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Belkouch Hicham - publié le Vendredi 23 Octobre à 20:36

Notre santé n'est pas à vendre






Belkouch Hicham
Belkouch Hicham
Tout le monde ne parle que de ça, la répression du rassemblement des étudiants de la faculté de médecine de Rabat, le travail civique obligatoire dans les zones rurales … Mais au-delà de cette polémique, il existe une forêt derrière l’arbre, qui représente selon moi le cœur du sujet : L'ouverture du marché de la santé aux capitaux privés.

Le ministre de la santé, El Houssaine Louardi, a été très malin en orientant le débat vers le refus des futurs médecins de faire le travail civique obligatoire dans les zones rurales au Maroc. Malheureusement, les étudiants sont tombés dans ce piège (peut être que je me trompe, mais en tout cas, c’est mon pressentiment). Je dis malheureusement, car nombreuses étaient les personnes qui se sont opposées aux revendications des étudiants, en disant qu’ils ne voulaient pas travailler dans les villages. Or, nous savons très bien que la grande majorité des affectations des médecins se font en zone rural (généralistes et spécialistes).

Et pour ne pas tomber dans le piège posé par le ministère de la santé, je préfère parler directement de la forêt, et non de l’arbre qui cache cette dernière.

Nous sommes en 2012, la Banque Mondiale publie un rapport intitulé « Equité et Redevabilité: S’engager en Faveur des Systèmes de Santé au Moyen-Orient et en Afrique du Nord (2013-2018) ». Ce dernier mentionne que le groupe de la BM élaborera des plans afin de réunir le secteur public et privé, de santé, au sein d’une même plateforme cohérente. Je cite un passage du même rapport : « En tant que membre d’un groupe plus large, le Groupe de la Banque mondiale travaille avec la Société Financière Internationale (International Finance Corporation/IFC) pour inciter le secteur privé à investir dans la santé, y compris les hôpitaux, les cliniques, les laboratoires, l’industrie pharmaceutique et l’assurance, seul ou en partenariat avec le secteur public. »

Nous sommes le 28 Mai 2013. La Banque Mondiale accorde un prêt de 100 millions de dollars au Maroc, qui lui permettra de continuer à appuyer la réforme des politiques publiques qui visent à améliorer la qualité de la protection sociale dans le pays.

L’Etat marocain n’a pas attendu longtemps pour répondre à cet appel, vu qu’en Janvier 2014, un projet de révision de la Loi 10-94 relative à l’exercice de la médecine a été déposé, dont l’objectif est d’ouvrir la voie à la libéralisation des capitaux des cliniques, aux investisseurs. Les déclarations du ministre défendant le projet de privatisation ne manquent pas.

Personnellement, j’aurai préféré voir des vidéos des étudiants des différentes facultés de médecine chantant « Manesma7 fik » du groupe Helala Boys en disant « La lil Khawsasa » (Non à la privatisation) au lieu de dire « La lil khedma al ijbaria » (Non au travail civique obligatoire). Mais bon, je n’ai envie de donner des leçons à personne, c’est leur combat et leurs revendications.

Pour revenir au sujet de base, je tiens à rappeler au ministère de la santé, au chef du gouvernement et à tous les responsables concernés, que les programmes de privatisation du système de santé dans la grande majorité des pays en développement ont été un échec ! ça ce n’est pas un jeune étudiant de 24 ans qui le dit, mais un grand nombre d’ONG et de Think Thank qui travaillent sur la question. La Banque mondiale elle-même a indiqué dans un communiqué de 2012, que le secteur privé est généralement moins performant sur le plan de la qualité technique que le secteur public ». L’ONG Oxfam, qui est réputée pour son expertise sur les questions de santé, a publié un rapport en 2013 sur les exemples de défaillances des systèmes de soins privatisées. Ce même rapport souligne que la Banque mondiale utilise son influence à travers le monde pour promouvoir sa politique de privatisation des soins de santé malgré un manque de preuves quant à son efficacité. Simultanément, sa branche du secteur privé, l'International Finance Corporation, a récemment annoncé qu'elle mobiliserait la somme d'un milliard de dollars pour financer l'élargissement du rôle du secteur privé dans les soins de santé en Afrique. De nombreux autres donateurs et organisations influentes ont aussi redoublé d'efforts pour encourager et financer le développement de projets dirigés par le secteur privé portant sur les soins de santé. L'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), le Département pour le développement international du Royaume-Uni (DFID) ont suivi l'exemple de la Banque mondiale et dépensé des millions de dollars destinés à l'assistance pour financer des programmes de grande envergure visant à confier les services de santé à des prestataires privés.

