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Mokhtar Chaoui - publié le Mercredi 24 Avril à 23:38

Littérature Marocaine d'Expression Française : les symptômes du déclin






Mokhtar Chaoui
Mokhtar Chaoui
Suite à l’interview que j’ai accordée au journal le Soir-échos (9 avril 2013), quelques éclaircissements s‘imposent pour bien expliquer le fond de ma pensée à propos du déclin de la LMEF (littérature marocaine d’expression française), même si le citoyen lambda, constatant que les écoles privées marocaines mettent toujours en avant le français et que plusieurs expressions françaises font désormais partie du dialecte marocain, croit que la langue française a encore de beaux jours devant elle.

Je commencerai par préciser que le déclin auquel je fais référence n’est pas celui du français qu’on baragouine partout, c’est celui du français littéraire, celui de la littérature avec un grand « L » ; cette littérature portée par des écrivains qui suent « eau et sang » avant d’écrire des phrases devant lesquelles le lecteur s’arrête pour relire, réfléchir, admirer, savourer, noter.

La Littérature, à mon avis, est d’abord une affaire de maîtrise de la langue d’écriture. Ce n’est qu’à cette condition qu’on peut se permettre de la manipuler, de la tordre, de la décapiter jusqu’à ce qu’elle paraisse parfois incorrecte. La maîtrise d’abord, la déconstruction ensuite. Cela s’appelle le style. C’est le style qui fait l’homme et c’est lui qui distingue un écrivain d’un autre. Tous les thèmes ont été traités depuis la nuit des temps, même ceux qui semblent nouveaux. C’est la manière de les aborder qui change et qui permet à l’écriture de devenir littérature. Lorsqu’on est dépourvu de style, on se contente de raconter des histoires. C’est hélas ce que je constate ces derniers temps. Beaucoup de jeunes écrivains racontent des histoires, le plus souvent la leur sans se soucier de la manière, de la littérarité. Et puis, comment oser raconter une existence qui est encore en construction ? Qu’est-ce qui intéressera le lecteur dans une vie plus qu’ordinaire d’un jeune de 23, 25, 27 et même 30 ans ? À moins qu’il soit un nouveau Rimbaud, je n’y vois rien d’intéressant. Les Rimbaud ne courent plus les rues.

Certains jeunes écrivains marocains qui ne déméritent pas pour autant (il faut saluer quand même leur folie de s’adonner à l’écriture dans un Maroc qui ne lit pas, ou si peu) sont victimes de l’esprit du moment, l’esprit de Star Académy, de studio 2M, de Arab talent, etc. Ils ont succombé à la pire valeur qui soit, celle de la précipitation, de l’impatience. Ils cherchent à être vite consacrés, vite célébrés, vite portés au panthéon, sans passer par l’apprentissage, par l’exercice, par les affres de l’écriture. Pour y parvenir, ils s‘attaquent aux sujets qui font recette, qu’ils qualifient de tabous, aidés en cela par des éditeurs qui surfent sur les vagues de la mode, qui leur font croire qu’ils sont des défenseurs des libertés individuelles, qui les poussent à écrire dans l’urgence, qui les publient sans les obliger à retravailler leurs manuscrits, tout en sachant que leurs œuvres dureront le temps d’une fumée de cigarette.

J’ai souvent dit et je le redis encore une fois : « En matière d’art, il n’y a pas, il ne peut y avoir de tabous. » L’ART est, par excellence, l’espace de toutes les libertés sans restriction aucune, ni sociale, ni religieuse, ni idéologique, ni familiale ni personnelle. On peut donc tout dire, tout écrire sans se soucier du qu’en dira-t-on. Toutefois, il faut dire, écrire, peindre, composer… créer dans la maîtrise des outils de travail. En littérature, l’outil suprême, c’est la langue. Parlez-moi de tout ce que vous voulez, même de votre neuvième trou, mais faites-le avec beauté, avec art, avec magie. Obligez-moi à m’arrêter devant une phrase, une image, une métaphore, etc. Eblouissez-moi avec votre style comme le fait Leftah ! Poussez-moi à m’indigner comme le fait Khair-Eddine ! Faites travailler mes méninges comme le fait Khatibi ! Inspirez-moi comme le fait Chraibi ! … Ne me racontez pas juste des histoires avec une langue plate, sans relief, voire incorrecte en se cachant derrière le prétendu courage de transgresser les tabous. L’un des symptômes révélateurs du déclin de la Littérature marocaine d’expression française est cette fâcheuse tendance à sacrifier la stylistique au détriment de la thématique.

