Lemag.ma : Portail d’information dédié au Maroc et au Maghreb
Facebook
Twitter
App Store
Newsletter
Mobile
Rss
Rachida Dati : Le Roi Mohammed VI écrit une nouvelle page de l'histoire du continent en... | via @lemagMaroc https://t.co/gFJFDynMFj



Ali Ahaitouf - publié le Lundi 11 Mai à 12:12

Quel avenir pour l'enseignement supérieur au Maroc? De quoi souffre-t-il?






Dans les années 80, fréquenter une école ou un lycée privés était réservé à ceux qui quittaient des écoles publiques et ce type d’enseignement, qui en était alors à ses débuts, permettait aux jeunes de se rattraper pour réintégrer ultérieurement les établissements publiques. Cette situation est complètement inversée aujourd’hui et l’enseignement public est presque réservé pour les tranches populaires qui ont des moyens limités et qui ne peuvent pas se payer des écoles privées et qui alors ne peuvent exulter devant les autres en clamant que leurs enfants sont dans telle ou telle école privée de renommée.

Cette stratégie s’est avérée concluante pour l’état qui faute d’arriver à faire payer plus d’impôts à certains citoyens, est parvenu au moins à se désengager des frais de leur scolarité, ce qui n’est pas rien. Le problème qui s’en est suivi est que l’enseignement public s’est dégradé, a perdu en crédibilité et seuls ceux qui ne peuvent pas aller ailleurs y restent.

Cette situation a permis à notre gouvernement de réduire ses dépenses pour l’enseigne¬ment sans l’avouer et de laisser mourir à petit feux l’école publique pour laquelle les moyens manquent cruellement et qui finira sans aucun doute par être délaissée et devenir comme les dispensaires qu’on trouve ici et là et qui surtout servent à faire croire que l’état est présent!
Cette situation est difficile à vivre et à défendre, elle a en effet favorisé l’apparition des heures supplémentaires, très coûteuses pour les parents et les familles et sans garantie de succès.Car imaginons que les moyennes du bac ont atteint des records aujourd’hui au Maroc et que nos bacheliers avec des mentions Bien et A. Bien ne trouvent même pas à s’inscrire dans certains établissements à accès limité et qui jadis étaient fiers quand ils arrachaient des candidats avec une moyenne de 12 au Bac! Quelle situation et quel paradoxe? La situation étant ce qu’elle est, il ne m’appartient pas d’y apporter une réponse, mais elle me sert de référence pour le problème que j’essaie de soulever aujourd’hui; celui de l’enseignement supérieur! En effet devant :

- Les difficultés de réformer un système qui montre ses limites,
- Les réticences des syndicats et probablement du corps enseignant,
- Le manque de courage politique et de visibilité
L’état a choisi une stratégie identique à celle de l’enseignement primaire et secondaire. Laisser se développer les établissements de l’enseignement supérieur privés, en les favorisant indirectement par des partenariats public-privés, en les mettant au devant de la vitrine marocaine et en écartant peu à peu l’enseignement supérieur public, qui coûte cher, qui ne dépend que des moyens de l’état et qui peine à se frayer un chemin de l’excellence en formation et en recherche à cause des moyens limités et du manque de motivation des intervenants.
La réalité est que quand les gens payent, ce qui se fait en privé, ils sont en mesure d’exiger une qualité de formation et les établissements qui veulent rester en course sont obligés d’innover tant au niveau formation qu’au niveau de la recherche scientifique. L’état n’étant pas en mesure de faire payer les étudiants marocains, il les pousse à aller vers le privé, quitte à brader parfois la qualité et la renommée de certaines filières, pour alléger sa facture et son engagement envers l’enseignement public.

Un exemple concret peut être donné, celui des classes préparatoires privées, cette idée de filière de classes préparatoires, nous vient de la France où l’enseignement supérieur est pour partie payant et où les grandes écoles qui recrutent ces "taupes" sont nombreuses mais qui n’a aucun établissement de classes préparatoires privées! Au Maroc avec le peu d’écoles qu’on a, avec les lycées publics qui font des classes préparatoires aux concours des grandes écoles et qui dispensent des formations respectées et qui rivalisent avec leurs homologues françaises, on a trouvé le moyen de faire ouvrir des classes préparatoires privées. Cerise sur le gâteau, à certains de ces jeunes qui ne réussissent à intégrer aucune école, on a pu trouver un moyen de leur garantir une entrée en filières d’ingénieurs développées dans les facultés!

