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Juan Goytisolo - Traduction Abdelatif Ben Salem - publié le Vendredi 18 Mars à 18:50

Paysages de guerre avec Madrid en fond




Emarrakech - Usés jusqu’à la corde, les débats nourris qui ont eu lieu à propos de ce qui est dit ou pas dans le Coran, qui ont suivi le 11 septembre 2001, ont repris de plus belle après les attentats meurtriers de Madrid du 11 mars 2004.



Les politologues en ont fait leurs les discours théologiques sans apporter d’avantages d’explications sur les causes d’une telle barbarie et d’un tel aveuglement suicidaire. Comme nous le savons, les exhortations divines à la violence ne sont pas une exclusivité de l’islam : Les férus de Jéhovah avec le fameux “ je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre ” ou les visions hallucinantes de l’Apocalypse ont alimenté au cours des siècles la longue séquence de conflits politiques et idéologiques sous couvert des croisades, un peu à l’image de celle qui a ensanglanté notre Péninsule durant mon enfance. Les messages de paix lénifiants livrés par les trois religions du Livre coexistent avec la brutalité quotidienne des systèmes inquisitoriaux et des régimes oppresseurs. “Le manteau d’obscurité religieuse / jeté pour voiler la tyrannie ”, magnifiquement évoqué par le poète Juan de Mena a étendu son ombre pendant des siècles, ravageant la terre chrétienne jusqu’à la signature du traité de Westphalie. De nos jours, le recours au Dieu justicier, lui aussi marchandisé, agglutine des personnages aussi dissemblables, aux objectifs aussi divergents que le Président Georges Bush et Ousama Ben Laden.

Mais ce qui importe, ce n’est pas le Texte, toujours contradictoire et objet d’interprétations, ce sont les raisons pour lesquelles la violence virtuelle contenue dans ce dernier est soudainement réactivée pour s’imposer avec une netteté implacable. Quels sont les mécanismes qui déclenchent de tels basculements ? quel est le dispositif agissant comme détonateur ? Pourquoi les aiguilles des horloges du troisième millénaire se figent-elles brusquement pour se mettre à tourner, dans les cerveaux de certains individus ou groupes minoritaires, en arrière à la fin du VII siècle à contre-courant de la marche de la civilisation et de l’évolution des mœurs, à la fin du VII siècle ? les causes sont plus complexes qu’on ne pouvait le croire, elles s’expliquent par une accumulation de raisons internes et externes qu’il nous faut déchiffrer.

2. Ce qu’on a convenu d’appeler islamisme aujourd’hui, existait dans les pays musulmans récemment libérés du joug colonial à l’état de phénomène marginal dans les années soixante : En ces temps des leaders du Tiers-monde tels que Nasser, Ben Bella ou Sukarno incarnaient le modèle politique majoritaire. Le wahabisme saoudien était quant à lui périphérique encore, le salafisme et la doctrine des Frères musulmans manquaient des capacités de mobilisation, en comparaison à celles du nationalisme laïc et populiste du FLN algérien, au socialisme nassérien ou à l’idéologie baasiste primaire.

Déguisé en grand seigneur arabe, la voyageur barcelonais Domingo Badía alias Ali Bey al-Abbassi, arabisant et agent de Godoy favori de Charles IV, a entrepris à l’aube du XIX un périple à travers la Péninsule arabique qui l’a conduit à la Mecque et Médine. Témoin de la victoire de Bédouins de Muhammad Abdelwahâb ; il avait prédit non sans raison que les idéaux religieux et sociaux de ce dernier, réduits à la stricte observance de la Sharia, auront bien du mal à se propager dans les villes et les régions musulmanes plus riches et plus avancées en raison du rigorisme de leurs préceptes, incompatible avec les coutumes des nations ayant goûté aux bienfaits de la civilisation. “ De sorte que, concluait Badia, si les wahabites ne lâchent pas du lest et n’infléchissent pas la rigueur de leurs dogmes, il me paraît impossible que leur doctrine puisse un jour s’étendre à d’autres pays situés au-delà du Désert ”.

