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Abderrazzak El Qarouni - publié le Jeudi 16 Janvier à 21:57

Les Sept Hommes et usages du chiffre sept à Marrakech






Mausolée de Sidi Bel Abbès, saint patron de la ville de Marrakech
Mausolée de Sidi Bel Abbès, saint patron de la ville de Marrakech
La ville de Marrakech est un haut lieu de spiritualité et des croyances populaires. Les saints y sont  nombreux, mais les plus connus sont au nombre de sept. Cela s’explique par le fait que le chiffre sept a une vertu toute spéciale dans l’Islam et une valeur prophylactique pour les Marrakchis conservateurs.

Les saints de l’Islam sont de deux sortes: les saints sérieux ou saints des lettrés, sujets des hagiographies et les saints populaires ou saints du peuple qui n’ont qu’une réalité historique assez difficilement saisissable.

Parallèlement, il y a deux notions de sainteté: la sainteté héréditaire qui est considérée comme susceptible de transmission et la sainteté d’initiation qui est le résultat d’un entraînement spirituel rigoureux dans le cadre d’une confrérie religieuse.

Les Sept Saints de Marrakech, appelés généralement les Sbaâtou Rijal (Sept Hommes), sont considérés comme des saints sérieux. Ils étaient des hommes pieux, des grands mystiques ou des théologiens célèbres. Certains d’entre eux ont laissé des œuvres réputées dont la qualité scientifique est reconnue.

Néanmoins, ces saints, peu de temps après leur mort, ont fait l’objet d’un culte contenant parfois des croyances et des pratiques étrangères à l’Islam.

Ainsi croit-on que le saint est omnipotent. Il accorde des faveurs et lance des malédictions. On raconte aussi qu’il peut être sévère et intolérant. Sidi Bel Abbès livre Ceuta aux Espagnols et maudit les palmiers de Marrakech qui ne vont donner par la suite que des dattes pourries. Moul Laksour, jaloux et refusant la concurrence, empêche Sidi Rahal de s’installer à Marrakech.

Le culte dont jouissent les Sept Saints n’est pas très ancien. Il fut institué officiellement au XVIIème siècle et coïncide avec l’apparition du maraboutisme au Maroc qui va dominer les campagnes et pénétrer même dans les villes.

Plan des mausolées des Sept Saints de Marrakech
  • Plan des mausolées des Sept Saints de Marrakech
  • Mausolée de Sidi Bel Abbès, saint patron de la ville de Marrakech
  • Caisse et mobilier du mausolée

Croyances et usages du chiffre sept:

L’étude du culte de Sbaâtou Rijal de la ville de Marrakech exige qu’on étudie le rôle du chiffre sept rencontré dans plusieurs usages et pratiques de cette ville.

Ce chiffre est partout présent. On le trouve dans la religion, la magie, la gastronomie traditionnelle, la culture populaire, voire dans l’organisation spatiale de la ville.

Pour l'anthropologue Mohamed Boughali, le chiffre sept a une valeur prophylactique et protectrice. Il croit que la vie du Marrakchi conservateur est jalonnée par la présence de ce chiffre dans toutes ses différentes étapes à savoir la naissance, la circoncision, le mariage et le pèlerinage.

En effet, lorsqu’une femme accouche, elle doit se retirer avec son nouveau-né dans la chambre où a eu lieu l’accouchement pendant une période de sept jours, et cet enfant n’est baptisé qu’au septième jour.

Lors de la circoncision, l’enfant circoncis et sa mère font une retraite de sept jours dans une chambre de sa maison parce que la circoncision est assimilée à « une seconde naissance ».

Aussi le mariage oblige-t-il les deux époux de se retirer, pendant une période de sept jours, dans la chambre nuptiale. Cette pratique vise particulièrement à « empêcher l’épouse de perturber l’harmonie domestique secrète par le pouvoir dont elle est porteuse. Il faut attendre que l’espace auquel elle vient d’être intégrée s’habitue à sa présence ». (Boughali).

Après son retour du pèlerinage à la Mecque, le pèlerin fait une retraite de sept jours dans sa chambre parce qu’il est considéré comme nouveau-né et nouveau marié. Au terme de cette retraite, le pèlerin sort pour vaquer à ses occupations.

Plan des mausolées des Sept Saints de Marrakech
Plan des mausolées des Sept Saints de Marrakech

Autre présence du chiffre sept:

Dans la gastronomie traditionnelle, la présence du chiffre sept est notoire. Il s’agit, en effet, du plat de couscous aux sept légumes. Ce plat est généralement fait le jour du Vendredi avec semoule, viande, oignons, tomates, navets, carottes, aubergines, courge ou courgettes, fèves et un peu de beurre rance. Cependant, ce plat peut changer de légumes selon les saisons et selon leur abondance ou leur rareté sur le marché.