En effet le réseau des FST, croyant réussir l’impossible, se rehausser au rang des écoles de renommée, a cru bien faire en instaurant un quota de 20 élèves, qui peuvent intégrer sans concours les filières d’ingénieurs qui y sont dispensées! Sachant que ceux qui ont fait leur deux années au sein de l’établissement et tous les autres venant d’autres établissements nationaux passent un concours pour au plus une dizaine de place par filière! Quel gâchis et quel coût d’organisation!! C’est dire que l’argent pourra faire de toi un ingénieur même si le système de sélection ordinaire a considéré que tu n’avais pas le niveau! Quelle hypocrisie et Quelle injustice! Que pouvons nous dire et répondre à ceux qui n’ont pas d’argent et qui viennent en faculté et triment pour réussir? Va–t–on leur dire : " d’accord tu es bon mais il faut attendre que celui qui a payé les classes préparatoires et qui n’a pas de place choisisse" C’est tout simplement injuste.

Personnellement, je crois qu’il faut plutôt dire à ceux qui n’ont eu aucune école, vous avez choisi les classes préparatoires privées ou publiques, vous avez choisi la sélection alors continuez mais nous ne pouvons vous accorder aucun privilège par rapport aux autres et présentez vous au concours comme vos camarades. Voilà une décision juste car l’argent ne devrait garantir aucun chemin d’accès à quoi que ce soit, si les compétences ne le permettent pas.

En France les élèves de classe préparatoires, doivent s’inscrire en faculté la deuxième année, pour faire valider leurs acquis et éviter de se retrouver sans rien si aucun concours n’a été réussi. Au Maroc on essaye d’arranger les gens et de leur dire aller au privé, on vous trouvera une solution...

Si la solution se trouve dans la participation aux frais d’inscription, ce qui se défend tout à fait, il faut l’oser. Il faut en débattre et associer les citoyens à l’instaurer. Il faut expliquer aux gens que quand on a une université avec 60000 étudiants, il est difficile de leur garantir un meilleur accueil sans une participation minimale chacun selon ses moyens et qui engagera aussi les établissements vis à vis de leurs étudiants pour une qualité meilleure. Elle permettra
aussi un droit de regard et l’étudiant sera en mesure de réclamer des moyens tels que bibliothèque, internet, équipement en TP etc…. En effet nos étudiants payent des sommes incalculables, dans les photocopies des cours, l’accès à certains cybers et payent parfois aussi des modems qui marchent tant bien que mal vu la qualité des réseaux. Il serait judicieux de leur expliquer que, en payant un minimum on leur garantira les photocopies, l’accès à Internet illimité et qu’ils seront mieux encadrés dans un environnement plus favorable.
Il est vrai aussi que notre système est obsolète, il souffre d’une gouvernance pas assez réfléchie, non optimisée et d’un système de recrutement assez contestable. Sur le premier point, notre gouvernance est extrêmement lourde et inefficace. Par exemple on trouve un président, deux vice-présidents (C’est peut être même pas suffisant) avec les services centraux de la présidence (secrétariat général, économie, ressources humaines etc...). On retrouve aussi le même schéma au niveau de chaque établissement, doyen ou directeur, deux vices, un économe un chef de personnel, un chef de scolarité etc.....Rien que ces équipes et leurs coûts handicapent le budget de l’université et son efficacité.
Pourquoi ne pouvons nous pas avoir un seul service économique efficace qui gérera toute l’université? Pourquoi ne pourrions nous pas non plus avoir un service central de la recherche scientifique avec un vice président et des commissions par discipline? Pourquoi avons nous besoin de plusieurs vice directeurs ou vice-doyens des affaires pédagogiques alors que c’est quelque chose qui peut être harmonisé au niveau central? Quelle différence et qu’est ce qui la justifie pour avoir plusieurs centres d’études doctorales au sein d’une même université? Pourquoi et qu’est ce qui justifie l’existence de plusieurs vaguemestres.. et bien d’autres choses…
Concernant le recrutement, il est vrai que le ministère, par souci d’égalité de chances a instauré le concours de recrutement des enseignants chercheurs avec des règles et des commissions sauf que, en instaurant ces commissions on est tombé involontairement dans un piège : Celui qui a encadré un candidat ou celui qui a été dans le jury d’un candidat, ne peut siéger. Ceci semble logique, neutre et même louable! Sauf que l’enseignant chercheur fait sa carrière en encadrant, en étant dans des jurys, etc... et c’est un moyen de mesure de son activité scientifique. Il faut alors demander à ceux, qui ne sont pas dans la spécialité, ou ceux qui ne sont pas les jury de décider au niveau du recrutement alors même qu’un enseignant chercheur doit être recruté non seulement pour sa capacité à intégrer une équipe pédagogique mais aussi pour intégrer une équipe de recherche et y participer. De ce fait les équipes actives au sein de l’établissement n’auront aucun regard sur ce recrutement alors même que ce sont elles les animatrices et doivent décider si non consultées pour déterminer les besoins!
En France, dont on s’inspire le plus souvent, la commission étant constituée, un repré-sentant du laboratoire concerné peut y siéger et même en tant que président et peu importe s’il était ou pas encadrant et membre de jury, car les autres membres jouent pleinement leurs rôles. Cette erreur vient du fait qu’on dissocie le travail de l’enseignant chercheur de sa recherche, alors qu’ils sont étroitement liés. En effet que peut faire un chercheur lorsqu’il est recruté dans un environnement qui ne lui est pas favorable? Il faut qu’il redémarre à zéro ses activités ou qu’il erre tout seul jusqu’à ce qu’il se fatigue ou qu’une autre issue s’offre à lui. Alors que le sens même du recrutement devrait favoriser les équipes qui existent et soutenir les activités de recherche qui existent sur place et éviter la dispersion des énergies pour constituer le quorum requis pour une efficacité et une production optimales.