Certes, Ali Bey ne pouvait pas deviner que dans les années vingt du siècle dernier, la découverte des gisements pétroliers allait transformer la dynastie féodale d’Ibn Séoud, pénétrée des dogmes théocratiques du wahabisme, en une grande puissance économique, dont les pétrodollars serviront à financer un grand nombre de mosquées, de medersas et de fondations pieuses à travers l’ensemble des pays musulmans. La victoire éclair d’Israël en 1967, la disparition de Nasser et l’embargo pétrolier de 1973, marquent en effet le début d’un tournant radical avec la diffusion de la doctrine rigoriste saoudienne à travers le Maghreb, l’Egypte, le Soudan, le Pakistan, la Malaisie et la Péninsule indienne. La politique d’arabisation forcée prônée par Boumédienne, et l’appel massif qui s’ensuivit aux enseignants originaires du Proche-Orient, formés dans le respect des préceptes fondamentaux du wahabisme a eu, comme j’ai pu le constater moi-même au cours de mes voyages en Algérie, des conséquences insoupçonnables : l’arabisation à marche forcée a bel et bien échoué, mais la graine de la doctrine rigoriste à pris racine au sein d’une population déçue par les choix prétendument révolutionnaires, brandis par l’oligarchie militaire, et confrontée à une situation économique sans issue : bureaucratie, chômage, corruption, difficultés grandissantes pour émigrer dans l’ancienne métropole. La victoire électorale du FIS, le coup d’Etat militaire et la guerre civile qui a causé la mort de 150.000 Algériens et Algériennes furent la conséquence directe de cette dérive politico-religieuse perceptible dés la fin du règne du dictateur. Les milliers des jeunes qui criaient dans les stades vers la fin des années quatre-vingt “ râna dâayîn, eddouna l-Falastîn ! ” (« nous sommes foutus, envoyez-nous en Palestine ! ») allaient devenir la base aguerrie et vengeresse de l’avant-garde jihadiste. La même chose, mais dans une moindre mesure allait survenir au Maroc. La toute-puissance du Makhzen, le discrédit jeté sur les partis politiques manipulés par le tout-puissant ministre de l’intérieur Driss Basri pendant le règne de Hassan II, la misère et l’abandon à leur sort des zones rurales et l’extension croissante des ghettos ceinturant les grands centres urbains, sont devenus des bouillons de culture des discours extrémistes diffusés dans plusieurs mosquées et lieux de prière financés souvent par l’argent saoudien. Même si l’expérience sanglante des voisins fut pour quelque chose dans la modération du radicalisme des mouvements islamistes légaux ou tolérés, la doctrine de Ben Laden n’en pas moins réussi à recruter des nouveaux adeptes au sein des franges les plus démunies et désemparées de la population ; la majorité des membres du commando suicide ayant perpétré l’attentat du 16 mai à Casablanca l’année dernière, sont originaires de Sidi Moumen, l’un des faubourgs les plus miséreux des bidonvilles ceinturant la ville.

Pour l’observateur attentif des mutations sociales survenues au Maghreb et au Proche-Orient, l’engrenage mental qui à déclenché la mise en place du dispositif jihadiste s’était mis en marche dès le début des années quatre-vingt-dix, avec les conséquences qu’on pourrait aisément deviner.

3. Quelques semaines après l’attentat contre les tours jumelles, alors que je zappais à la recherche d’informations, je suis tombé par hasard sur un programme de la BBC, me semble t-il, dans lequel un “ expert en terrorisme et islamologie ” décrivait le profil ou le portrait robot des militants d’Al-Qaida réfugiés en Afghanistan : ils défendaient tous la cause palestinienne, étaient passés par la Bosnie, par l’Algérie et par la Tchétchénie. Flatté, mais inquiet j’ai découvert inopinément que je répondais aux conditions requises du prototype de suspect idéal. Mon nom figurait-il déjà - j’ignore si c’est une grâce ou un châtiment - sur la liste des terroristes recherchés par Interpol ?

