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Najib Refaïf - La Vie éco - publié le Vendredi 18 Janvier à 21:48

Spleen du Maroc




Dimanche dernier à Rabat, pas moins de trois manifestations aux mots d’ordre différents ont été tenues dans cet espace. Une manif à caractère syndical ; une autre sous l'égide d'une association à but non lucratif "de protection des deniers publics" et une troisième, bien plus fournie en nombre comme en barbes, réclamant la libération séance tenante de la Palestine et de la ville d'Al Qods.



Spleen du Maroc
Désolation. C'est le vocable qui convient lorsqu’on fait de la question palestinienne une cause sociale, du social une cause religieuse et de la religion un projet de société.

«Et je demeure là comme une plante dans son sol, bien que ma maison soit de nulle part». Comment ne pas ressentir et faire sien ce flottement existentiel, décrit par René Char, lorsqu’à chaque coin de rue un sentiment d’étrangeté vous envahit ? Chaque matin, comme tous les matins du monde, on se pousse hors du lit pour vaquer à une quelconque occupation. Qui pour aller au travail, qui pour en chercher et d’autres pour faire semblant. La vie quoi, et son train-train fait de répétitions, de petits espoirs et de grandes illusions. On appelle ça le quotidien et c’est peu dire qu’il n’est pas grand-chose, c’est à dire presque rien. Il est fait justement de petits riens pour les gens de peu. De grands desseins pour ceux qui en ont les moyens. Ceux qui se projettent font des projets et se bougent pour se faire une place, -non pas au soleil car le soleil ne manque pas ici, il brille pour tous et tout le temps hélas- mais une place parmi les gens qui comptent. Que comptent-ils, ces gens-là ? Ils comptent tout et prient tout le temps pour que tout change afin que rien ne bouge.

C’est à peu de chose près ce que ressentait un ami dont je traduis et partage ici cette confusion des sentiments engendrée par une conjoncture aussi  récente qu’échevelée. Entre la clameur faussement printanière qui nous est venue de contrées arabes lointaines et son vague écho local, la pensée et son esprit libre se sont  retrouvés prises en tenailles. On égrène désormais tel un chapelet (objet en vogue désormais) les faits et les méfaits de la tradition, les interprétations les plus contradictoires de la religion, les commentaires sur les sit-in impromptus et insolites qui essaiment entre le café Balima et le Parlement.

Dimanche dernier à Rabat, pas moins de trois manifestations aux mots d’ordre différents ont été tenues dans cet espace. Une manif à caractère syndical ; une autre sous le l’égide d’une association à but non lucratif (encore heureux) «de protection des deniers publics» et une troisième, bien plus fournie en nombre comme en barbes, réclamant la libération séance tenante de la Palestine et de la ville d’Al Qods. Tout ce beau monde, arborant casquettes siglées et banderoles bariolées, reprenait des slogans peu amènes que crachaient des mégaphones dont le son hautement cacophonique donnait à ces rassemblements disparates un air de foire plein de tristesse et de désolation. Désolation. C’est le vocable qui convient lorsqu’on fait de la question palestinienne une cause sociale, du social une cause religieuse et de la religion un projet de société. Bien sûr, comme dirait Talleyrand, lorsque l’on se regarde on se désole mais lorsqu’on se compare on se console. Et dire qu’il en est encore qui se contentent de se comparer avec d’autres pays, plus loin à l’Est, pour trouver matière à se réjouir sinon à se consoler. Par quelle fatalité serions-nous donc condamnés à la médiocrité d’une telle posture ?

Dans un de ses spectacles, l’humoriste français d’origine maghrébine, le Comte Bouderbala, dit : «J’arrête d’être arabe, c’est trop dur !». Cette boutade pleine de lucidité rejoint le spleen de l’ami qui a fait sienne la citation de René Char. Nous sommes quelques-uns, et de plus en plus nombreux demain, à nous sentir telles ces plantes dans leur sol alors que nos maisons sont de nulle part. Plus qu’une métaphore, c’est un sentiment de tristesse et de colère. «Moi aussi, dès aujourd’hui j’arrête d’être arabe», me dit-il en regardant passer une paire de barbus postillonnant des slogans vindicatifs contre l’impérialisme, le sionisme, l’Occident, le gouvernement, le Parlement, et peut-être même l’humanité entière. Le grand poète palestinien Mahmoud Darwich avait raison lorsqu’il demandait aux autres arabes, et au nom des siens, dans un de ses beaux poèmes : «Irhamouna mine kolli hada al Ichq !» (Epargnez-nous ce trop plein d’amour !). Il savait, lui le poète authentique, comme Stendhal, que ces gens-là «ne savent prendre le cœur qu’en le froissant».

Et puis, les intellectuels arabes lucides l’ont toujours su, les Arabes sont véritablement un «phénomène vocal» (dahira sawtiya.) Et mon ami de se rappeler son déni : «Et puis je suis con ou quoi ? Pourquoi je dis que j’arrête d’être arabe ? Je m’en fous, moi je suis amazigh et d’abord et surtout marocain et j’en suis fier !». C’est peut-être ainsi que cet homme, comme une  plante dans son sol, pourra retrouver la maison qu’il habite : une belle et haute demeure antique aux étages superposés et aux fenêtres ouvertes sur des arbres dont le feuillage riche et varié se dresse dignement dans le ciel. Aussi se félicitera-t-il de ce retour avec le poète Saint-John Perse dans Exil : «Me voici restitué à ma rive natale…Il n’est d’histoire que de l’âme, il n’est d’aisance que de l’âme».

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Tagué : Najib Refaïf

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