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Montassir SAKHI - publié le Lundi 1 Avril à 09:20

Pour un Forum Social Mondial dépassant les oligarchies de la société civile locale – le cas du Maroc




Le Forum Social Mondial (FSM) qui se tient à Tunis du 26 au 30 mars 2013est l’occasion d’évaluer non seulement l’évolution des mouvements sociaux et du mouvement altermondialiste dans le monde, mais aussi d’interroger les formes d’organisation aspirant à converger l’action de ces mouvements et créer des ponts et des articulations entre les luttes sociales et politiques dans le monde ainsi qu’entre les acteurs des changements sociaux.



Montassir SAKHI
Montassir SAKHI
L’objectif de cet article n’est pas de remettre en cause l’expérience globale du processus des forums sociaux naissant depuis 2001 à Porto Alegre, ni de montrer les limites d’un processus qui se veut au service de la consolidation et la mise en réseau des luttes locales citoyennes. Il s’agit ici, suite à mon propre expérience en tant que militant suivant de près les différents forums sociaux au Maroc, de mettre en garde contre une fétichisation de ce processus et contre sa transformation à un festival folklorique en faveur d’organisations détachées des luttes locales et favorisant par leur action l’institutionnalisation de ces mêmes luttes et des mouvements sociaux. L’expérience du Maroc et celle des différents forums sociaux organisés dans la région maghrébine ainsi que l’expérience des associations et organisations monopolisant la parole au nom des mouvements sociaux dans cette région est significative.

Personne ne peut, aujourd’hui, prétendre que les mouvements déclenchés en 2011, en particulier dans la région arabe, soient des mouvements homogènes tant aux niveaux idéologiques, organisationnels ou stratégiques. Il s’agit d’une nouvelle génération de mouvements sociaux déclenchés dans une région où les sociétés sont caractérisées d’un côté par la dépendance aux capitaux et gouvernements étrangers (le processus de la constitution des Etats-nationaux postcoloniaux est resté inachevé et l’invasion des capitaux étrangers est une réalité généralisée), et de l’autre côté par la domination de gouvernements et systèmes politiques internes à la fois oligarchiques, dépendants et despotiques. Quant aux nouveaux mouvements sociaux hétérogènes déclenchés dans la région, se reconnaissent dans le fait qu’ils échappent à l’idéologie d’une organisation unique et totale. C’est-à-dire qu’il s’agit d’un éveil politique et une volonté de changement sociale qui a touché davantage d’individus et de groupes d’individus que des organisations bureaucratiques qui mobilisent des militants suivant des schèmes et des identités prédéfinies et protestent au nom des peuples, bien que le rôle de ces organisations a été lui aussi, dans le cadre des mobilisations générales, palpable sans qu’il soit dominant.

Quant aux Forums Sociaux Mondiaux, si leur rôle était celui de permettre la convergence des dynamiques, le partage des expériences entre les acteurs locaux et la consolidation et soutiens des luttes ou encore la médiatisation du mouvement altermondialiste, les forums sociaux organisés dans la région arabe depuis déjà une décennie, quant à eux, ont échoué à être un vecteur et un espace de la réalisation de ces objectifs. Ces forums, au contraire, sont aujourd’hui conçus par les militants, individus, groupes d’individus et organisations ayant initié les mouvements de 2011 dans la région comme des outils et canaux étrangers et sans aucun lien avec les révolutions et les mouvements revendiquant le changement.

