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Mourad Alami - publié le Lundi 16 Décembre à 12:33

« Marocain », langue vivante, serait-elle « arabe marocain » ?






Mourad Alami
Mourad Alami
La langue marocaine, le marocain, est sans aucun doute, ni triche ni démagogie, une langue vivante ; le meilleur indicateur que l’on puisse trouver est qu’elle est toujours parlée quotidiennement par la quasi-totalité des concitoyens marocains. Plus fondamental encore, sa force expressive et son lexique n’a cesser d’évoluer au fil des années, tout en intégrant une multitude de mots migrateurs, des néologismes et des mots étrangers, sans complexe ni nostalgie fiévreuse d’un purisme encombrant.  

Le débat que nous vivons aujourd’hui autour de la langue marocaine n’a rien de nouveau ; l’opinion sera toujours divisée entre les traditionalistes, dit puristes, et les réformateurs, les modernistes. Ce que les puristes oublient c’est que toutes les langues, sans exception aucune, sont des langues bâtardes, et l’arabe n’échappera jamais à ce phénomène langagier ; étant donné que l’arabe est composé en grande partie de différentes langues étrangères, 80%, surtout le sumérien, mais aussi le nabatéen, le babylonien et l’akkadien qui ont donné naissance à l’arabe d’aujourd’hui. Et sans les 1200 milliards de dirhams (30 milliards DH x 40 ans), minimum, avec lesquels on a affouragé les 4 dernières décennies une armada arabisante, la langue marocaine n’aurait jamais connue tant de détracteurs, soucieux uniquement de leurs privilèges, ascension sociale et « rente linguistique », comme si l’échec de l’arabisation n’était qu’une douleur temporaire, pas une gangrène qui ronge la société et ses ressources. En 2005 250.000 élèves quittent l’école, 2012 ils seront 370.000.

La langue arabe doit préserver son statut de langue de liturgie, comme le Vatican le latin ; toutefois tous les cours depuis la maternelle jusqu’au doctorat doivent être dispensés dans la langue amazigh et la langue marocaine, langue médiane (langue riche et travaillée du « zajal » par exemple), située entre la « langue populaire », la darija, et l’arabe, tout en s’ouvrant sur d’autres expériences, projets de vie, civilisations, cultures, religions et langues étrangères comme surtout l’anglais, mais aussi l’allemand, deuxième langue scientifique au monde, le chinois, l’espagnol, le portugais et le russe. Car toute langue qui ne serait pas en état de sauvegarder ses fonctions de tous les jours, il faudrait la considérer comme inutile. En dépit de la fonction utilitaire, identitaire d’une langue, elle ne devrait jamais s’épuiser que dans des exercices de style, de rhétorique, déconnectée ainsi de la réalité, de son entourage et de ses locuteurs. Autrement la langue s’atrophie, et on va aller nolens volens vers un dépérissement de la productivité intellectuelle, de la créativité et de la création de richesse.

La langue vivante dispose d’une grande diversité, ouverture sur le monde extérieur ; et ce qui revêt une importance primordiale, c’est qu’elle possède un grand degré de communicabilité, avec le public le plus large possible. Et ce n’est que dans cette langue qu’on crée une certaine dynamique, nourrit constamment par les dialectes, socio-dialectes (bidhawi, gadiri, ssefriwi, merrakchi, ttanjawi, wejdi, jebli), sous-langues et les langues spéciales des « maallem » par exemple, du zellij, poterie, cuir, bois, mais aussi celles des stucateurs, plafonneur-façadiers, calligraphes, mécaniciens, pécheurs etc. La langue marocaine est une langue mouvante, changeante, vivante, prête à toute sorte de métissage, franc et sincère, sans réserve, contrôle, ni tutelle. Sa force ! Toutefois, elle doit être dotée des 3 registres reconnus par les spécialistes de langues vivantes: registre courant (contes, par exemple), registre médian (pièce de théâtre), registre soutenu (ouvrage noble, grande capacité de réflexion).

La langue vivante, le marocain, tameghrabit, est l’incarnation de la vie, la force, la passion et la profondeur de la pensée (proverbes, aphorismes, anecdotes, blagues, poèmes, romans etc.) et de l’émotion ; grâce à son caractère indestructible, elle a pu affronter toutes sortes d’attaques, vagues de dénigrement farouches et de mépris, orchestrées aussi bien par l’élite arabophone tout en la vilipendant de sous-langue, de « darija » tout court, ou « arabe dialectal » comme il est le cas de l’élite francophone . En dépit des centaines de milliards qu’on a alloué au projet ruineux de  l’arabisation qui s’est soldé par un échec cuisant et douloureux, d’après le constat du « Conseil Supérieur de l’Enseignement », malgré la marginalisation institutionnalisée aussi bien de la langue marocaine que de la langue amazigh auparavant, nos deux grandes langues vivantes ont toujours su s’imposer et sauvegarder leur caractère unique et touche millénaire. L’une née d’un jumelage réussi entre l’amazigh et l’arabe, l’autre liée d’une manière innée au sol, traduit dans les faits, la poésie, chants et danse, rayonnement intensif et optimiste envers la vie qui s’opposent diamétralement au projet de vie, imprégné par une religiosité bigoto-islamisante ; craignant la vie plus que l’enfer.  