Dans notre cas, on constitue des équipes hétérogènes, les laboratoires de recherche forment des jeunes sans pour autant pouvoir les intégrer dans leurs équipes et aller de l’avant. Ils restent donc toujours affaiblis en ressources humaines et doivent gérer des situations difficiles. Dans tous les laboratoires du monde, qui sont dignes de ce nom et qui participent à la compétitivité des établissements universitaires, on se bat pour recruter les jeunes for¬més dans les équipes, qui sont capables de perpétuer la recherche et de mener plus loin les projets de recherche et de développement.

Il est vrai que notre système universitaire met la recherche au second plan et se préoccupe plus de l’enseignement mais nos décideurs universitaires n’ont pas intégré la donne unique et universelle : Il n’ y a pas de filière d’enseignement qui réussisse sans recherche scientifique en parallèle. Autrement dit : on ne peut pas exceller dans une filière si une recherche ne la soutient pas. En effet nous ne sommes plus dans les lycées où les programmes sont dictés par le ministère, nous sommes dans le domaine de la réflexion et du développement, de l’invention et de la course à l’excellence et à l’originalité, de l’invention des métiers du futur et de la société de demain etc....C’est ce qui se passe dans d’autres universités du monde et qui sont sur les premiers rangs

Entre l’indépendance des universités et la gestion des établissements on se retrouve dans des situations, pour le moins délicates et parfois honteuses tellement le sens des responsa-bilités nous manque : Imaginons qu’au sein d’une même université, on paye des millions d’heures supplémentaires à des enseignants qui n’arrivent pas (par manque d’effectifs) à faire leur service au sein de leurs établissements!!! Alors que la loi est claire à ce niveau.

Comment peut on payer des heures supplémentaires au sein d’une même université, ou d’un même établissement alors qu’on dispose de ressources pour les faire gratuitement dans les départements ou établissements voisins (dans la même université)? Comment permettre de faire enseigner des matières assignées à d’autres départements au sein d’autres pour les payer ensuite en vacations ou heures supplémentaires? C’est tout simplement dépenser d’une manière inefficace les deniers publics et gérer des situations, certes difficiles, uniquement pour faire régner le calme mais sans courage.
Il est temps de se rendre compte que notre système universitaire est en panne, complètement en panne. Il génère des situations inédites mondialement, totalement incompréhensibles et inexplicables. Imaginons qu’avec le nombre de réformes et de textes modificatifs qu’a connu le statut des enseignants chercheurs depuis la loi 00.1, l’Université marocaine regorge d’enseignants chercheurs habilités et pour lesquels on est actuellement en train de préparer les modalités de passage au corps de professeurs. Le Maroc, sera le seul pays où on peut être habilité à diriger la recherche sans avoir dirigé aucune thèse, il suffit dans certains cas d’avoir un article scientifique aussi léger soit–il et quelques travaux pédagogiques pour être habilité. On t’interdit d’encadrer ou coencadrer quand tu es professeur assistant et on te demande de passer l’habilitation avec effectivement le minimum requis !!!. Pire encore, le Maroc est le seul pays où on peut atteindre par le passage exceptionnel, le plus haut grade des professeurs dans le pays, sans avoir rien fait au niveau de la recherche, ni encadré un jeune, ni même avoir songé à le faire. Ce sont ces gens là qui demain aideront à sélectionner les doyens, les Présidents et au besoin rencontrer les professeurs de renommée internationale qui viennent visiter notre cher pays et discuter de projets de développement.

