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par Huma Yusuf - CGNEWS - publié le Lundi 12 Juillet à 01:30

Pakistan : il faut réformer les lois sur le blasphème






Karachi – Hélas, les violences qui viennent de se déchaîner contre la communauté ahmadie, faisant 80 morts dans une mosquée de cette communauté à Lahore, n’est pas un phénomène nouveau. Au Pakistan, les minorités religieuses, à commencer par les ahmadis, les chrétiens, les chiites et les hindous, subissent depuis quelques dizaines d’années des violences croissantes. Leurs droits sont violés en permanence, au prétexte qu’ils ne sont pas musulmans, et sont donc des citoyens de deuxième classe.

En vertu de la constitution du Pakistan, la conduite de l’Etat et toute modification de la constitution doivent être conformes aux principes islamiques.

En 1974, cédant à la pression des partis politiques religieux, l’ex-président Zulfikar Ali Bhutto a fait adopter un amendement constitutionnel déclarant non musulmans les ahmadis, en raison de divergences idéologiques sur des points de théologie. Ainsi, les ahmadis considèrent Mirza Ghulam Ahmad, le fondateur de leur secte au 19e siècle, comme un prophète, alors que pour les musulmans Mahomet était le dernier prophète. Grâce à cet amendement, la constitution peut désormais priver les minorités religieuses de leurs droits à la liberté de conscience et de parole.

A l’époque de la dictature militaire du général Zia ul Haq, qui régna de 1977 à 1990, d’autres amendements constitutionnels hostiles aux minorités furent adoptés. En 1982, un amendement au code pénal faisait du blasphème un acte criminel : toute personne qui se permettrait de critiquer le prophète Mahomet ou de manquer de respect au Coran est aujourd'hui passible d’une peine d’emprisonnement, ou, grâce à un amendement de 1986, de la peine de mort.

Faut-il s’en étonner, ces dispositions, ou “lois sur le blasphème”, ainsi qu’on les désigne communément, ont progressivement facilité la discrimination contre les minorités religieuses. Régulièrement, les mouvements de défense de droits de l’homme dénoncent la manière dont les lois sur le blasphème ont été exploitées par certains membres de la majorité sunnite pour justifier la censure, régler des compter personnels, voire s’emparer de propriétés foncières : il suffit que des musulmans accusent des propriétaires non musulmans de blasphème.

Plus inquiétant encore, les partis politiques religieux et groupements extrémistes, enhardis par l’amendement constitutionnel punissant de mort le blasphème, iraient jusqu’à prendre la loi entre leurs mains sur la foi de simples allégations de blasphème. Pas plus tard qu’en juillet 2009, plusieurs dizaines de membres du Sipah-e-Sahaba (SSP), organisation sectaire interdite, ont incendié des maisons chrétiennes de Gojra, dans le Pendjab, faisant sept morts. En quelques heures, le Sipah-e-Sahaba avait pu rameuter les incendiaires, prétendant à tort qu’un chrétien avait injurié le Coran au cours d’une cérémonie nuptiale.

Les responsables de l’ordre public s’abstiennent systématiquement de réprimer les violences contre les minorités. Depuis ces événements, de hauts fonctionnaires de la police de Gojra qui étaient restés impassibles alors que les haut-parleurs des mosquées diffusaient la propagande antichrétienne du SSP avant les émeutes, ont été arrêtés. La police du Pendjab aussi a été réprimandée pour n’avoir pas assumé ses obligations sécuritaires après les agressions perpétrées contre les ahmadis de Lahore.

En fait, le plus inquiétant, c’est qu’une succession de gouvernements démocratiquement élus n’ont pas su réagir à cette persécution généralisée des minorités. Depuis son arrivée au pouvoir en 2008, le gouvernement du Pakistan People’s Party (PPP) a évoqué par trois fois une réforme des lois sur le blasphème. C’est après les incidents de Lahore, seulement, que les responsables du PPP se sont effectivement attelés à une réforme législative prévoyant une répression sévère contre tous ceux qui porteraient des accusations de blasphème sans preuves suffisantes. S’il faut bien y reconnaître un progrès, ces aménagements confirment, hélas, que la réforme constitutionnelle radicale qui s’impose n’est pas pour demain.

Or, telle n’a pas toujours été l’ordre législatif du Pakistan.

Dès après la séparation d’avec l’Inde en 1947, Muhammad Ali Jinnah, père fondateur de la nouvelle nation, annonçait sa vision d’un Pakistan laïc : “avec le temps, les hindous cesseront d’être des hindous, et les musulmans cesseront d’être des musulmans, non pas au sens religieux du terme — qui concerne la foi intime de chaque personne — mais au sens politique qui doit s’appliquer aux citoyens de l’Etat”.

En 1953, les juges Muhammad Munir et M.R. Kiyani réaffirmaient ce principe. A la suite des premières émeutes visant la communauté ahmadie de Lahore, qui firent plusieurs victimes, ils publièrent un rapport historique mettant en garde contre l’ingérence du religieux dans le domaine réservé de l’Etat et de la loi.

On mesure aujourd’hui les conséquences néfastes du choix contraire qui a été fait : le ressentiment contre les minorités est généralisé, enraciné et cautionné par l’Etat.

Dans une première démarche pour protéger véritablement les droits des minorités religieuses, le gouvernement pakistanais se doit de révoquer les lois sur le blasphème. Dans un deuxième temps, il faudra réaménager complètement les programmes scolaires, que le régime Zia avait dévoyés afin de véhiculer les préjugés contre les croyances minoritaires et de favoriser une culture de discrimination. C’est ainsi seulement qu’il sera possible de contrer la montée de l’intolérance dans la société pakistanaise.

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* Huma Yusuf est journaliste freelance à Karachi, Pakistan.


Tagué : cgnews

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