L’autre symptôme important de ce déclin est la disparition progressive mais inéluctable du lectorat francophone. Dire que le Marocain ne lit pas est une lapalissade. Parmi le peu de lecteurs qui existent, il y a de plus en plus d’arabophones et de moins en moins de francophones. Qu’on le veuille ou non, dans un passé pas très lointain, l’art se conjuguait au français. L’élite marocaine était constituée de francophones. La donne a changé. L’arabophone est désormais libéré, il ne souffre plus du complexe d’infériorité à l’égard de l’occidental en général et du français en particulier, il ne sa cache plus pour lire. La langue arabe, boostée par l’avènement des chaines satellitaires arabes, a reconquis son prestige d’antan. Le lecteur marocain de demain sera d’abord arabophone. N’oublions pas aussi que l’anglais et l’espagnol grignotent petit à petit du terrain. Pour preuve, les Marocains se ruent depuis plus d’une décennie sur les écoles et lycées américains et espagnols, alors qu’ils les snobaient auparavant. Ce qui est donc gagné par les autres langues est perdu par le français.

Le troisième symptôme incombe à l’Etat français qui, en effectuant des coupes drastiques sur le budget des Instituts Français au Maroc, oblige ces derniers à se convertir en entreprises lucratives qui augmentent chaque année leurs frais d’inscription et qui se focalisent davantage sur les formations payantes. Du coup, le rôle de diffuseurs de la culture française qu’ils jouaient auparavant n’est plus une priorité et un grand potentiel de lectorat tourne le dos au français. Les quelques initiatives et manifestations culturelles, comme le Prix Atlas, le français dans tous ses états, la subvention pour la promotion du livre français, la participation au SIEL, l’organisation du Salon international du livre et des arts de Tanger ou les rencontres avec des écrivains sont certes toutes louables, mais force est de constater qu’elles n’ont pas réussi à réconcilier les jeunes Marocains avec la langue française. Ce qu’il faut à mon sens, entre autres, c’est que la France s’investisse davantage dans l’apprentissage de la langue française, qu’elle y mette plus de volonté et de sous, que les Instituts français rendent gratuit l’accès aux médiathèques, que ces mêmes instituts cessent d’appartenir aux Quai d’Orsay pour rejoindre le ministère de la culture. Là où la culture est sous le joug de la diplomatie, l’art sera toujours sacrifié sur l’autel de la propagande. Ceci dit, il faut rendre à César ce qui est à César : ce n’est pas à la France d’apprendre aux Marocains à lire. Ceci est la responsabilité de l’Etat marocain qui, malheureusement, préfère abêtir le peuple au lieu de l’éduquer à la lecture et à bien d’autres vertus qui manquent cruellement dans ce pays.

A ces trois symptômes, nous pouvons ajouter la catastrophique décision du Ministère de l’Education Nationale d’arabiser l’enseignement public, l’absence totale d’une volonté politique de promouvoir le livre et l’édition, la place plus qu’insignifiante de la lecture dans la vie du Marocain, le regain d’une francophobie due au retour d’un intégrisme galopant et à l’islamophobie à peine larvée de la France, le désintérêt croissant de la jeunesse marocaine pour la langue française, le paternalisme plus que pesant, pour ne pas dire exaspérant, de la France sur la culture au Maroc, l’ostracisme dans lequel sont tenus les auteurs francophones qui refusent d’être à la solde du lobby culturel francophone et qui finissent par écrire dans d’autres langues, etc., etc.

Bref, bien que l’idée du déclin de la littérature marocaine d’expression française ne soit pas nouvelle (Elle fut évoquée pour la première fois dès l’Indépendance), jamais symptômes aussi criants et aussi persistants ne se sont manifestés avec autant de force et d’évidence pour maintenir cette littérature dans une zone de turbulence qui perdure et qui accélère son agonie.

Si l’on ne rectifie pas le tir, il y aura certes des romans, de la poésie, des livres écrits en français, mais il n’y aura plus de Littérature Marocaine d’Expression Française.

Mokhtar Chaoui
Enseignant-chercheur et écrivain francophone


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