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Hassan Esmili - publié le Samedi 26 Mai à 11:16

Lettre ouverte à mon vieil ami Alain Bentolila




Mon cher Alain,
J’ai lu avec intérêt et étonnement ta chronique parue dans l’Economiste du 18 avril : avec intérêt parce que je te suis (au sens de twitter) depuis longtemps et j’apprécie tes efforts pour donner une dimension pratique aux théories linguistiques. Mais j’ai lu cette chronique avec étonnement aussi en constatant à quel point tu as cédé toi-même à la tentation idéologique que tu sembles dénoncer.



Lettre ouverte à mon vieil ami Alain Bentolila
Un lecteur qui ne connaitrait pas le système scolaire algérien (ou marocain parce que les deux sont en fait très proches) croirait qu’en Algérie les élèves apprennent le Coran à longueur de journée durant toute leur scolarité. C’est la première erreur sur laquelle tu as fondé l’argumentation. Or ces élèves étudient en arabe la littérature, les mathématiques, la physique, l’histoire etc. Certains excellent même et remportent des concours internationaux.

Je te dirai aussi, mais cela est un autre débat, que l’arabisation préconisée dans les années 60-70 était une mesure de ‘nationalisation’ prise par des dirigeants qui avaient des affinités pan arabiques mais qui n’étaient pas du tout islamiques.

La seconde erreur concerne la nature de la langue arabe enseignée à l’école. « L’état de langue enseigné » pour reprendre une terminologie linguistique, est celui des médias et de la littérature contemporaine. Il diverge sur pas mal de points de celui du Coran.

De cette seconde erreur découle un amalgame (ou disons une troisième erreur pour rester dans la « présomption d’innocence ») qui consiste à dire que l’enseignement de la langue du Coran induit la sacralité et la Révélation « qui tombe » et interdit tout apprentissage d’une lecture intelligente et interprétative. Ceci est faux parce que je peux t’assurer que l’élève qui étudie un roman, un poème ou un article de journal en arabe ne pense pas du tout au Coran et ne s’interdit pas d’interpréter, de critiquer ou de vivre des émotions à travers ses lectures. La question du développement de l’esprit d’analyse et de critique est liée à la relation et aux méthodes pédagogiques et n’a rien à voir avec la langue. Je te rappelle simplement que des poètes révolutionnaires palestiniens tels que Mahmoud Darwich ou Samih Al Qasim ont écrit en arabe commun. Je te rappelle aussi que le poète de la révolution tunisienne est sans conteste Abou Al Qasim Achabbi dont le célèbre poème « si un jour le peuple veut la vie… » a tonné pendant des mois dans tout le monde arabe.

Si nous suivons le raisonnement que tu as développé, comment peut-on expliquer le succès de la chaine qatarienne Al Jazeera qui émet en arabe commun et qui est regardée par des millions de téléspectateurs ? France 24 et la BBC émettent aussi dans cette variété de l’arabe. Est-ce que leurs discours sont sacrés parce qu’ils utilisent la langue du Coran ? Est-ce que les téléspectateurs s’interdisent de les critiquer parce qu’ils rappellent le Coran ?
 
