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CGNews, Tamara Al-Rifai - publié le Samedi 17 Novembre à 10:53

Les 'moutons noirs' dans le débat politique




Tamara Al-Rifai - A ma place au bout de la queue je me demandais combien de temps ça prendrait pour que j'arrive à avoir ma carte d'embarquement. Le terminal, à l'aéroport, était noir de monde.



Un certain nombre de personnes se dirigeaient vers La Mecque, pour un court péèlerinage au début du Ramadan, le mois pendant lequel les musulmans jeûnent du lever au coucher du soleil. D'autres, en short et portant des tee-shirts, rentraient chez eux en Europe, après des vacances au soleil près des pyramides.

La queue n'avançant plus depuis quelques minutes, je me suis un peu écartée pour essayer d'apercevoir ce qui se passait. Apparemment, tout un groupe d'homme portant turbans et caftans avait des problèmes pour enregistrer leurs bagages. Je me demandais vers où ils partaient.

Une heure plus tard, déjà à bord de mon avion qui partait pour l'Europe, le même groupe était en train de s'installer à l'arrière de l'avion. Piquée par la curiosité mais quand même gênée de me mêler de leurs affaires, je finis par prendre mon courage à deux mains et, m'adressant à celui qui paraissait le plus âgé, je lui demande (vous me direz que ce n'est pas bien original) quel est le but de leur voyage. Il m'adresse un large sourire, d'un air de dire : "ça vous étonne que nous allions en Europe" ?

C'étaient des lettrés musulmans de Tanta (au nord du Caire). Ils partaient pour une mission d'un mois, dans un pays européen connu pour son chocolat, ses fromages et son vin. Ils étaient chargés de "faire revivre le Ramadan" pendant leur séjour, c'est-à-dire d'expliquer le pourquoi des nombreuses prières que doivent faire les fidèles pendant toute la durée du mois sacré de l'islam.

A notre arrivée dans ce pays, on était à la veille des élections législatives. Du taxi qui me conduisait à l'hôtel je recensais la pléthore de panneaux électoraux où les différents partis politiques faisaient leur pub.

Un de ces panneaux était particulièrement remarquable, installé par un certain parti. On y voyait quelques moutons installés sur le drapeau national. Trois moutons blancs bottaient un mouton noir hors du groupe, en dehors du drapeau, et visiblement - ne fût-ce que par métaphore - hors du pays. Au-dessous du dessin, s'affichait l'orientation du parti : Pour plus de sécurité . notre maison, notre pays .

J'étais choquée, comme beaucoup de mes amis, étrangers ou non. Mais j'ai appris que le parti responsable de cette infâme "affiche aux moutons" avait remporté plus de 25 % des sièges au parlement. On pourrait prétendre que l'expression "mouton noir", désignant toute chose bizarre ou différente, n'a pas de connotation ethnique. C'est en tout cas l'argument utilisé par le parti en question, face aux accusations de xénophobie lancées par les médias et par certaines associations anti-racistes.

Pendant la semaine qu'a duré mon séjour, j'ai surpris beaucoup de discussions au sujet de l'affiche et des valeurs qu'elle véhiculait. Les uns étaient pour, d'autres contre.

Que dans ce pays un tel débat puisse avoir lieu c'est, au moins, rafraîchissant. Moi, une Arabe, j'étais verte de jalousie, de voir les gens exprimer leurs préférences de manière aussi franche. En un lieu où l'on valorise les opinions, on peut affirmer ses opinions politiques et trouver des partis pour vous représenter. Même un mouton noir y a sa place au soleil.

Les Arabes apparaissent souvent comme hautement politisés; dans la réalité, il est rare, pour la plupart d'entre nous, dans nos systèmes politiques, que nous nous sentions représentés. Nous sommes nombreux à nous sentir passionnément concernés par le conflit arabo-israélien et à avoir l'impression de savoir clairement comment régler les choses en Irak. Mais nous ne sommes pas en mesure de faire transiter ces passions par le canal de nos partis politiques. Si bien qu'au contraire de ce qui se passe dans les systèmes démocratiques, notre conscience et nos sentiments politiques ne contribuent pas à la mise en place d'une politique, ne peuvent pas même avoir une influence sur la politique de beaucoup de nos pays.

Mais dans le pays européen en question, les gens affichent ouvertment leurs convictions politiques en participant au processus électoral officiel qui détermine la politique - du moins la politique intérieure, chose que beaucoup d'Arabes voient que nous ne pouvons pas faire. Si bien que, dans ce pays-là, au moment même où les urnes révélaient que presque la moitié de la population avait voté pour le parti qui avait fait apposer cette affiche, on accueillait officiellement un groupe de lettrés musulmans venus encourager leurs coreligionnaires qui y résident à rester fidèles à leurs rites.

Que dans un pays donné un parti politique fasse campagne avec un affichage agressif ne signifie pas qu'on n'y respecte pas la diversité et la différence des opinions. C'est seulement lorsqu'un pays n'autorise pas l'expression des voix contraires que le combat politique s'y trouve appauvri, car c'est de la diversité que provient la richesse.

Il y a certainement des raisons de s'inquiéter qu'une grande partie de la population d'un pays regarde tout un ensemble de ses concitoyens comme des moutons noirs. Mais il y a un danger encore plus grand lorsque le débat public sur de telles questions se trouve étouffé, voire interdit.

* Tamara Al-Rifai est une Syrienne qui vit au Caire, où elle travaille pour une organisation internationale sur des questions humanitaires ou relatives au développement et aux communications. 



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