Qu’est ce qui peut conduire un écrivain comme moi, la soixantaine passée, et détestant de surcroît les aventures guerrières, à intervenir en tant que témoin dans certains conflits parmi les plus durs qui ont agité la décennie écoulée, conflits dont les vicissitudes et les conséquences sont encore visibles, d’une manière ou d’une autre, de nos jours ? La réponse est très simple, le désir de chercher la vérité, et si ce n’est pas LA vérité, qu’elle soit au moins MA vérité des évènements. Une vérité occultée par la gigantesque manipulation dont nous fûmes tous victimes pendant la vidéoguerre du Golfe : intox, trucages de photos, euphémismes obscènes, informations passées à la trappe et communiqués neutres d’une brutalité insupportable. Au cours de mes trois voyages à Sarajevo assiégée, j’ai pu vérifier la réalité d’une telle manipulation : un siège moyenâgeux avec des armes ultramodernes mis devant une ville européenne et cosmopolite, dont les habitants, sociologiquement musulmans, payaient pour l’être un tribut monstrueux, un siège mené dans l’indifférence de l’opinion publique occidentale. Peu lui importait que le gouvernement bosniaque défende les valeurs d’une citoyenneté fondée sur des credos différents contre l’invocation de la pureté de la race, du sang clôt et des affronts séculaires brandis par Karadzic et ses sicaires. Comme dans le cas des terroristes de New York, de Bali, de Casablanca, d’Istanbul et de Madrid, les aiguilles des horloges sont revenues plusieurs siècles en arrière : L’invasion ottomane, la défaite de la bataille du Champs-des-Merles, le prince Lazare, la “ destruction de la Serbie céleste ” étaient vécus comme des évènement contemporains par les partisans d’un criminel, toujours en fuite mais proclamé par l’Eglise orthodoxe de son pays, fils élu du Christ. Le 14 juillet 1995, dans l’enclave de Srebrenica, théoriquement protégée par les Nations Unies, les tueurs de Mladic massacrèrent 7.000 musulmans bosniaques, soit plus que le double des victimes du World Trade Center, sans que personne n’intervienne ni ne fournit la moindre information sur ce qui se passait. Il a fallu attendre deux mois avant que la réalité de la tuerie ne soit rendue publique à travers le monde entier. Grâce aux témoignages d’une demi-douzaine de rescapés recueillis à l’hôpital Kosovo de la cité assiégée, j’ai pu briser ce silence dans l’article intitulé (“ Un déluge de feu s’est abattu sur nous ”) paru dans El País du 24 août 1995. Les grandes agences de presse ne diffuseraient l’information que quinze jours plus tard.

A supposer que la complicité ouverte de la Forpronu avec les assiégeants – que j’avais dénoncé preuves à l’appui lors d’une réunion organisée par le Monde Diplomatique – n’allait pas entraîner des répercussions sur la fracture déjà profonde entre les démocraties occidentales et le monde musulman, elle n’en a pas moins constitué un cas flagrant d’aveuglement et de politique de l’autruche. A l’aéroport de Split, à l’hôpital sarajévien et au siège de l’association de bienfaisance saoudienne toute proche de la magnifique mosquée de la ville, j’ai croisé, avant l’horreur et l’impunité du génocide, quelques moujahidînes qui ont volé au secours de leurs coreligionnaires assiégés. Comme nous le savons, la Bosnie fut le baptême de feu pour les quelques milliers de combattants accourus des tous les horizons de l’islam et qui, peu après les accords boiteux de Dayton ont soit plié bagage et sont retourné dans leur pays d’origine, soit ont convergé vers l’Afghanistan.

Le même scénario se produira en Tchétchenie, dans cette petite république du Caucase, ou la barbarie quotidienne de l’occupation russe s’exerce par la terreur et par la politique de la terre brûlée. Au milieu des ruines de Grozny, les enlèvements et les disparitions des indépendantistes supposés ou réels constituent le lot quotidien de la population. La presse occidentale ne couvrait que sporadiquement le martyr enduré par les Tchétchénes. Au cours de mon séjour, je n’ai rencontré qu’une seul journaliste : il était occupé à filmer de loin les sinistres points de filtrage : il s’appelait Ricardo Ortega, récemment assassiné en Haïti. Des contacts locaux, noués par l’intermédiaire de la correspondante du quotidien El Pais à Moscou Pilar Bonet, m’ont informé de la présence de moujâhidînes turcs et arabes réunis autour du charismatique chef guerrillero Chamil Bassaïev. J’ai demandé à le rencontrer dans la région de Vedeno et de Bamut, mais les pluies torrentielles en ont décidé autrement. Depuis – huit ans environ – l’extermination sélective de la population se poursuit sans témoin : Poutine a réduit au silence les clameurs des victimes, et dilué l’identité des combattants tchétchènes dans la “ nébuleuse du terrorisme international ”. Plus tard, les enquêtes révèleront que certains parmi les auteurs du carnage du 11 mars à Atocha, se sont aguerris dans les montagnes du Caucase. Le désir de revanche et l’appât de rétributions ont brouillé l’esprit de ceux qui, faute de s‘en prendre aux véritables coupables, se sont acharné froidement, sans miséricorde sur des citoyens innocents et exempts de toute responsabilité dans les horreurs dont ils étaient témoins.

