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Mohammed Mraizika - publié le Lundi 2 Février à 22:35

Littérature d’exil : «Les yeux de l'exil, El Moro Jaime» (1)




Avec un titre évocateur « Les yeux de l'exil » et un sous-titre poétique, « El Moro Jaime », surnom que les intimes de Saïd (nom d'emprunt de l'auteur) se plaisent à répéter, le roman d'Abdelhamid Beyuki , paru aux éditions La Croisée des Chemins, est une petite merveille. Une écriture fluide qui ruisselle merveilleusement bien, transporte le lecteur d'un état à un autre, l'interpelle par moment, ou le surprend au tournant. Vingt et un chapitres et autant de sensations.



D’abord, l'angoisse et la peur qui s’installent lorsque la petite embarcation se lance au petit matin d'un beau jour de mars 1984, caressant les flots d’une mer bleue et traversant en silence les premiers rayons du soleil pour emmener le fugitif Saïd vers l'autre rive de la Méditerranée, loin de Martil, de Tétouan ou encore de Rabat où il poursuivit ses études. Ce départ précipité, Saîd le doit à la police qui cherche à l'appréhender comme tant d'autres jeunes désignés comme instigateurs ou animateurs de la « Révolte du pain» de 1984 qui a agité plusieurs villes marocaines.
Les sueurs froides lorsque l'affreux flic à la longue moustache noire s'obstine à le poursuivre dans ses rêves, la nuit dans la pension de la veille Abuela, et le ramener constamment à cette année 1984 et à ses instants marquants où il a réussi à fuir Rabat.
Il y a de la poésie aussi, lorsque l'auteur, pour faire état de ses sentiments profonds, s'inspire de Mahmoud Darwich et de ses fameux vers qui rappellent les affres de l'exil et de l'éloignement : «Je suis de là-bas. Je suis d'ici et je ne suis ni là-bas ni ici. J'ai deux noms qui se rencontrent et se séparent, deux langues, mais j'ai oublié laquelle était celle de mes rêves». Sentiment que partagent tant et tant d’exilés et d’immigrés.

L'amitié et la fidélité sont mises à l’honneur quand « El Moro Jaime » conte les bons moments passés en compagnie de « Fernando le Chilien, Khalid le sabéen (ou sabien qui renvoie au fameux royaume de Saba du Yémen), et Daniel, le jeune avocat espagnol ; deux contradicteurs et confidents fidèles…

Il y a aussi ce moment de courage et de fidélité en amitié où Saïd (l’auteur) décide d'aider, au péril de sa vie, deux camarades à sortir clandestinement du pays vers l'Espagne par la porte de Sebta (Ceuta). Ils venaient d’être condamnés à 30 ans de prison pour leur participation au soulèvement de 1984.

La douceur et l'humanité sont présentes sous les traits de la vieille aubergiste Abuela et la religieuse Maruxa chargée du suivi de la demande d'exil de Saïd.

L'étonnement et l’incompréhension lorsque Cécile, la belle Suédoise aux yeux bleus, est contrainte d'attendre son tour dans une salle d'accueil de la Croix Rouge pour demander l'asile politique. «Je ne suis pas folle», dit-elle à Saïd qui l'interpelle en plaisantant, étonné qu'une Suédoise demande l'exil à un pays qui sort à peine de la dictature franquiste. «C'est vrai, tu penses que je suis folle. Les véritables fous sont assis sur les trônes du pouvoir politique, médiatique et financier et même du pouvoir de juger qui est exilé et qui est fou, qui est la victime et qui est le bourreau. Ils brûlent le monde. Moi, je ne rêve que du soleil et je ne demande que ma part de sa chaleur».
Il y a de l'humour incarné par le vieux Manolo, attablé au comptoir de «La Théière d'Argent» (Tacita de Plata), glosant sur les formes et les silhouettes des dames qui fréquentent la « Tacita », fredonnant des morceaux de flamenco, philosophant en sirotant sa énième bière. Il y a aussi du comique dans la situation du policier Javier, indécis, tiraillé entre sa femme et sa maîtresse, ivre de vin et de colère contre les jaloux et les médisants qui fréquentent l'endroit et disent du mal de sa femme.
On rencontre dans « Les yeux de l'exil, El Moro Jaime» aussi l'amour qui emporte, l'amour qui rend heureux et audacieux (discours de Saïd lors d‘un meeting) lorsque la belle Isabel est à proximité, souriante, et aimante. Mais on y détecte en même temps cet autre amour qui fait pleurer lorsque lsabel décide de partir loin de Saïd, non pas à cause de son infidélité, mais surtout par crainte «que leurs différences culturelles et éducatives ne transforment leur vie commune en enfer».

Ce voyage à travers les vingt et un chapitres du roman d'Abdelhamid Beyuki est à la fois plaisant et éprouvant. Il donne la mesure d'une époque, d’une histoire non encore écrite et d'une race de militants, d'exilés et d'immigrés marocains, vieux dinosaures aujourd'hui en voie de disparition.
Dans «Les Yeux de l'exil», l'auteur, fidèle en amitié, d'une honnêteté intellectuelle irréprochable, militant rigoureux qui ne badine pas avec les principes lorsqu'il s'agit de défendre les droits légitimes des Marocains du monde et les causes de la nation, dévoile une autre facette de sa personnalité : celle d'un romancier du premier plan.
Bon vent à « El Moro Jaime» et bravo l’ami Abdelhamid.

(1) C’est dans le cadre des activités culturelles de l’Association Ibn Rochd pour la Recherche et la Communication, que le Livre «Les yeux de l'exil, El Moro Jaime» a été présenté le Vendredi 30 janvier 2015 à Ksar El Kébir. Et comme à chaque présentation (Rabat), l’accueil fut admirable. Pour témoigner de toute l’estime que j’ai pour l’auteur de ce livre, d'Abdelhamid Beyuki, intellectuel confirmé et militant sincère, il m’a semblé utile, au regard de la qualité romanesque du livre, de l’approche adoptée permettant de donner un éclairage fort intéressant de la question de l’immigration et de l’exil, de rééditer de nouveau cet article publié le 04-06-2013 à l’occasion de la sortie du livre aux éditions La Croisée des Chemins (2013).



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