Mon cher Alain,
Je sais que tu es un bon linguiste mais je sais aussi que ta connaissance de la langue arabe est limitée. Je suis linguiste aussi come tu sais et j’ai l’avantage sur toi de connaitre  bien sur le plan linguistique aussi bien la langue arabe que la langue française. C’est pourquoi je me permets de t’apporter quelques éclaircissements concernant ce sujet :
Je te dirai d’abord que l’état « désastreux », je te l’accorde, du système éducatif algérien ou marocain n’a rien à voir avec la problématique de la langue. Ce lien escompté résulte d’une idée reçue et propagée à des fins idéologiques. Les raisons sont complexes et nécessitent bien plus qu’une réaction à une chronique.
Je voulais te dire surtout que la langue arabe a toujours été une langue duale qui a une variété orale et une variété écrite. La langue du Coran est une Koïnè qui comporte des traces de plusieurs parlers de l’époque de la Révélation. Elle n’est pas la langue de Koraïch. C’est la langue dans laquelle s’exprimaient les poètes de l’époque qui venaient des différentes tribus. On retrouve les origines des différents dialectes dans les parlers des tribus qui existaient avant l’Islam même.
Le Coran a adopté cette Koïnè, qui n’a jamais été sacrée, parce qu’elle était la variété arabe commune. D’ailleurs les grands écrivains libanais chrétiens comme Jabrane Khalil Jabrane ou Ilia Abou Madi n’ont jamais eu le sentiment d’écrire dans une langue sacrée.
Par ailleurs, il n’est pas juste de dire qu’un enfant arabophone se retrouve devant deux langues étrangères l’arabe et le français. Vouloir mettre à distance égale les deux langues relève là aussi de l’amalgame idéologique. Car c’est ignorer tout ce qui lie les deux variétés de l’arabe. Or les deux variétés ont pratiquement le même système phonétique, un grand fonds lexical commun et même des similitudes au niveau de la syntaxe. C’est cette proximité qui permet à des adultes analphabètes de suivre des télé journaux ou des feuilletons en arabe commun. C’est aussi cette proximité qui permet à un arabophone de s’adapter rapidement et spontanément au dialecte arabe d’un pays d’accueil qui n’est pas le sien.
 Croire qu’un jour l’une des variétés va éliminer l’autre relève de la chimère. Il est plus raisonnable d’assumer cette dualité comme cela a été le cas pendant des siècles. Par contre, il nous est demandé de travailler à mieux articuler le passage de l’une à l’autre par la recherche et la pédagogie.
Nous vivons au Maghreb une situation linguistique anarchique qui n’a pas de pareille à travers le monde. Le statut ambigu de la langue française n’a pas arrangé les choses. La langue amazighe, qui vient d’obtenir son statut de langue officielle au Maroc, doit faire son entrée dans la vie publique à côté de l’arabe. L’ouverture à d’autres langues étrangères s’impose. En outre une espèce de lingua franca ou sabir est en train de se développer, encouragée par certains médias.
Tout cela nous demande de mettre en œuvre une stratégie de développement linguistique qui évite les conflits et permet au citoyen de vivre et de s’épanouir pleinement dans les langues du pays tout en s’ouvrant sur le monde à  travers une langue internationale de son choix.
 
J’aimerais finir cette réaction en t’invitant à lire ci-dessous l’article 5 de la nouvelle constitution marocaine.
« L'arabe demeure la langue officielle de l'Etat. L'Etat œuvre à la protection et au développement de la langue arabe, ainsi qu'à la promotion de son utilisation. De même, l'amazighe constitue une langue officielle de l'Etat, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception.

Une loi organique définit le processus de mise en œuvre du caractère officiel de cette langue, ainsi que les modalités de son intégration dans l'enseignement et aux domaines prioritaires de la vie publique, et ce afin de lui permettre de remplir à terme sa fonction de langue officielle.

L'Etat œuvre à la préservation du Hassani, en tant que partie intégrante de l'identité culturelle marocaine unie, ainsi qu'à la protection des expressions culturelles et des parlers pratiqués au Maroc. De même, il veille à la cohérence de la politique linguistique et culturelle nationale et à l'apprentissage et la maîtrise des langues étrangères les plus utilisées dans le monde, en tant qu'outils de communication, d'intégration et d'interaction avec la société du savoir, et d'ouverture sur les différentes cultures et sur les civilisations contemporaines.

Il est créé un Conseil national des langues et de la culture marocaine, chargé notamment de la protection et du développement des langues arabe et amazighe et des diverses expressions culturelles marocaines, qui constituent un patrimoine authentique et une source d'inspiration contemporaine. Il regroupe l'ensemble des institutions concernées par ces domaines. Une loi organique en détermine les attributions, la composition et les modalités de fonctionnement. »


Tagué : Hassan Esmili

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