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Portrait d’une femme courageuse


par Volker Kaminski - publié le Lundi 19 Octobre 2009 à 10:05


Bonn – Le roman se situe : « Quelque part en Afghanistan ou ailleurs », la scène : une petite chambre avec une photo en noir et blanc accrochée au mur et un matelas par terre. Sur le matelas, git un homme, paralysé par ses blessures de guerre et nourri par intraveineuse.


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A ses côtés, absorbée dans ses pensées, une femme lui tient la main et compte de son autre main les perles de son chapelet de prière.

La femme implore Dieu de guérir son mari et de le lui rendre ainsi qu’à ses deux fillettes. Elle s’occupe de l’homme nuit et jour, renouvelant la canule de l’intraveineuse, tout en surmontant sa faim et les dangers de la guerre qui sévissent sporadiquement dans les alentours de l’hôpital. Rien ne la décourage, elle reste inlassablement au chevet de son mari.

Pourtant « la femme » - qui à l’instar de « l’homme » et des autres personnages du roman n’ont pas de nom – ne baisse pas les bras face au destin. Au contraire, assise là, près de son mari, elle fait preuve d’une force de caractère étonnante, elle se souvient de toute l’oppression dont elle a été victime au long de sa vie auprès de son mari et en parle d’une manière mûrement réfléchie, dans de longs monologues. Ce faisant, elle prend de plus en plus conscience de l’énormité des injustices qu’elle a subies.

Dans ce roman, le langage frugal et incisif du narrateur est tout aussi important que son recul par rapport aux événements qu’il suit toujours d’une certaine distance.

Après deux romans en persan, Atiq Rahimi , a écrit son premier ouvrage en français, La Pierre de Patience qui a remporté le Prix Goncourt 2008. L’auteur captive l’intérêt du lecteur par sa prose très claire. Chaque mot compte dans ses phrases courtes, riches en symboles. Quant à l’intrigue de l’histoire, elle tient le lecteur en haleine du début à la fin.

A l’occasion du Festival international de littérature de Berlin de cette année, Atiq Rahimi a expliqué comment son expérience de réalisateur lui avait été utile dans l’écriture de son roman. Il a rédigé ce livre comme on monte un film, en se concentrant sur la composition de chaque scène, choisissant minutieusement chaque détail. Le livre ne donne toutefois pas l’impression d’avoir été écrit de manière schématique ou à la légère, grâce surtout à la voix pénétrante de la protagoniste.

Dans les monologues qui s’enchaînent dans sa tête, l’Afghane se lamente sur une vie de misère dans une société marquée par la brutalité et la négligence. Non seulement, elle n’avait jamais pu voir l’homme à qui elle avait été promise avant le mariage, mais celui-ci ne prit même pas la peine d’assister à la noce.

Par la suite, elle dût attendre trois années avant son retour de la guerre. Dans un pays où les hommes font la loi et où le sang coule tous les jours, les femmes et les enfants doivent constamment se défendre contre toute sorte d’abus.

La situation choisie par l’auteur dans cette histoire est particulière : les blessures du mari l’empêchent de parler, ce qui permet à cette femme de s’ouvrir de plus en plus, de parler avec franchise des problèmes au sein de leur couple sans crainte de représailles. Au lieu de se contenter de prier, elle peut se mettre à nu et d’une certaine manière se confesser. Elle s’érige contre son mari, reconnaît qu’elle le trouve repoussant et le traite de « monstre » pour tout ce qu’il lui a fait subir.

En même temps, elle vit une véritable catharsis, qui lui donne un nouveau souffle de vie, parce qu’elle peut enfin « lui dire tout cela sans être interrompue, sans être trahie ». L’homme, qui est étendu à côté d’elle, muet mais encore en vie, est pour elle, bien plus « qu’un corps vivant » dont le retour à la vie semble très compromis ; il est désormais une sorte de talisman sacré, une « pierre de patience » qui reçoit ses confessions, absorbe sa douleur, son malheur et sa misère », jusqu’à ce qu’elle finisse par éclater. »

En montrant le conflit civil qui ronge l’Afghanistan des Taliban, à travers quelques histoires qui se déroulent en aval du récit principal, ce roman livre d’une façon discrète le fardeau désespéré des femmes afghanes et l’oppression injuste dont elles font l’objet.

La description qui y est faite de la situation du pays est plutôt sombre ; mais aux personnages abominables de l’histoire viennent s’ajouter au fur et à mesure des protagonistes qui deviennent des alliés de la femme : son beau-père qui exècre la guerre, sa tante - une paria de la société - et enfin un jeune soldat timide auquel la femme prétend être une prostituée pour sauver sa vie.

Le suspense de l’histoire émane surtout de la situation non résolue de cette femme au chevet de son mari à moitié mort, à qui elle se confie de plus en plus, partageant ses pensées les plus intimes et ses secrets les plus enfouis tout en continuant à prendre soin de lui. A la fin, tout prend une tournure inattendue– et finit par une catastrophe que nous ne dévoilerons pas.

Atiq Rahimi qui enseigne à l’Université de Kaboul et qui a entrepris d’y créer un centre pour les écrivains ainsi qu’une maison d’édition, parvient dans ce roman rédigé d’une main de maître à plonger le lecteur dans le destin d’un pays ravagé par la guerre, par les atrocités et par le sous-développement. On lit cette histoire en retenant son souffle jusqu’au dernier mot.

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* Volker Kaminski est un journaliste indépendant. Texte original rédigé en allemand, article distribué par le Service de Presse de Common Ground (CGNews), avec l’autorisation de qantara.de.

Source: Qantara.de, 1er octobre 2009, www.qantara.de
Reproduction autorisée

Source : http://www.commongroundnews.org/article.php?id=265...




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