe de suspects sous l’accusation d’appartenir à Ergenekon, qu’elle présente comme un gang para-mafieux composé essentiellement d’ultranationalistes turcs dont beaucoup sont liés à diverses institutions de l’État. Le bruit court qu’ils complotent pour renverser le gouvernement par tout en arsenal de méthodes différentes allant de la création du chaos jusqu’au déclenchement un coup d’Etat militaire.



Parmi les 86 personnes qui ont été inculpées, lundi, d'appartenance à Ergenekon, certaines étaient déjà en détention préventive depuis l'été dernier, sans faire l'objet d'aucune inculpation. L'opération de ces derniers jours a été menée parallèlement à l'audition de l'AKP (Parti de la Justice et du Développement), accusé de chercher à établir un Etat islamique. On en est, selon certains, à l"épreuve de force", et à des hypothèses d'interdiction s'il était reconnu coupable.

À l'autre bout de l'éventail des hypothèses, certains commentateurs dans les médias laissent entendre qu'Ergenekon n'est qu'une officine montée par l'AKP pour que le gouvernement puisse s'arroger le droit de mettre en prison les opposants qui le dérangent. Dans l'atmosphère de méfiance que respire la Turquie les théories du complot abondent.

Pendant quelques années depuis le début 2000, la société turque a semblé observer un consensus quant à son avenir, autour de l'accession de la Turquie à l'Union Européenne. Ce consensus fut ruiné au début de l'année 2005, lorsque les partis de l'opposition ont exploité un nationalisme grandissant et que les sentiments mitigés, dans certains milieux européens, quant aux perspectives d'entrée de la Turquie, ont fait reculer tant l'espoir d'adhésion que l'activisme en faveur de l'accession.

Depuis qu'il a remporté les élections, l'AKP a joué son jeu suffisamment bien pour apaiser la moitié des groupes politiques du pays. Malheureusement il s'est parfois éloigné d'un programme pluraliste qui aurait multiplié les mesures souhaitables pour assurer la liberté d'expression.

En matière de liberté d'expression, le parti a sacrifié une réforme authentique au profit de changements plutôt cosmétiques. S'agissant des droits des minorités, il est devenu clair que l'AKP ne veut pas contrer le programme des prétendus nationalistes, qui se méfie des minorités et les voit comme des instruments entre les mains de pouvoirs étrangers, dont le but est d'affaiblir la Turquie.

Le parti aurait pu gagner en crédibilité auprès des critiques qui pensent qu'il favorise les conservateurs sunnites, en s'opposant aux réticences exprimées par les nationalistes sur ces questions. Toutefois, confronté au besoin d'être soutenu par les forces nationalistes de la société, de l'Etat et du parlement, l'AKP aura probablement jugé plus utile, politiquement, de ne pas prendre position sur ces questions.

Pour finir, il a mal évalué l'intérêt de se joindre au Parti de l'Action nationaliste lorsqu'au Parlement ils se sont alliés pour voter les amendements constitutionnels permettant aux femmes voilées de fréquenter les universités — décision politique que la Cour Constitutionnelle a renversée par la suite.

Les laïcs de gauche qui ne soutiennent pas l'AKP ne sont pas représentés non plus par d'autres partis dominants. Aucun autre parti que l'AKP, dont la politique sociale est conservatrice, ne soutient les réformes nécessaires pour l'adhésion à l'Union européenne.

La suspension de la démocratie qui pourrait résulter de l'affaire en jugement, qui menace de dissoudre l'AKP, n'aidera pas ceux qui espèrent des réformes conduisant à des libertés plus amples. Les personnalités influentes qui critiquent l'AKP devraient plutôt œuvrer à l'établissement d'une opposition politique légitime, et réclamer des réformes susceptibles de sauvegarder les contrôles et les équilibres institutionnels au sein des structures démocratiques de la Turquie.

Mécontents de voir de plus en plus de femmes porter le foulard, et de plus en plus de restaurants sans alcool, les Stambouliotes, sont insensibles au changement socio-économique qui est à la fois la cause et le résultat de décennies d'une urbanisation rapide. Ce changement n'est pas le fait de l'AKP, et interdire ce parti ne remédierait pas aux heurts culturels entre les implantations récentes en provenance des grandes villes d'Anatolie et les élites urbaines.

De fait, des poursuites contre le parti pourraient aiguiser l'impression des citoyens que l'Etat les méprise et alimenter leur ressentiment, notamment en matière d'insécurité et de difficultés économiques. Il est à craindre, selon certains, que ce scénario ne vienne aggraver l'instabilité du pays.

Pour que cette période soit plus qu'un épisode supplémentaire dans la marche chaotique de la Turquie vers la démocratisation, il faudra : s'attaquer aux relations mafieuses avec des bases de pouvoir illégitime ; créer des institutions qui soient à l'abri des pressions politiques ou gouvernementales pour empêcher la corruption, la discrimination et autres formes d'injustice ; instituer un poste de médiateur efficace, suivant les recommandations d'Olli Rehn, commissaire à l'élargissement de l'UE, afin de "protéger les droits fondamentaux du citoyen" ; toiletter les lois, dont le libellé trop flou et contradictoire prête aux abus des autorités.

Il faudra également trouver des formules pour contraindre à la transparence les sectes religieuses qui, étant officiellement illégales, s'organisent dans la "clandestinité". Certains de leurs chefs religieux cherchent à imposer leur pratique de l'islam et ont une grande influence dans la société et dans la politique. Les adeptes de ces mouvements, dit-on, feraient de l'entrisme dans les institutions en vue d'une "reprise en main". Dans l'est du pays, où les structures tribales prévalent sur l'Etat de droit, il est indispensable de privilégier une action sociale capable d'autonomiser le citoyen.

Le projet de constitution libérale, tel qu'il avait été envisagé l'an dernier, devrait servir à ancrer le pays dans la démocratie. Au lieu de profiter de son capital politique pour montrer la voie dans cette direction, l'AKP pourrait s'opposer à une modernisation de la constitution afin de se protéger des représailles des inconditionnels du statu quo. Dans ce cas, il continuera de perdre de son crédit auprès de ceux qui le croyaient capable de pouvoir changer les paradigmes du pays. On se trouverait, dans ce cas, devant une prophétie auto-réalisante.

* Diba Nigar Goksel, analyste principal auprès de l'Initiative européenne pour la stabilité en Turquie, est rédacteur en chef du Turkish Policy Quarterly. Article écrit pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews), accessible sur www.commongroundnews.org



               Partager Partager


Dans la même rubrique :
< >

Samedi 3 Décembre 2016 - 10:37 L’ETOILE D'OR ne sera jamais marocaine!?

Vendredi 2 Décembre 2016 - 16:17 Ousmane Sow : Le sculpteur qui vient des étoiles