Si le processus des forums sociaux a été entamé au Maroc dès 2003 avec l’organisation de plusieurs forums locaux, régionaux et thématiques organisés par des associations détenant le monopole de parler au nom de « l’alter-mondialisme », les mouvements sociaux déclenchés en 2011 sous le nom du « Mouvement 20 février » se sont déroulés complètement en marge de ces forums et sans lien avec les associations monopolistiques. Ces dernières, rattachées aux instances et comités internationales du FSM et bénéficiant des fonds et soutiens de l’Etat, de l’Union Européenne ainsi que des commissions et instances reliées aux ministères des affaires étrangères des gouvernements de pays dominants, sombrent dans la gestion de projets détachés des objectifs des mouvements sociaux aspirant au changement. Elles se sont transformées à de véritables sociétés privées exécutant des objectifs étatiques et autres objectifs conçus par des instances (telles l’UE) dans le cadre de projets d’une coopération nord-sud inégalitaire. L’autonomie relative des associations au nord est incomparable avec la situation de celle du sud (au Maroc cette réalité saute aux yeux) où des organisations qui se prétendent altermondialistes sont en connivence totale avec les pouvoirs dominants : leurs actions ainsi que les trajectoires individuelles de leurs chef sont en interaction avec la sphère dominante. Ces organisations ont fait de ces forums une occasion pour que les pouvoirs publics marocains puissent institutionnaliser, mesurer et contrôler le travail d’acteurs sociaux (notamment quelques organisation de gauche, puisque les mouvements sociaux et politique islamiques – tels le Mouvement Justice et Bienfaisance- et ceux de la gauche radicale préconisant les ruptures – tels le Parti Socialiste Unifié, la Voie Démocratique, le Parti de l’Avant-garde Démocratique Socialiste et l’Association Marocaine des Droits de l’Homme - qui sont d’ailleurs une composante essentielle des mouvements de 2011, sont exclus de ces forums sociaux). Ces forums sont devenus également des espaces utilisés comme une vitrine pour médiatiser une fausse démocratie marocaine et isoler davantage les organisations participantes de l’encadrement effectif des populations.
Ainsi, cette expérience marocaine ou encore maghrébine, puisque la situation dans les autres pays du Maghreb ne diffère en rien de celle du Maroc tant que les organisations monopolisant la parole au nom des mouvements sociaux à l’échelle régionale et internationale restent séparées des mouvements sociaux, montre l’échec d’une rationalisation d’en haut de ces mouvements. Elle montre que les forums sociaux, y compris le FSM, sont devenus une occasion non pas de création de liens et de convergences entre les luttes internationales, régionales et locales, mais une étape de légitimation d’une oligarchie détenant le monopole, les ressources et le capital nécessaire pour parler au nom des mouvements sociaux. Ces derniers, quant à eux, continuent à être manipulés et affaiblis par le manque de rationalisation capable de les doter de capacités organisationnelles pouvant leur donner la chance de mobiliser davantage de populations et de consolider les résistances et les luttes autour d’un projet démocratique et pour un changement progressiste et réel.

Si aujourd’hui les mouvements sociaux ainsi que les acteurs hétérogènes trouvent des difficultés colossales pour mettre en place et suivre un processus de changement social et réaliser un développement capable de transformer les structures et la culture de leurs sociétés et peser sur ces mêmes structures pour réaliser un passage vers un nouveau mode de production, de gouvernance, et de démocratie, c’est qu’il y a en premier lieu l’absence d’organisations et d’élites porteuses de projets sociétaux en rupture avec les régimes dépendants actuels et en lien avec de larges sphères des populations via des organisations solides et démocratiques. Les forums sociaux devraient jouer le rôle d’un espace où les acteurs et les organisations fortement impliquées dans le changement social puissent penser le devenir de leurs luttes et concevoir les modes d’action et créer des liens entre les luttes locales et globales. Cet espace lui-même devrait être rationalisé et organisé pour définir ses visions des changements. Cette organisation devrait être pensée avec les mouvements sociaux œuvrant sur le terrain et non pas des organisations et des professionnels qui y sont détachées.

En se développant via la mondialisation de l’exploitation, des mesures d’austérité infligées aux populations, des modèles de développement imposés et des guerres meurtries, le capitalisme/impérialisme incite en même temps les populations à résister pour la sauvegarde de l’humanité et de toute la planète contre la volonté de généraliser la marchandisation et l’aliénation. Au temps des luttes généralisées contre les systèmes de domination, créer des ponts entre les luttes altermondialistes dans le monde est une nécessité. Ces ponts ne peuvent se construire sans une intégration des mouvements sociaux et des dynamiques et acteurs du changement locaux dans le débat sur le changement !

Montassir SAKHI
Militant du Mouvement 20 février
Etudiant à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales - Paris


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