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Lawrence Pintak - CGNews - publié le Lundi 7 Avril à 14:46

On fait comme si Al-Jazeera n’existait pas




Lawrence Pintak – On dirait bien qu’Israël veut s’inspirer de la technique diplomatique de George W. Bush : il s’agit de chercher à influencer le contenu des médias arabes en boycottant la chaîne de télévision la plus influente du monde arabe.



D'après les dernières nouvelles de Jérusalem, le gouvernement d'Ehud Olmert, ayant décrété qu'Al-Jazeera favorise le Hamas au détriment d'Israël dans le conflit de Gaza, il refuse désormais d'avoir affaire à ses journalistes.

Reconnaissons-le : rien ne destinait Israël et Al-Jazeera à être les meilleurs amis du monde. Mais qu'on puisse ne serait-ce qu'envisager d'interdire l'entrée de la Knesset aux journalistes d'Al-Jazeera en dit long sur ce qui était autrefois une relation très pragmatique.

Les Israéliens avaient tout de suite saisi ce que Bush et son gouvernement n'ont compris que récemment: il vaut mieux utiliser Al-Jazeera pour expliquer la politique israélienne selon ses propres termes plutôt que de diaboliser la chaîne et la laisser libre de déformer la politique israélienne à sa guise. Non seulement Al-Jazeera a un bureau en Israël, mais les Israéliens peuvent capter la chaîne ainsi que sa version anglaise Al-Jazeera English, qui ne sont, ni l'une ni l'autre, immédiatement accessibles aux Etats-Unis.

Ce n'est pas que les Israéliens soient naïfs. Ils savent que la politique de la chaîne qatarie de présenter "une opinion, et l'autre" ne change rien au fait qu'elle est – selon son propre mandat– "un média arabe". Ce qui veut dire qu'elle relate les événements survenus dans les Territoires occupés par le viseur d'une caméra arabe, tout comme elle a rapporté l'invasion de l'Afghanistan et de l'Irak d'un point de vue arabe, ce qui a fortement contrarié le gouvernement Bush.

Tout cela n'avait pas empêché les gouvernements israéliens successifs de ménager Al-Jazeera, parce que c'était de bonne stratégie. Le boycott semble avoir été provoqué par le fait que, lors de la dernière vague d'attaques israéliennes contre le Hamas, à Gaza, Al-Jazeera a insisté lourdement sur les victimes palestiniennes – en zoomant sur les morts et les blessés, pratique que la télévision israélienne a abandonnée pour les victimes israéliennes, pour éviter d'exacerber le traumatisme et le désir de vengeance.

Mais qui pourrait en être surpris ? Selon le journal israélien Haaretz, "Trois Israéliens et plus de 120 Palestiniens, y compris des dizaines de civils, ont été tués jusqu'à ce que les combats baissent d'intensité au début de ce mois".

Tout cela, naturellement, soulève une question, "Où est l'équilibre?"

Plusieurs études ont mis en évidence que les médias américains couvrent beaucoup plus largement les morts israéliens que les morts palestiniens, alors même que le chiffre de ces derniers est beaucoup plus élevé. Cela est encore plus vrai de la télévision israélienne. Alors ne devons-nous pas nous attendre à ce que des journalistes arabes, relatant les événements pour un public arabe, aient tendance à insister sur les victimes arabes?

Ahmed Mansour, qui était le correspondant d'Al-Jazeera à Falloujah pendant le siège américain, m'a dit un jour: "A Falloujah, chaque fille que je voyais me rappelait ma soeur. Lorsque j'essayais [de me détacher de ce qui était en train de se passer], je n'y arrivais pas toujours. En voyant un enfant blessé ou tué, je me rappelais mon fils. Ce sont des Arabes comme moi, des musulmans comme moi."

C'est vrai, Al-Jazeera est loin d'être parfaite. Elle peut verser dans le sensationnel, l'obstination et l'irresponsabilité. Mais on peut en dire autant de bien des télés occidentales.

Ces temps derniers, de nombreux observateurs – et jusqu'à l'intérieur même d'Al-Jazeera – nous disent qu'il y a eu sans conteste un biais en faveur du Hamas aux dépens de l'Autorité palestinienne que dirige le Fatah. Mais Al-Jazeera, pas plus que l'ensemble du monde arabe, n'est pas un monolithe. Sa salle de presse se divise entre partisans pro-Hamas d'un islam politique, et nationalistes arabes, qui penchent plutôt du côté de l'Autorité palestinienne et du Fatah. Ces temps-ci, c'est la faction favorable au Hamas qui a le dessus.

Quand on prétend que le traitement des événements de Gaza fait par Al-Jazeera renforce le Hamas dans l'opinion, c'est bien vrai. Mais chaque fois que des gens voient les leurs mourir, c'est l'attaquant qui y perd, tandis que l'armée qui vient au secours des victimes a tout à y gagner. C'est ce que nous avons pu voir lors de la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah, lorsque tous les Libanais, et tous les Arabes, de toutes opinions politiques, se sont ralliés à la cause du Hezbollah.

Dans toute cette tempête, le paradoxe est qu' Israël a un allié dans sa tentative de contrôler le message d'Al-Jazeera et c'est tout simplement la Ligue arabe. Les ministres arabes de l'information ont adopté récemment une charte du satellite arabe qui leur donne le droit de débrancher les chaînes qui "compromettent la paix sociale, l'unité nationale, l'ordre public et les bonnes moeurs", et celles qui "diffusent tout élément qui risquerait d'inciter à la violence ou au terrorisme, ou qui représenteraient un crime comme justifié ou son auteur comme un héros".

Le gouvernement du Qatar, qui finance Al-Jazeera, s'est abstenu lors du vote. Il sait que cette chaîne est aussi appréciée dans les palais du monde arabe que sous les lambris de la Knesset. Et c'est précisément là la raison de son succès auprès des audiences arabes. C'est pourquoi aussi, lorsqu'ils s'efforcent d'influencer l'opinion arabe en ignorant Al-Jazeera, les gouvernements non arabes – que ce soit Israël ou les Etats-Unis – le font à leurs risques et périls.

* Lawrence Pintak est directeur du Centre Kamal Adham de Formation et de Recherche du journalisme de l'Université Américaine du Caire, éditeur et co-rédacteur du journal en ligne Arab Media & Society, et auteur de Reflections in a Bloodshot Lens: America, Islam & the War of Ideas.



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