Si nous ajoutons à cela les scènes de violence insoutenable – châtiments collectifs, mur d’apartheid, meurtres ciblés dans les Territoires occupés quotidiennement retransmis par les télévisions arabes, nous aurons un tableau complet des circonstances – en rien atténuantes pour les crimes commis par Al-Qaida – qui réactivèrent la violence virtuelle des références coraniques dans l’esprit des kamikazes de New York, de Bali, de Casablanca et de Madrid.

4. je ne le répéterais jamais assez, l’expression fourre-tout de “ terrorisme ” renferme plusieurs significations et varie en fonction de l’angle – époque, lieu etc.. - qu’adoptent ceux qui en font usage. Le résistant français contre l’occupant était qualifié de terroriste par les Nazis, mais à la Libération de la France par les Alliés, il est devenu héros et martyr. Le même phénomène touche les groupes terroristes sionistes pendant le mandat britannique qui ont perpétré un attentat à la bombe contre l’hôtel King David, à Jérusalem, provoquant la mort d’une centaine de personnes, il concerne aussi les héros et les héroïnes du FLN algérien à la signature des Accords d’Evian : les uns et les autres sont adulés comme des pères de la nation en Israël et en Algérie. C’est en raison de cela que la comparaison inepte de l’ex-ministre des Affaires étrangères Josep Piqué entre le “ terrorisme palestinien ” et celui de l’ETA, et l’assentiment sournois d’Aznar au parallèle révoltant tracé par Poutine entre les Etarras et les Tchétchènes m’ont paru comme un cadeau inadmissible et trouble offert à la bande terroriste, devenu d’un seul coup comparable à ceux qui luttent désespérément pour la survie de leurs peuples. La résistance armée à l’occupant que ce soit en Palestine, en Tchétchénie ou en Irak, n’est pas du terrorisme. Une chose est d’organiser des attentats contre les militaires et les milices armées qui envahissent et occupent un pays, une autre est d’assassiner aveuglement des civils innocents. Ni les victimes des Tours jumelles, ni celles des sac à dos-bombes posés sous les sièges des trains d’Atocha n’avaient quoi que ce soit à voir avec l’appui inconditionnel de Bush à Sharon ou avec le portrait d’Aznar souriant pendant le sommet grotesque des Açores. Pour ce qui concerne ce dernier cas, le peuple madrilène avait manifesté à plusieurs reprises avec dignité et courage son opposition à l’entrée de l’Espagne dans la coalition d'envahisseurs. C’est pour cela que la tragédie n’en fut que plus odieuse et injuste. Le dérèglement mental de ceux qui se sont ensuite immolés au cours d’une apothéose suicidaire, est condensé dans leur message saisissant : une Espagne ramenée à la splendeur d’al-Andalus et au temps du mythique Târiq Ibn Ziâd, et à son invasion tout aussi mythique – car les choses ne se sont pas passées comme on le croyait ! – qui sert de signal annonciateur d’un enfer de sang et de larmes d’une poignée d’hallucinés obstinément accrochés à leur invraisemblable achronie. A présent, la nécessité impérieuse d’analyser les raisons de la crise sévissant dans le vaste et hétérogène monde musulman qui se déploie de l’Atlantique au sud de l’Archipel des Philippines, s’impose avec force.

5. Depuis leur émancipation plus ou moins dans la violence de la domination coloniale, les peuples arabes ont été gouverné d’une façon continue par des régimes féodaux-théocratiques et par des dictatures implacables, souvent sanguinaires. Certaines se sont maintenues pendant des décennies sans que les anciennes métropoles, ni l’empire nord-américain émergeant ne disaient mot, dés lors que le statu-quo favorisait leurs intérêts. L’occupation illégale de Gaza et de la Cisjordanie par les troupes israéliennes, le despotisme du clan d’Ibn Saoud, pour ne citer que ces deux exemples, n’ont suscité aucune réaction favorable à l’application des résolutions de Nations Unis ou à la défense des droits humains. Alors que les dissidents de l’Europe de l’Est étaient soutenus dans leur combat contre le système de type soviétique et reçus en héros à leur sortie des prisons, les démocrates arabes n’ont jamais bénéficié du soutien de qui que ce soit. Emprisonnés, séquestrés, exécutés, leur lutte ne leur a jamais valu l’appui solidaire accordé aux Russes, aux Hongrois, aux Polonais et aux Tchèques. Leur sort n’intéressait personne.