Pour revenir au cadre national, le ministère de la santé avance comme slogan « Privatiser pour sauver », en soulignant que ce projet permettra de réduire les écarts régionaux en offrant des soins, et en promettant que ces investisseurs seraient prêts à s’installer dans les régions éloignées souffrant de déficit en personnel de santé et d’infrastructures. En l’occurrence, nous constatons qu’entre le discours et la réalité, il existe un divorce manifeste. En octobre 2012, le groupe des Emirats Arabes Unis, Tasweek Real Estate Development and Marketing s'installe au Maroc et compte créer un « Complexe touristico-médical » à Marrakech afin de promouvoir le tourisme médical. Personnellement, je pense que les prochains investisseurs suivront le même chemin des émiratis. Ces derniers privilégierons les régions où se trouvent des clients solvables, c'est-à-dire l’axe Rabat-Casablanca et les grandes villes (Tanger, Fès, Marrakech ou Agadir). Il est illusoire de croire qu’ils iront s’installer dans les zones rurales du pays. Les investisseurs ne veulent pas « Privatiser pour sauver » mais « Privatiser pour rentabiliser ».

Ce qui me contrarie, c’est que le ministère de la santé veuille appliquer ce même raisonnement, théoriquement valable pour un secteur productif et lucratif, à un secteur social, comme celui de la santé. La santé des gens n’est pas à vendre. Un tel projet ne fera que donner naissance à une santé à deux vitesses, qui ne fera que créer plus de disparité entre les classes sociales, même dans l’accès aux soins de santé.

Les questions qui se posent aujourd’hui :

- Pourquoi le ministère de la santé fait tout pour recruter le minimum de médecins, seulement 15 postes en 2015 ?
- Pourquoi le ministère de la santé fait tout pour gêner ce concours d’intégration, en y octroyant, non seulement peu de postes, mais en le plaçant avant le concours de résidanat en imposant un système de quota qui fait que ceux qui vont s’engager avec l’Etat n’auront presque plus l’occasion de devenir médecins spécialistes ?
- Pourquoi le ministère de la santé propose-t-il des contrats précaires, non rémunérés, aux étudiants ?

Personnellement, je pense que la réponse à toutes ces questions se trouve dans la Loi 10-94 relative à l’exercice de la médecine. Pour « honorer » ses engagements en vers la Banque Mondiale, le Maroc se doit d’encourager l'ouverture du marché de la santé aux capitaux privés, afin de réduire le budget public, et laisser la loi de l’offre et de la demande faire son travail. Pour cela, le ministère de la santé fait tout afin de préparer le terrain au nouveau projet de privatisation, en poussant les nouveaux lauréats des facultés de médecine à refuser de travailler dans le secteur public, pour 3500 Dh en CDD. Au final, ils n’auront pas le choix, et se retrouveront entre les bras des établissements privés, qui vont les accueillir à bras ouverts.

Ne pensez pas que ce problème ne concerne que les médecins, au contraire. Car un jour ou l’autre, le citoyen marocain se retrouvera face à la situation où l’hôpital public sera un endroit où il perdra sa vie, et l’hôpital privé sera un endroit où il perdra son argent. Croyez moi, rares seront les gens qui opteront pour le premier choix.

Notre santé n’est pas à vendre !


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