Si les chantres du parti de l’Istiqlal veulent nous enfermer à tout prix dans le « dogme panarabiste », les islamistes du PJD nous réservent la formule paradisiaque, le « dogme islamiste ». Ni les uns, ni les autres veulent notre liberté, épanouissement individuel, développement personnel. Tutelle islamisante est de mise, tout en voulant nous tenir prisonnier dans un étau langagier panarabiste, passéiste, du coup « arabe marocain », même si ce label est biaisé, ne reflète guère la réalité. Ni la langue perse (70% du vocabulaire est similaire à l’arabe), l’ourdou ou le pachtou sont des langues arabes, même s’ils utilisent des lettres dites « arabes ». Notre langue marocaine est un métissage, un brassage en grande partie avec la langue amazigh, mais aussi avec d’autres langues comme le français, l’espagnol, le turc, l’anglais, l’italien, même le latin, « hoc ». Je renvoie aux différents articles que j’ai publiés à ce sujet afin de ne pas trop ennuyer toutes celles, ceux qui suivent de près cette thématique passionnante, de grande actualité. Les caractères sont peut-être arabes en langue marocaine, en réalité des caractères araméens, toutefois la phonologie, les sons, de la langue marocaine est une pure création locale ; marocaine à 100%, voire amazigho-arabe. Car une fois nous parlerons à un Arabe du Moyen Orient, il va tout de suite repérer notre identité : « Vous êtes Marocain ? » Alors, pourquoi ne pas assumer son identité, pour mieux avoir confiance en soi, valoriser tout son capital humain et promouvoir ainsi le rayonnement de sa culture millénaire, riche et variée ? Dans ce cas là, le mot « arabe » dans « arabe marocain » n’a aucun sens, si ce n’est par manifestation de servilité, de mépris de soi-même et de dénigrement de ses siens. « Kayakoul khirna, ou yekhdem ghirna » ; français : il puise nos ressources et sert les intérêts de l’autre. Comme Benkirane d’ailleurs, grâce à la langue marocaine il est devenu chef du gouvernement, tout en la dénigrant dernièrement et refusant catégoriquement son officialisation. Opportunisme primitif, sans aucun « smig » d’éthique ou de bonne gouvernance.    

Les ardents défenseurs du panarabisme, ni ceux du dogme islamiste d’ailleurs, n’ont jusqu’à présent pas répondu à la question suivante : comment remédier à la déperdition scolaire et qu’elle est la finalité de la langue arabe, si elle n’est pas intégrée dans la vie quotidienne des Marocaines et Marocains ? L’arabe n’a qu’une chance de se remettre de ses cendres, renaître dans la langue marocaine. La langue est comme la musique, si on ne l’entend pas souvent on oublie la mélodie, la tonalité, le sens. Le français, langue étrangère, de surcroît langue de l’occupant, s’est facilement imposé. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’une langue vivante, comme on la parle, on l’écrit ; veut dire praticable, utile. Quand est-ce qu’on pratique l’arabe, jamais ! Pas dans un seul pays arabe, ni de l’Afrique du Nord. L’hypocrisie est une variante de la corruption de l’esprit ; car tous les fervents défenseurs de l’arabe et de l’arabité envoient leurs rejetons ou bien à la mission française, de préférence, ou à des établissements privés, où la langue française est langue principale.

L’épicentre de la langue vivante se trouve à l’intérieur de la langue, intériorisée de manière psycho-affective par le locuteur ; quant à la langue, dite morte, il est à l’extérieur ; difficile à insérer, intégrer dans la vie quotidienne, qu’à travers des efforts titanesques, pour ne pas dire tout le long d’une vie d’apprentissage. La langue morte est toujours figée dans le passé, le présent et le futur, dans l’impossibilité de se développer au-delà d’elle-même, du point de vue lexique, syntaxe, morphologie et sémantique. Le refus de la banalité est significatif pour toute langue morte, dite parfois savante ; étant donné que la banalité en elle-même est la forme la plus expressive de notre existence. Sans banalité, pas de joie, légèreté, chants, danses, blagues, proverbes, science fiction, roman, poésie, création, invention tout court. Si la langue ne se confond pas, ne devient pas une avec l’homme, son utilité, sa force de frappe, son ancrage restera toujours fragile.

On doit parler de langue morte, lorsque cette langue est en état uniquement de subir, d’imiter la vie, sans être imprégnée par elle ; lorsqu’elle est exclue du « futile », de la vie quotidienne, de l’éphémère. Dans ce cas là, elle devient une pièce de musée, une « langue des beaux arts », « loughat alfounoun », à fonction réduite, sans âme, ni présent ni avenir. Ainsi la langue morte, restera par vocation, déconnectée de la réalité, de l’entourage, de la vitalité du quotidien, étant donné que la langue morte bannit toute sorte d’émanation du vivant. La parole intérieure, l’âme de chaque langue, doit toucher, interagir avec le public le plus large possible ; autrement aucun avenir, ni comme langue de science ni langue de création, vu le caractère élitiste, repli sur soi et manque d’interaction. Et les puristes arabisants, islamistes et panarabistes en particulier, qui luttaient hier (début 2011) contre l’officialisation de la langue amazigh et par ricochet la langue marocaine, se montrent aujourd’hui soudainement prêt à intégrer des termes de la « darija » dans l’arabe ; ce qui serait en fin de compte que du bricolage, contraire au bon sens, coûteux et insensé. De plus, un agonisant n’a pas besoin de soins intensifs.

Désormais, on devrait jeter les premiers fondements d’une nouvelle stratégie linguistique sérieuse afin de rejoindre le plus tôt possible le train des grandes nations, prospères, novatrices et dynamiques, tout en valorisant toutes nos ressources humaines dans notre propre langue, le marocain, le tameghrabit, langue de la liberté, de la dignité, de l’émancipation, de la justice sociale, de l’égalité des chances et des droits de l’homme.

Pr. Mourad Alami
Universitaire, écrivain et traducteur


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