Pour moi le manque de courage politique et scientifique nous pousse vers des situations rocambolesques. Comment en effet décréter que 20% d’une catégorie de professeurs doivent être promus en exceptionnel et en rapide, par établissements alors que d’autres enseignants plus méritants restent bloqués dans d’autres établissements? Au nom de quoi un enseignant à Fès, pourra dépasser celui qui l’a formé mais qui travaille à Rabat ou à Marrakech, ou alors l’inverse? Le ministère s’est ravisé une fois pour bannir de la promotion toutes les activités culturelles, il pourrait aussi faire la même chose pour ces 20% et dire tout simplement que ce n’est pas automatique et que pour être promu, il faut montrer ses mérites et peut être même devant ses pairs. On se retrouvera alors avec des établissements qui tirent vers l’excellence et une concurrence loyale s’installera et le classement des établissements s’en ressentira.

La situation restant inchangée, on se retrouve alors dans une hiérarchie de grade par ville : Le Professeur grade B à Rabat est plus méritant que celui de Fès, ou celui de Marrakech l’est plus que celui d’Agadir etc...Une hiérarchie par ville et la même chose sera vue au niveau des diplômes. Cette situation voulue par les syndicats et adoptées par les collègues, n’a pas été bien étudiée au préalable. Les autorités sont à mon avis pleinement conscientes de ces situations et c’est peut être là une des causes qui fait que l’enseignement privé se développe au vu et au su de tout le monde pour laisser pourrir et mourir cet enseignement supérieur public qui ne génère que plus d’injustices, plus d’inégalités et plus de médiocrité...que d’excellence, d’égalité des chances et de justice qu’il était censé amener. On s’offusque parfois de ne voir aucun établissement dans le top 1000 ou top 2000 du classement mondial, c’est tout simplement parce que la pyramide est inversée dans notre pays, on a plus de professeurs d’enseignements supérieurs que de professeurs assistants ou de professeurs habilités, ces deux dernières catégories censées créer la dynamique, pousser à la créativité, à l’innovation et au développement du mérite en concordance avec leurs collègues professeurs.

Un énorme désordre a été créé avec la gestion du dossier du doctorat français, là aussi le courage politique et l’honnêteté scientifique ont fait défaut, on a accordé des avantages sur lesquels on est revenu, et certains de nos collègues ont bénéficié de trois ans par ci, de six ans par là, et encore une restitution de trois autres et une récompense par trois nouvelles et à la fin ils sont en haut de l’échelle sans avoir fourni aucun effort, et je dis bien aucun effort. J’exagère peut être un petit peu mais c’est une réalité qui blesse et qui démotive. Il faut juste ne pas crier que l’enseignement supérieur marocain est de qualité, la qualité doit être son leitmotiv et pour cela il faut oser les vérités qui dérangent, dont quelques unes sont :
– Un enseignant chercheur, est d’abord chercheur, et toute évaluation ou promotion doit tenir compte de ses activités de recherches. Si les moyens font parfois défaut, les moyens informatiques pour une recherche fondamentale existent, les outils informatiques libres existent et un minimum d’effort sera reconnu par des pairs et des experts internationaux reconnus. C’est me semble-t-il la voie que choisit le CNRST pour évaluer les projets scientifiques
– Bannir l’automaticité des 20% des promotions et laisser la concurrence au niveau na-tional, en mettant 20% au niveau national, pour promouvoir la qualité et soutenir les politiques et les établissements qui avancent et progressent
– Dire que pour accéder à un certain grade, il faut au moins avoir encadré une ou deux thèses, pour encourager la formation des jeunes chercheurs, la relève de demain, conserver et fructifier le savoir faire de nos enseignants chercheurs, qu’ils ont acquis parfois avec de lourds sacrifices.
– A l’heure où on parle de la classe D, il faut dire que pour y prétendre, il faut non seulement un dossier, mais il faut le défendre devant ses pairs, voir des experts, car si ce grade vise à distinguer les méritants de nos collègues, il faut que ceux-ci soient capables de défendre leurs dossiers et leurs travaux devant des experts et non seulement au niveau local, mais au niveau national, pour une vraie reconnaissance, sinon on re-hiérarchisera encore une fois la classe D par ville. De plus lorsqu’on passe un oral, on saura en faire passer et la qualité s’en ressentira.
– Faire en sorte que l’université marocaine participe à la concurrence mondiale sans aucune gêne et sans aucune honte.

C’est ainsi que j’ai essayé de soulever quelques points qui me semblent importants à améliorer pour que notre système universitaire évolue dans le bon sens et exerce son rôle dans le développement du pays. Il est vrai que les gestionnaires ont un point de vue qui évoque d’autres discordes et difficultés, qui peuvent se justifier, mais ils nous appartient à nous tous d’ouvrir le débat, clairement, calmement sans aucune référence partisane, de poser les jalons d’un renouveau et d’un bon départ, le but ultime étant de trouver une meilleure issue et un excellent consensus pour notre système universitaire, qui est entre autre un système de cohésion nationale.

Pr. ALI AHAITOUF
FST de Fès


Tagué : Ali Ahaitouf

               Partager Partager