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par Amina Chaudary - publié le Vendredi 10 Avril à 06:00

Samuel Huntington, un incompris ?






Boston (Massachusetts) – Je suis la seule personne de foi musulmane à qui Samuel Huntington ait jamais accordé une interview officielle. En le côtoyant, je me suis rendu compte que l'idée que beaucoup de personnes se faisaient de lui et de sa pensée – en particulier dans le « monde musulman » - ne reflétait finalement peut-être pas ses convictions.

Ce pour quoi Samuel Huntington – qui est maintenant décédé – est certainement le plus connu c'est sa thèse controversée du Choc des Civilisations, selon laquelle celles-ci – contrairement aux simples nations - seraient un facteur important dans l'orientation de la politique internationale dans le futur. De sa thèse qui concerne pourtant plusieurs civilisations, on retient en fait surtout son assertion selon laquelle « la civilisation islamique » constituerait une force cohérente qui s'oppose au monde occidental.

Lors d'un de ses derniers cours auquel j'avais assisté à Harvard en 2005, une discussion animée avait éclaté à propos de l'intervention américaine en Irak ; Huntington n'approuvait pas les efforts de construction de la nation que l'administration Bush déployait au Moyen-Orient – ironie du sort puisque de nombreux partisans de la guerre se référaient alors à sa doctrine pour justifier la « restructuration » du monde musulman. Alors que j'observais les étudiants débattre de la façon dont sa thèse était utilisée pour justifier des décisions politiques avec lesquelles il n'était plus d'accord, je me demandai si Huntington croyait lui-même toujours aux idées de base de sa théorie tant d'années après les avoir publiées.

Après avoir beaucoup insisté pour obtenir une interview, Samuel Huntington accepta finalement de me recevoir chez lui.

Je me souviens de sa personnalité chaleureuse et amicale mais aussi de son scepticisme comme s' il cherchait à comprendre si cet entretien allait d'une façon ou d'une autre donner une image inexacte ce qu'il avait à dire. J'allais comprendre par la suite ce qui l'inquiétait : il me confia à quel point il avait l'impression qu'on s'était servi de son nom pour justifier des objectifs qu'il n'aurait jamais approuvés.

Samuel Huntington était contesté pour une bonne raison. Dans Le Choc des Civilisations, il affirmait que la politique internationale du moment devait être comprise comme étant « le résultat de conflits profonds entre les grandes cultures et religions du monde »…Huntington érigeait ainsi un nouveau rideau de fer après la chute de l'Union soviétique – qui s'était déplacé à « des centaines de kilomètres vers l'est… séparant les peuples du christianisme occidental, d'une part, et les peuples musulmans de l'autre »... Pour de nombreuses personnes, c'est cette vision qui a créé un contexte d'antagonisme entre ces peuples. Les problèmes économiques, sociaux et politiques étaient ainsi tous écartés ; c'est la foi musulmane qui conduisait les musulmans à se révolter et à se battre.

Or durant l'interview, les propos de Huntington étaient plus conciliants. Lorsque je lui demandai de clarifier ce qu'il avait voulu dire par là, il répondit: « Cette déduction que font certaines personnes est totalement erronée. Je ne dis pas que l'Occident est uniforme. Évidemment, il y a des divisions à l'intérieur de l'Occident et des divisions dans le monde musulman. Il y a différentes sectes, des communautés différentes, des pays différents. Ainsi aucun des deux n'est homogène. Mais ils ont des choses en commun. Partout les gens parlent de l'islam et de l'Occident.

Vraisemblablement, cela a un certain rapport avec la réalité, il s'agit d' entités qui ont une signification, et elles en ont une. Naturellement, le noyau de cette réalité ce sont les différences entre les religions ».
Puis, il ajouta : « Les pays occidentaux collaborent avec les pays musulmans et vice versa. Je répète que c'est une erreur de penser en termes de deux côtés homogènes dans une confrontation radicale».

Il est impossible de dire quel a été le véritable impact de la thèse de Samuel Huntington sur des événements tels que la décision d'intervenir militairement en Irak ou d'entreprendre la guerre dite « contre la terreur » après le 11 septembre 2001. En tout cas, ce qui est certain c'est que Huntington n'appréciait guère le détournement de ses idées par les milieux politiques. Il n'a jamais hésité à critiquer l'administration Bush dans ses dernières séries de cours à Harvard.

Je crois que Samuel Huntington s'est senti tout aussi incompris et calomnié - par les musulmans et d'autres personnes dans le monde - que de nombreux musulmans l'ont été par sa thèse. C'est presque comme s'il voulait saisir l'opportunité pour préciser ses idées, de vive voix, vis-à-vis de la communauté qu'il l'avait associé pendant de si longues années à la politique étrangère sinistre des Etats-Unis. Il voulait pouvoir se définir lui-même plutôt que d'être défini par les autres, chose que les musulmans et les autres communautés dans le monde peuvent très bien comprendre.

Durant notre entretien, sans s'éloigner de son réalisme fondamental, Huntington introduisit des nuances et des qualifications à sa thèse. Il a nuancé la nécessité du conflit et clarifié la possibilité de coopération. Il était même peut-être compréhensif par rapport à la façon dont sa thèse avait été utilisée pour diaboliser l'islam après l'ère soviétique.

Durant l'interview, Huntington expliqua de quelle manière les divers cercles politiques avaient détourné sa théorie pour faire avancer leurs propres objectifs qui consistaient à diviser « l'Occident » et le « monde musulman ». Il argumenta que les pays occidentaux collaboraient avec les pays musulmans et vice-versa. Il cita en exemple le partenariat entre les Etats-Unis et le Pakistan sur des problèmes concernant la sécurité internationale.

Pour moi, le moment clef de l'interview fut quand je lui posai la dernière question : « Quelle est la chose sur vous que la plupart des gens serait surpris d'apprendre ? »
Sa réponse fut : « Eh bien, je suppose peut-être que vous autres …non, ce serait injuste de vous inclure dans le lot… bref, beaucoup de gens ont tendance à croire que je suis un idéologue dogmatique – mais ce n'est pas le cas».

Dans un intéressant revirement de situation, il s'est trouvé que Huntington et le monde musulman avaient finalement quelque chose en commun : la frustration de constater que ce que bien des gens pensent à leur propos est, au mieux, simpliste ; au pire, erroné.


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