Ce renoncement aux principes démocratiques de la part de ceux qui ont le devoir d’être à l’avant-garde dans leur défense, n’a fait que renforcer les gouvernements théocratiques et dictatoriaux et tué toute critique et réflexion, depuis longtemps bannies du champ politique et religieux.

L’analyse rigoureuse de la crise par des intellectuels et des penseurs arabes de l’envergure d’Abdallah Laroui, de Hichem Djaït, et d’Edward Saïd en particulier, fut menée dans un contexte défavorable et n’a pu déboucher sur une autocritique efficace et porteuse sur ses origines, ni sur la modernisation des pouvoirs factices en place. Si nous ajoutons à cela les pesanteurs sociologiques des traditions oppressives, la discrimination envers la femme, le sous-développement économique, l’analphabétisme etc., nous comprendrons mieux la voie de garage dans laquelle se sont engagés ces peuples à la dérive se sont pour lesquels seule la religion demeure l’issue salvatrice unique Au cours des années quatre-vingt, la réislamisation s’est propagée au sud comme au nord de la Méditerranée : dans les pays du Maghreb, au Pakistan, en Egypte et au sein de l’immigration musulmane installée en Europe. Les difficultés d’adaptation aux nouvelles réalités sociales, les préjugés racistes de certains secteurs des populations d’origine, l’augmentation du chômage, l’échec scolaire de la majorité des jeunes issue de l’immigration, se sont conjugués pour renforcer les réflexes de résistance à l’intégration des groupes minoritaires avec tout ce que cela entraîne de claustration à l’intérieur des structures identitaires que Jean Daniel a nommé à juste titre “ prison ”. Le temps historique s’efface alors pour laisser place à une sorte d’essentialisme atemporel, pareil à celui auquel sont cramponnés les juifs ultraorthodoxes et les extrémistes basques. La thèse de Huntington sur l’affrontement des civilisations – amplifiée actuellement par ses attaques lancées à l’encontre de la communauté hispanique dont la vigueur et l’exubérance constitueraient, à ses yeux, une menace pour la suprématie des WASP ( blancs anglo-saxons protestants) – a suscité à son tour des réactions plus viscérales encore que celles d’Oriana Fallaci et ses prêches apocalyptiques, en parfaite syntonie avec le message des suicidés de Leganés sur l’invasion islamique, et sur l’impérieuse nécessité d’une nouvelle croisade destinée à la contrer.

Les parallèles historiques sont souvent trompeurs et pêchent de toute manière par imprécision chaque fois qu’il s’agit de manier les mots. Dans la situation dans laquelle nous vivons, il est inutile de recourir au langage théologique, objet depuis longtemps d’interminables controverses opposant les différents rites et écoles juridiques ainsi que les 71 ou 73 sectes musulmanes dénombrées par Ibn Hanbal, jurisconsulte de la plus rigoureuse d’entre elles.

