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Mohamed Loakira - publié le Mardi 3 Juin à 17:43

Retour sur une passade






Mohamed Loakira
Mohamed Loakira
Lors des travaux de la Journée d’Hommage organisée à l’Université Ibn Tofaïl, j’ai été traversé par un va-et-vient incessant à la limite de ce que je fus et de ce que j’aimerais être. Parfois, me trouvant semblable, souvent croisant un invité en embuscade entre les graphies et les blancs, à l‘affût d’une prospection. 
 
Non rupture. Plutôt moment d’écoute, de perméabilité, d’échange, sous la pression de sensations emmêlant à la fois la quiétude et la grosse angoisse. Comme étant pris en main par des éclaireurs avertis pour découvrir ce que je sais et ce que j’ignore, à l’intersection de l’écrit donné en partage et du sens se constituant. A rebours, se dressent les repères, les failles et insuffisances de mon cheminement, le cap des doutes, des forces et contre-forces, et la distance qui sépare la parole accomplie des ratures et brouillons délivrés du délaissement. 
 
Mais ai-je reçu la grâce furtive de ressentir l’urgence d’agencer les signes fragmentaires qui se superposent et suggèrent les incidents d’une vie, saisir l’éphémère, être traversé, de part en part, par une avalanche de mots, des fois ; d’être à sec, souvent, et revivre l’intensité du corps à corps avec la matière, le pourquoi d’un souvenir, d’un mot, du blanc, du duel avec le silence ? 
Comment l’apprivoiser et le transcrire ? 
 
Ai-je eu le pouvoir de me remémorer l’origine d’un élan soudain, de l’amour, la tendresse, des blessures, de la noirceur, de l’impudeur tant j’ai été envahi par l’acuité d’un regard, le rêve nuitamment câliné, la rage, la dénonciation des abus, de l’impunité, la traitrise, l’absence des êtres chers… ? 
 
Ai-je vécu la conformité de situation, les paramètres et charges émotionnelles similaires à ceux du temps opératoire ? 
Instants difficiles, sinon impossibles à reconquérir. 
Alors, je m’échappe de moi-même et suis les pas, m’introduisant dans un territoire en constitution, à fouler avec étonnement et précaution. 
 
D’une voix l’autre, je change de champ d’investigation, de registre, de perception, enclin à prendre part au processus interprétatif, au point d’être épuisé, à la fin, de trop courir derrière le semblant d’un moi multiple et flottant. 
 
Ma dispersion ne dure pas longtemps. 
La connaissance approfondie de l’œuvre, la maîtrise d’outils d’analyse, la justesse, la pertinence des approches me ramènent à la découverte du Je qui se dissimule entre les lignes. 
Discordance, réserve ou enchantement ? Qu’importe. 
 
J’ai appris beaucoup de choses sur ce moi qui s’ignore et qui, éclaté, se cherche, se construit/se déconstruit et donne libre court à ses errances, à ses chutes et reprises. Comme j’ai dû taire, voire réprimer la tendance à vouloir intervenir pour clarifier les raisons d’une retraite, les empreintes des odeurs, de l’argile, de la lumière sur mon passage, la véracité sur la peur et l’envoûtement qui m’habitent. 
 
Etant exproprié et dépouillé de mes biens, j’assiste impuissant à ma mise à nu. Car le texte, une fois rendu public, ne m’appartient plus. A chacun d’y trouver ce qu’il cherche ou ce qui lui échappe d’autant que chaque texte est un gîte d’étape. Il abrite les dits et non-dits, les fulgurances et revers, ponctuant les éléments constituants de la trajectoire où ″Naître″ et ″N’être″ ne cessent de voisiner, où le tracé grossit, s’obscurcit, pourrait conduire à l’étrangeté. 
 
Ainsi, durant les interventions, je me suis senti vivant, récepteur d’une parole qui rappelle, dissèque les ambitions, les limites, les secrets, aussi bien des poèmes que des textes narratifs ; une parole qui se réfère à l’énoncé déclaratif, révélateur ou mesuré, aux repères d’un vagabondage, bas-côtés délimités ou crevasses, au périple d’apparence discontinue ; une parole qui interroge les signifiances, les forces et faiblesses de l’œuvre, le phrasé bouillonnant ou frileux, à l’image de la transe du Majdoub. 
Sans ambigüité ni complaisance. 
 
C’est une traversée à même le vécu, le rêvé, le refoulé, d’autant risquée que l’on pourrait la qualifier d’inutile cri dans le désert, mais qui se veut en accord avec mes joies et peines, mes insuffisances et désirs d’être autre, sans cesser d’être moi-même ″au cœur vivant du monde″. 
 
A chaque fois, c’est une tentative de desserrer la fragilité en attente du déclic pour poursuivre le cheminement et aller à la rencontre de l’autre. 
 
Nu, entier et sincère.   
J’ai été constamment interpellé par le dévoilement de ce qui pourrait constituer ma démarche à vouloir lutter contre le réel, le tragique, la négation, l’exil intérieur, le deuil, la déchéance… à immuniser la passion du dire, de l’intransigeance et fouiller davantage au tréfonds de l’oubli banalisé. Tentatives d’aiguiser la mémoire individuelle et ″rendre possible la mémoire collective″, sachant que le poète vacille entre le réel, le rêve, les tâtonnements, les brisures, les surgissements… 
… et se débat contre la matière. 
 
Et écrire équivaut à l’attachement à une voix intérieure qui articule l’intime, dévoile l’humain et la dualité de soi ; une voix qui ne s’adonne pas indéfiniment et qui s’actualise continûment. Si on sait l’écouter. 
 
Et le bougé de l’écriture est un lieu de marginalité, de dissidence. 
Il ″ouvre la voie à l’invention verbale″, secoue tout le corps pendant l’empoignade avec le texte qui résiste et qui oublie si vite son itinéraire initial, allant du silence à la parole et aboutissant à la parole du silence, étoffée par le souffle régénérant du lecteur.
Enfin, j’écris, non pour argumenter, embrigader ou transgresser, mais plutôt pour découvrir l’enfoui en moi et jouir de ma liberté, de mes attaches et faiblesses, et interpeller une intimité parallèle par-delà la charge du réel.
 
Aussi, le prolongement souhaité ne devrait pas être opéré uniquement sous l’angle esthétique, mais aussi en tant que position sociale et politique, que pratique et forme de vie.


Tagué : Mohamed Loakira

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