Lemag.ma : Portail d’information dédié au Maroc et au Maghreb
Facebook
Twitter
App Store
Newsletter
Mobile
Rss
Maroc – Afrique : Emergence d’une diplomatie des contrats: Paris:... | via @lemagMaroc https://t.co/oN902uV2Ce https://t.co/lX1HTSCAPM



Huma Yusuf - publié le Mardi 23 Novembre à 22:39

Stabiliser Karachi pour stabiliser le Pakistan




Washington - Au moment même où le Pakistan affronte la pire des inondations enregistrées dans le Delta de l'Indus, Karachi, la capitale financière du pays, est au bord de ce qu'on décrit aujourd'hui comme une guerre civile. Cette métropole tentaculaire de 18 millions d'habitants est depuis longtemps en proie à la violence politique. Mais le paroxysme de violence atteint cette année, avec des assassinats politiques, ethniques et religieux – ou assassinats ciblés – menace de paralyser la ville et, avec elle, ce qui reste de l'économie moribonde du pays.



Dans le contexte de la guerre qui sévit dans la région, les problèmes économiques et de développement du Pakistan sont le plus souvent perçus au travers du prisme de l'extrémisme et du terrorisme. Toutefois, les problèmes les plus pressants du pays découlent le plus souvent d'une répartition contestée des ressources ou de querelles politiques locales. C'est pourquoi Karachi ramasse dans un microcosme tous les problèmes de développement et de politique du Pakistan – ceux qui préoccupent le Pakistanais ordinaire – et mérite en conséquence l'attention de la communauté internationale.

A en croire la commission des Droits de l'Homme du Pakistan, plus de 260 assassinats ciblés ont eu lieu à Karachi au cours du premier semestre 2010. A la mi-octobre, des élections locales ont entraîné des affrontements entre partis politiques rivaux, faisant plus de 40 morts et 50 blessés. Dans la seule journée du 19 octobre, 29 personnes ont été tuées par des agresseurs non-identifiés lors de fusillades sauvages en ville de Karachi. Le meurtre le plus notoire commis au cours de cette période a été celui d'Imran Farooq, membre fondateur du United National Movement (MQM), parti ethno-politique de Karachi, assassiné à Londres au mois de septembre. Sa mort a lancé un avertissement: les guerres locales de Karachi avaient désormais pris des dimensions internationales.

Les conséquences économiques de cette instabilité politique se font sentir à l'échelle du pays tout entier, puisque 70 pour cent de l'impôt sur le revenu et 62 per cent de la TVA encaissés par l'Etat proviennent de la province du Sindh, dont 94 per cent de la seule ville de Karachi, sa capitale. Le ministre de l'intérieur, Rehman Malik, a ainsi pu affirmer que déstabiliser Karachi, c'est déstabiliser le Pakistan.

Les origines de la violence qui règne à Karachi, multiples, peuvent être attribuées aux incroyables difficultés que suscite sa démographie explosive. Depuis les années 50, la population augmente à un rythme accéléré que ne suivent ni les ressources disponibles, ni les infrastructures urbaines.

Dans ces circonstances, des mafias foncières ont pris en main les travaux de développement de la capitale. Ces mafias entretiennent des liens privilégiés avec les partis politiques, car elles monnaient facilement les bulletins de vote des habitants des HLM contre des promesses d'eau courante, de raccordement électrique ou du tout à l'égout. Le lien qui existe entre un urbanisme défectueux et la prise de contrôle politique des territoires urbains explique en partie la montée récente de la violence: à la faveur des élections municipales, les partis politiques se disputent le soutien des mafias les plus puissantes.

Karachi étant une ville de migrants, la violence politique a aussi une dimension ethnique. L'alliance au pouvoir, le MQM représente les habitants de langue ourdou, qui retracent leurs origines jusqu'au nord de l'Inde. Son rival, le People’s National Party (ANP), revendique pour sa part le soutien d'une population pachtoune en pleine expansion, composée de travailleurs manuels qui arrivent dans la ville portuaire pour y trouver du travail. Paradoxalement, ces deux mouvements font partie de l'alliance qui est au pouvoir tant au niveau fédéral que provincial.

De temps à autre depuis 1990, Karachi, qui abrite plus de 3.000 séminaires religieux ou madrasas, tombe dans les affres de la violence sectaire. Les assauts de l'armée contre les repaires des militants dans les zones tribales ont contraint les membres des factions sectaires interdites à revenir à Karachi où elles ont transféré leurs activités.

Le gouvernement pakistanais doit de toute urgence entendre les appels de la société civile et des médias, qui demandent une enquête judiciaire sur les assassinats ciblés. Le Premier ministre du Sindh, Syed Qaim Ali Shah promet depuis juillet l'ouverture d'une enquête autour de ces violences, mais en vain.

Les gouvernements des pays qui ont traditionnellement adopté une approche unidimensionnelle à l'égard du Pakistan devraient également s'intéresser plus à la stabilité de Karachi. Les mouvements de défense des droits de l'homme pourraient appeler l'attention sur les victimes des violences politiques de Karachi comme ils le font pour les victimes civiles des attaques de drones. La communauté internationale pourrait aussi renseigner le gouvernement du Pakistan sur la façon de convoquer des commissions vérité et réconciliation pour aider les factions ethniques rivales de Karachi à négocier la paix.

Après les inondations catastrophiques de l'été dernier, et dans l'intérêt économique du pays tout entier, il importe plus que jamais d'assurer que la plate-forme commerciale du Pakistan connaisse la paix. Pour apporter aux populations locales le soutien dont elles ont vraiment besoin, la communauté internationale devra commencer par reconnaître que ces gens ont des problèmes beaucoup plus immédiats et plus urgents que celui de l'extrémisme.

###

* Huma Yusuf est journaliste et chercheuse à Karachi. Elle est actuellement titulaire de la bourse d'études pakistanaise au Woodrow Wilson International Center for Scholars de Washington. 


Tagué : cgnews

               Partager Partager


Nouveau commentaire :
Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook, Twitter ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.

Les internautes peuvent signaler des messages qu’ils estiment non conformes à ces Charte de modération en cliquant sur le bouton « Alerter ».

Dans la même rubrique :
< >

Lundi 10 Octobre 2016 - 19:04 L'école, écosystème

Jeudi 6 Octobre 2016 - 12:02 Des législatives 2.0