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Abdelghani Fennane - publié le Mercredi 30 Octobre à 13:36

Mages ou l’éloge de l’hybride






La servante de la peinture (Baudelaire). Tel fut pendant longtemps le statut de la photographie en Occident. Statut subalterne qui l’a contraint à un usage d’auxiliaire auprès de la peinture, depuis Delacroix en passant par Degas, Manet jusqu’à l’Art conceptuel au XX siècle. Les années 80 amorcèrent le changement quant à la reconnaissance de la photographie dans le cham artistique. Ce débat est désormais daté, dépassé ; son motif  n’est plus esthétique, mais sociétal,  relevant de réflexes qui pourraient être étudiés dans le cadre de la sociologie de l’art et des différences culturelles conditionnant la réception. La déclaration de Boltanski « je peins avec des photographies »  en abrège le dénouement et préfigure une mutation qui allait s’intensifier sous l’effet de l’évolution technologique et de la mondialisation.

 Comme technique mixte, la photopeinture suscite des questions actuelles relatives à l’intermédialité, à l’hybridation ou à l’inter tout court ; notions qui désenclavent les médiums, les systèmes de signes, les genres… L’exposition récente d’Hassan Nadim, Mages,  malgré les doutes subsistant sur la précellence de l’une ou de l’autre, de la photographie ou de la peinture, dans la trajectoire de l’artiste, en est un exemple de cette actualité artistique. Ce chiasme qui traduit un léger désarroi aura affranchi une démarche. L’artiste s’explique : « J’ai utilisé des tirages photo argentiques ou numériques : une grande partie de mon intervention est faite sur des tirages argentiques de format 30x40 ratés pour la plupart, mais j'ai aussi travaillé sur des tirages de lecture en général noir et blanc, comme j'ai utilisé des tirages d’anciennes expos de format plus grands 40x60, 50x75 et plus. Il m' est arrivé aussi de choisir des photos, de faire des tirages sur lesquels je suis interviené après. La technique est mixte et totalement libre, j'utilise de la peinture à l'huile, de l’acrylique, des fusains, des encres, des grattages, des collages, j'intègre des textes de mes lectures des écrivains que apprécie. »

 Trois volets composent le triptyque de ce travail : la place-monde Jamaa El Fna, Fernando Pessoa, poète portugais et Farid Belkahia, artiste-peintre marocain. Un lien sous-jacent explique la raison de leur rencontre fortuite : la recherche de l’universel sous la forme du palimpseste, du dire hétéronymique,  sous la figure du symbole (de l’archétype). C’est Jamma El fna, espace de l’antimimésis par excellence, formée de plusieurs strates et lignes de fuite, qui semble commander la démarche d’Hassan Nadim. La représentation n’est en effet pas son pari  ici, mais la surface où se déjouent les frontières entre peinture et photographie, entre peinture-photographie et sculpture, entre le visible et le lisible, entre l’alphabet arabe et l’alphabet français...

l’ici et l’ailleurs, le moi et les autres. L’histoire personnelle n’est évoquée que de biais, à travers le ton général et l’espace natal à travers la récurrence de l’ocre. Construisant son travail sous le signe  de l’espace de Jamaa El Fna, Hassan Nadim s’inscrit tout juste dans une forme de modernité ou de prérequis de la modernité au sens où, comme l’affirme Gilles Deleuze, il n’y a plus de support vierge, tout est matière de plagiat, de réécriture. Ce travail de plagiaire, inéluctable, est un acte de réappropriation. Le montage photographié du diptyque formé par l’autoportrait de Farid Belkahia et l’affiche publicitaire des allumettes, la surimpression du portrait de profil dessiné de Fernando Pessoa reproduit sur la ville de Lisbonne, les profils doublés de leurs silhouettes projetés sur des murs surchargés par les inscriptions murales, les surcharges en acrylique ou autres matières ajoutées au tirages en sont les occurrence singulières pour une démarche unie situant ce travail dans l’entre-deux de différentes pratiques artistiques et sémiotiques. On est ici dans une hybridation de l’hybridation qui nous reconduit à ce même désir de l’atopos, sinon que vient faire ensemble, ici, un chien du Chili, un poète portugais et un peintre artiste marocain ? Association libre ? Union des contraires ?

 Le corps de l’artiste n’aura cependant pas été que le médium aseptique, neutre, sans résonnance, par quoi transite une démarche. Son ombre habite chaque réalisation. Son corps torturé commande le geste de la main qui écorche, barre/coupe le corps d’un enfant, dessine des grilles comme des cages, crucifie des figures, accentue la tristesse des visages…L’homme au violon, cet homme seul, ce tragédien, cet Œdipe réincarné, dont les pleurs invisibles ont creusé des rides sur le visage, peut être la métaphore de l’Artiste. La dominance de l’ombre, des portrais de profil, la solitude accentuée des personnages, leur pensivité, l’errance du chien, même l’onirisme de certaines photopeintures ; tout est trempé par cette tristesse liquide, cette coulée sombre.

  J’ai évoqué le nouveau contexte dans lequel s’inscrit la photopeinture, sous l’angle de l’intérité. Il en est un autre aspect,  celui de l’évolution du concept de l’art, dynamisée depuis des décennies par les readymade de Marcel Duchamp, impulsée récemment par de nouveaux matériaux, et dans lequel s’inscrit ce travail, celui de Farid Belkahia s’y inscrivait bien avant, celui de l’artefact. Un nouvel éthos destituant des valeurs artistiques telles que le culte de la création, du geste expressif, de l’aura de l’œuvre, de l’inventivité au profit de la reproduction, du plagiat, de la machine… En outre : « l’art qui a pris congé […] de sa forme « classique » (création d’un symbole au sens shegelien du mot…) se découvre de plus en plus lié aux mécanismes du marché, à la vie quotidienne, et qu’on voit disparaitre la distinction entre art « haut » et mode, création du consensus social, Kitsh peut-être. » (Gianni Vattimo). Les artistes contemporains marocains, dont désormais Hassan Nadim, qui s’inscrivent dans ce nouvel éthos, sont légion. Exacerbée par le numérique, par l’économie du marché et par l’intensification des échanges, cette situation doit inciter à la réflexion et au renouvellement des notions dans lesquelles la production artistique  est aujourd’hui critiquée et pensée au Maroc.
Oeuvre de Hassan Nadim
Oeuvre de Hassan Nadim



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