Lemag.ma : Portail d’information dédié au Maroc et au Maghreb
Facebook
Twitter
App Store
Newsletter
Mobile
Rss
Italie: référendum à risque, en pleine vague populiste, pour Renzi: Le chef du gouvernement... | via @lemagMaroc https://t.co/JlyujW1Cxy



Anisa Mehdi - CGNEWS - publié le Mardi 5 Février à 14:32

Quand l'Iran montre ses dents




Anisa Mehdi : Une fois qu’il eut, avec un soin tout professionnel, gratté, poli et passé au fil dentaire mes dents, j’ai parlé à mon dentiste de mon récent voyage en Iran. Alors que je devenais lyrique sur le sujet du tchador, de la laïcité, des oléoducs et de fabuleux kebabs au poulet, il m’a demandé: “Et leurs dents, comment sont-elles?”



Je suis déjà allée quatre fois en Iran, et jusque-là personne ne m'avait parlé de dents. Mais lui, bien sûr, c'est mon dentiste.

Après un moment de réflexion, j'ai répondu: "En général, elles sont bonnes."

"C'est leur régime alimentaire", dit-il sans hésiter. "Moins de sucre raffiné".

Il est vrai qu'en Iran il y a encore des gens qui, parfois, sirotent leur thé avec un cube de sucre serré entre les incisives. Il est vrai que le Coca-Cola a toujours un large public et que gâteaux et pâtisseries sont souvent une friandise de choix lorsque vous êtes invité chez quelqu'un. Mais sur la table des douceurs, ce sont les fruits frais ou les fruits secs qui prédominent. Canneberges séchées et raisins de Corinthe s'allient au safran pour aromatiser le riz; la viande est grillée, et l'eau est indispensable aux repas. De plus l'eau du robinet est très bonne, dans les maisons comme dans les hôtels iraniens. Comme tant de choses lorsqu'il s'agit de l'Iran, l'alimentation est une combinaison de passé et de présent, d'hier et d'aujourd'hui, de fierté perse et de culture pop universelle.

Je suis arrivée en Iran juste après Thanksgiving pour participer à un colloque intitulé "Les femmes, porteuses de paix par la religion". Le groupe comptait 20 femmes, dont la moitié venait d'Iran et le reste du Sénégal, de Suède, de Suisse, de Grèce, d'Italie, du Pakistan et des Etats-Unis. Le colloque était co-organisé par l'Institut pour le dialogue interreligieux d'Iran (www.iid.org.ir) et par le Conseil œcuménique de Genève (www.oikoumene.org). Six années s'étaient écoulées depuis mon dernier voyage et cela me faisait vraiment plaisir de revoir de vieux amis et d'en faire de nouveaux. Mais il y avait plus important, je retrouvai le sens du lieu et du possible: la chronique américaine de l'Iran est-elle fiable? La position de notre gouvernement est-elle valable? Que pensent les Iraniens, en public et en privé, de l'avenir des relations de leur pays avec les Etats-Unis?
 
Sans hésiter à dire d'où je venais, je me suis présentée comme Américaine – aux chauffeurs de taxi, aux universitaires, aux gens dans les réceptions, aux commerçants, aux responsables gouvernementaux toujours en poste ou non, et aux autorités religieuses.

L'espace d'une nanoseconde, une lueur de surprise passait dans les yeux de la moitié des personnes que je rencontrais. Ensuite c'était, inévitablement, "Que je suis heureux de vous voir ici".

 L'autre moitié avait déjà visité les Etats-Unis, ou bien y avait vécu, et commençait à raconter des histoires.

Une fois la conversation lancée, personne d'entre nous ne s'étonnait de découvrir que nous espérions qu'un changement de régime dans les deux pays pourrait atténuer les tensions.

Il me semble que les Iraniens en général apprécient l'audace, la vigueur et la réussite de la révolution iranienne. Ils se réjouissent de s'être affranchis de la dictature du chah. La fierté qu'ils éprouvent de la culture et de l'histoire perses s'amplifie de la conscience que leur pays n'est pas un Etat fantoche. Je connais des gens qui sont rentrés en Iran au début des années 80 exprès pour participer à ce moment capital de leur histoire nationale.

En même temps, beaucoup se désolent de la situation politique et de la politique actuelle de leur pays. La rhétorique du président Ahmadinejad les inquiète. Même si l'Iran a, effectivement, le droit d'enrichir de l'uranium à des fins pacifiques, pourquoi faudrait-il que les responsables américains et iraniens se narguent les uns les autres en parlant d'armement nucléaire? Le Guide suprême, l'ayatollah Khamenei, n'a-t-il pas condamné l'armement nucléaire la qualifiant d' anti-islamique? Comment se fait-il que cela n'ait pas suffi à mettre un terme à ce jeu? Pourquoi les deux parties n'acceptent-elles pas les termes définis pour le moment par les Nations Unies, désamorçant ainsi la tension? Le fait que les Etats-Unis sont déjà en train de bombarder les voisins de l'Iran à l'est et à l'ouest fait dramatiquement monter les enchères.

Quelle sont les autres sources de préoccupation pour les personnes que j'ai rencontrées? L'économie iranienne décline. Le nombre de diplômés de l'université augmente, alors que celui des emplois baisse. Les jeunes écartent l'idée de se marier et d'avoir des enfants, car ils craignent ne pas pouvoir entretenir une famille. Et il y a l'oppression intellectuelle: l'opposition politique est brimée, des journaux sont fermés et certains écrivains languissent en prison.

Les Iraniens sont aussi fatigués des queues pour prendre de l'essence et du rationnement du pétrole. L'essence est minutieusement rationnée tous les mois. Les voitures font la queue pendant des heures devant les pompes à essence, rappelant les Etats-Unis du milieu des années 70, à l'époque de l'embargo sur le pétrole, aujourd'hui oublié. Les économies d'énergie sont aussi visibles dans les ampoules électriques à faible consommation en usage dans tous les édifices publics et hôtels à travers l'Iran.

La sagesse acquise lors de ce voyage récent nous apprend que la patience est la voie de la réconciliation, tant à l'intérieur de l'Iran qu'auprès de ses partenaires mondiaux. Fanfaronner, se vanter, intimider, manœuvrer pour acquérir des positions, voilà qui vient plus facilement dans la bouche des hommes qu'une communication directe et adulte. De nouveaux gouvernements pointent à l'horizon de 2009 tant aux Etats-Unis qu'en Iran, et je ne suis pas la seule à espérer que les uns et les autres verront les bienfaits du dialogue.

Les dents ne sont qu'un indice de la disposition humaine au bon sens et à l'endurance, mais, associées à d'autres indices, elles fournissent des informations sociales et politiques bien réelles sur des gens bien réels. Vraiment pas de quoi leur en garder une dent…

* Anisa Mehdi, lauréate des Emmy Awards, est journaliste et productrice dans le domaine des arts et de la culture.


               Partager Partager