Dans le cadre des Constitutions européennes, nous devons parler en terme de droits et de devoirs, qui doivent être appliqués équitablement aux nationaux comme aux résidents étrangers. En ce qui concerne le monde musulman, la politique du nouveau Gouvernement de l’Espagne doit être l’exact opposé de celle qui fut conduite par Aznar : rapprochement économique et culturel avec le Maroc, soutien aux intellectuels et aux partis démocratiques, abandon de la confrontation tatillonne à propos du problème du Sahara (ex-espagnol), souplesse dans la signature des contrats de travail dont notre économie a besoin, substitution d’une politique claire d’amitié et de coopération à l’arrogance des va-t-en guerre. Pour ce qui concerne le Proche-Orient, il faut appuyer de concert avec l’ensemble des pays de l’Union européenne, une solution équitable au conflit israélo-palestinien et la décision de retrait, confirmée par Rodriguez Zapatero dés sa prise de fonctions, de notre contingent militaire en Irak; une mesure qui n’est ni d’apaisement, dictée par la peur ni encore moins de reddition aux forces coalisées du nationalisme sunnite et des insurgés de l’Armée du Mahdi autoproclamée, comme les faucons de la Maison Blanche tentent de le faire croire dans le Wall Street Journal, mais une décision obéissant au plus élémentaire bon sens qui recommande de cesser de jeter de l’huile sur le feu qui menace de s’étendre à tout le Moyen-Orient. Si on ajoute à cela l’accord cynique passé entre Bush et Sharon à propos de l’avenir des Palestiniens qui se fera encore une fois sur le dos des intéressés – parqués dans des bantoustans miséreux et non-viables - et sur les meurtres ciblés des leaders de Hamas et qui sait, de Yasser Arafat lui-même – terrorisme d’Etat contre terrorisme de bricole – nul besoin d’être prophète pour prédire le renforcement des rangs de Moujahidînes et l’intensification des attentats en terre “ croisée ” et dans le monde musulman supposé allié à l’Occident.

6. La distinction entre l’ancien colonialisme anglo-français et celui impérial de l’actuelle superpuissance américaine est instructive à plus d’un titre. Lorsque les Français imposèrent leur Protectorat au Maroc, le maréchal Lyautey avait une meilleure connaissance du pays que n’importe quel Marocain, de sa religion, de ses coutumes, de ses lois et des institutions sur lesquelles il devait s’appuyer, et des ennemis qu’il lui fallait combattre. Quelques dizaines de milliers de Britanniques avaient aussi réussi à gouverner l’Inde pendant deux siècle en jouant habilement des rivalités religieuses, ethniques et tribales…

La décision de Bush d’envahir l’Irak, motivée par les intérêts pétroliers et encouragée par les fondamentalistes religieux et les néo-cons partait d’une ignorance absolue du pays (“ libéré ”). la fabrication des mensonges et les manipulations de la Maison Blanche ont débouché sans délai sur une catastrophe programmée : spirale de violence, attentats suivis de représailles, désaffection croissante de la population, menaces continuelle de guerre civile et, in fine, la promesse d’un nouveau Vietnam. Les prétendus liens avec Al-Qaida du tyran déposé manquaient de toute crédibilité. Dans l’Irak de Saddam, personne ne pouvait bouger le petit doigt sans que ses services de sécurité omniprésents ne le sachent. Mais au bout d’une année d’occupation, le pays est devenu un vivier de violence en tout genre comme le fut avant cela l’Afghanistan. Le mirifique commerce pétrolier se dissipe comme un mirage à cause de la guerre et de l’insécurité régnante. La faillite est totale.

Contrairement aux rêves de grandeur et aux délires mégalomanes d’Aznar, l’Espagne n’avait rien a gagner en allant en Irak, rien ne justifie donc le maintien de son armée à Diwaniya sous commandement militaire américain. La tâche de sortir le pays de la violence et l’entreprise de la reconstruction de l’Irak ne peuvent être conduite à bonne fin qu’avec un mandat politique clair de l’ONU. Vouloir à tous prix le contraire serait ajouter un nouveau maillon à la longue chaîne d’absurdités inaugurée par la dissolution de l’armée de Saddam et l’accord tacite sur le pillage du Musée Archéologique et le sac de la Bibliothèque de Bagdad pendant que l’armée américaine gardait jalousement le Ministère de pétrole.

En clair, après la phraséologie religieuse de Bush sur “ le bien et le mal, la liberté et la servitude, la vie et la mort ” nous avons découvert au matin du 11mars que le futur de notre planète est encore plus vulnérable et plus incertain qu’avant l’invasion de l’Irak.

* Publié après les attentats de Madrid dans le quotidien Le Monde en date du 27 avril 2005, dans une version courte en raison des contraintes d’édition, cet article paraît pour la première fois dans son intégralité.
Juan Goytisolo a reçu dernièrement à Mexico le Prix Juan Rulfo pour l’Amérique latine et les Caraïbes pour l’ensemble de son œuvre.
Abdelatif Ben Salem est l’un des traducteur de l’œuvre d’essai de Juan Goytisolo. Il est par ailleurs membre du Conseil National Pour les Libertés en Tunisie.
Publié avec l'aimable autorisation du traducteur


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