Lemag.ma : Portail d’information dédié au Maroc et au Maghreb
Facebook
Twitter
App Store
Newsletter
Mobile
Rss
DMN : Fortes pluies parfois orageuses de dimanche après-midi à lundi à... | via @lemagMaroc https://t.co/fMulX9kRJr https://t.co/WIPUGiCK7G


Fait-religieux - Alexandre Levy - publié le Vendredi 15 Mai à 08:54

Tariq Ramadan : "La France a un problème avec la religion"



Fait religieux a rencontré Tariq Ramadan à Paris, influente figure du monde musulman au statut de quasi "persona non grata" en France. Voici un avant-goût de l'entretien publié dans la partie abonnés de notre site.



Malgré les huit heures d'un vol ce jour-là « épouvantable » depuis Dubaï, c'est un homme au teint étonnamment frais qui nous serre la main avec un regard enjoué.

Tariq Ramadan est à Paris à l'occasion de la 32-ème réunion des musulmans de France au Bourget, organisée par l'UOIF et dont il est, comme tous les ans, l'une des vedettes.

Le reste du temps - il le sait aussi - il n'est pas exactement le bienvenu dans l'Hexagone. A l'écouter, le problème ne vient certainement pas de lui puisqu'il se sent au fond très français, trop même. « Toute ma famille est française », dit-il pour plaider sa bonne foi. Toujours est-il que Tariq Ramadan est régulièrement accusé en France de mettre à profit sa popularité pour prêcher un islam sinon radical du moins identitaire et anti-occidental. Pourtant à l'entendre discourir sur la laïcité, garante selon lui de la neutralité de l'Etat mais aussi de la liberté de culte des musulmans, ses positions ne semblent pas très éloignées de celles de l'Observatoire de la laïcité dirigé par Jean-Louis Bianco. Qui est vraiment Tariq Ramadan ?

Opus d'érudit

Malgré ses airs juvéniles, l'homme est déjà grand-père ; ses enfants sont médecin, professeur et chercheur. La petite dernière vit avec la famille à Londres - son port d'attache depuis bientôt 14 ans. Professeur à Oxford, conférencier international, essayiste, il enseigne aussi à Doha et parcourt le monde - mais ses passages à Paris se font toujours en catimini. Les autorités le fuient comme un pestiféré, les médias le boudent. A l'étranger, il est même arrivé que des ministres français se décommandent au dernier moment lorsqu'ils apprennent qu'ils vont participer à une conférence dont il est également l'un des invités. Leurs homologues britanniques ,eux, lui tombent dans les bras. Commente explique t-il cet ostracisme ? « La France a un problème avec la religion. Avec les Arabes aussi, depuis la décolonisation. C'est son histoire, je n'y peux rien. Et moi, je suis un peu des deux », dit cet homme qui précise qu'il a toujours gardé sa nationalité suisse pour ne pas être suspecté « d'ambitions politiques » dans l'Hexagone.

Assis dans le hall d'un hôtel parisien, Tariq Ramadan découvre son dernier ouvrage en français Introduction à l'éthique islamique (presses du Châtelet). Le livre sort la semaine prochaine à Paris : c'est un opus de théologien, d'érudit, bourré de mots savants et agrémenté d'un glossaire de plusieurs pages qui fait le bonheur de Faker Korchane, notre spécialiste de la religion musulmane. Les deux hommes en parlent longuement, sur la finalité de la charia, les hadith, le droit, la jurisprudence... Pour arriver au coeur du sujet, l'éthique : « la question de la finalité de tout ça ».

Adepte d'un islam politique

On aurait pu penser que Tariq Ramadan allait faire la moue, voire refuser tout net de parler d'autre chose que de son livre, mais non. Bien au contraire. Il a la même appétence pour les affaires du monde que pour la théologie islamique. Il est intarissable sur le fiasco des Printemps arabes, l'hypocrisie occidentale, la montée du populisme en France... « Je suis, aussi, très politique. Or, islam et politique, ça ne passe pas en France », poursuit-il.

Il y a aussi ces accusations de double discours, de duplicité, qui lui collent à la peau. Ce serait même sa marque de fabrique. L'homme serait comme un caméléon, adaptant son discours à l'auditoire, qu'il soit occidental ou musulman. En France, on lui rappelle son pédigrée familial : il est notamment le petit-fils du fondateur des Frères musulmans en Egypte, Hassan El Banaa et le fils de celui qui est présenté comme son héritier spirituel, Saïd. Comme si les enfants étaient responsables pour les actions de leurs parents?. A cela s'ajoutent ces procès qu'on lui a faits, pour telle ou telle déclaration qu'il affirme n'avoir jamais tenue. Son explication reste toujours la même : « Tout ce que je dis et que j'écris, en anglais, français ou arabe est public. Je suis prêt à m'expliquer et à justifier chaque mot », dit-il. « Lors d'une conférence à l'Institut du monde arabe à Paris, Caroline Fourest m'a accusé de vouloir la destruction de l'Etat d'Israël. Sauf que je n'ai jamais dit ça. Elle a répliqué que cela m'empêchait pas de le penser ». Un procès d'intention, donc.

Un « homme du Sud »

Charmeur, Tariq Ramadan sait passer de l'anecdotique au philosophique, revient inlassablement à la géopolitique : le retour de l'Iran sur la scène internationale, les tourments de la Turquie, l'instrumentalisation de l'opposition chiites-sunnites, le Yémen, la Syrie... Et bien évidement, l'attrait pour le djihad d'une certaine jeunesse musulmane européenne. « Je suis un homme du Sud, et ma lecture du monde est aussi celle de quelqu'un qui vient de l'autre côté de la Méditerranée. Et ça aussi, ça ne plaît pas en France », poursuit-il.

Les attentats de Paris ? Oui, dit-il, il a eu le malheur de s'exprimer dessus dans la presse helvétique depuis Doha, au lendemain du 7 janvier. Pour les condamner, fermement. Mais la polémique a immédiatement fusé parce qu'il a refusé de dire que, lui-aussi, il était Charlie. On l'a immédiatement accusé d'être un tenant de cet insupportable « Oui, mais... ».

« Je suis Charlie... et je pose des questions »

Le lendemain, de passage à Paris, il a pu mesurer l'onde de choc qui avaient provoqué ces attaques, et a regretté ses propos. « J'aurais du dire, que je suis Charlie puisque je suis contre le terrorisme et pour la liberté d'expression. Mais je ne partage pas l'humour de Charlie. Je suis plutôt un "Oui et" et non pas un "Oui mais" parce que, comme pour le 11 septembre, je condamne mais je me pose aussi des questions », poursuit-il.

Après deux heures d'échanges intenses, l'homme regarde sa montre. Il n'est pas fatigué, non, toujours pas. Il doit prendre un train pour Bruxelles pour y donner deux conférences avant de revenir à Paris pour participer au salon du Bourget. Ensuite, retour à Londres puis de nouveau Doha. Il ne manque pas de projets : des commandes de livres, de nouvelles conférences, de nouveaux voyages et toujours plus de rencontres. Mais pas grand chose en France jusqu'au prochain salon du Bourget. « Je me contente de tracer ma route, je ne me laisse pas distraire » conclut-il. 

Source

               Partager Partager

Dépêches | Lemag | Presse | Tribune | Sahara | Focus