Il y a aussi les « sept encens » qui sont: le benjoin, l’encens, la coriandre, l’ambre, le musc, le styrax et l’aloès.

S’agissant de la culture populaire de Marrakech, on constate qu’il y a des expressions et des proverbes où le chiffre sept est présent. D’abord, l’expression en arabe dialectal « Andou Sbaât Loujouh » (Il a sept visages), littéralement, est souvent dite pour une personne hypocrite et sans scrupules. Aussi le proverbe « Sbaâ Snayaâ ou R'zak Dayaâ » (Avoir sept métiers et être sans ressources) le dit-on pour quelqu’un qui possède plusieurs métiers, mais reste incapable de subvenir convenablement à ses besoins.

L’homme ordinaire de la ville de Marrakech croit que le chien est un animal possédant « sept âmes ». Cette croyance, quoiqu’erronée, montre que le chien a une longue vie et une grande endurance.
Le chiffre sept est aussi présent dans d’autres croyances magiques. Certains Talebs (initiés) marrakchis croient qu’il y a sept sortes de diables. En plus de ces croyances, on trouve le chiffre sept dans le culte des saints de la ville de Marrakech et de sa région.

A Amzmiz, village près de Marrakech, un groupe de saints au nombre de sept est vénéré à la source de Lalla Takarkoust. A Marrakech, l’expression des Sbaâtou Rijal est appliquée, en plus des Sept Hommes officiels, à sept petites tombes dont le mausolée se trouve près de Sidi Bel Abbès. Celles-ci contiennent les corps de septuplés.

Il va sans dire que la dénomination des Sept Saints est influencée par la légende des Sept Dormants, les martyrs chrétiens d’Ephèse dont il est question dans la sourate de la caverne et qui sont communément appelés « les gens de la caverne ».

Le chiffre sept et l’aménagement urbain de la ville:

Pour le géographe Jean-François Troin, même l’espace urbain de Marrakech est organisé en sept petites villes qu’il appelle les « sept Marrakech ». Celles-ci sont contiguës et la limite de chacune d’entre elles est imprécise:

-La première ville est celle des touristes qu’il appelle « Marrakech touristique ». Elle représente le septième de la surface de la ville de Marrakech. On y trouve les hôtels, les quartiers chics et la place de  Jemaâ El F'na;
-La seconde est appelée «Marrakech des artisans ». Celle-ci occupe les trois quarts de la vieille ville;
-La troisième, c’est celle de la misère. Elle est désignée par le nom de « Marrakech des déracinés » et constituée des quartiers pauvres tels que Sidi Youssef Ben Ali et Aïn Itti;
-La quatrième, c’est « Marrakech commerçante » qui englobe les boutiques, le marché au bétail et les marchands ambulants;
-La cinquième est appelée « Marrakech des militaires ». Celle-ci est adossée au J'bel Guéliz et représentée par le quartier de Douar Laâskar;
-La sixième est dénommée « Marrakech des ouvriers ». Elle est symbolisée par le quartier industriel où se trouvent les entreprises et les conserveries;
-La septième et dernière ville, c’est « Marrakech des classes moyennes et des universités » qui englobe les fonctionnaires, les commerçants et les émigrés de retour d’Europe. Elle est représentée par une partie du quartier de Guéliz, par la cité Mohammedia et par un nouveau quartier à Daoudiat où se trouvent les facultés des lettres, des sciences, de langue arabe, l’école des mines, …

Le culte des Sept Saints:

Le culte des saints est très répandu à Marrakech. Cela est dû au très grand nombre de sanctuaires qui se trouvent sur son territoire et qui justifie le dicton: « Marrakech, tombeau des saints ».
Le sociologue Joseph Chelhod affirme que le culte des saints n’est autre que l’intégration à la vie musulmane du culte de l’ancêtre, culte païen, qui était une pratique courante chez les nomades de l’Arabie pendant la période préislamique.

Quoi qu’il en soit, la dévotion pour les Sept Saints de Marrakech est très forte à tel point que l’expression « Sabaâtou Rijal » est devenue dans le langage courant un autre nom pour désigner la ville de Marrakech.

Les Sept Hommes de Marrakech sont des personnages historiques bien connus, ayant vécu du XIIème au XVIème siècle. La Ziara (pèlerinage) à  leurs tombes fut instituée par le cheikh Abou Ali Al Hassan Al Youssi au XVIIème siècle pour faire pièce au pèlerinage des Sbaâtou Rijal des Regraga, saints des Chiadma.

Les noms des Sept Saints de Marrakech nous ont été communiqués dans une Qassida (poème arabe classique) intitulée «Al Aïnia» et composée par Al Youssi. Selon l’ordre chronologique, ces saints sont: Cadi Ayyad, Imam Assoheïli, Sidi Youssef Ben Ali, Sidi Bel Abbès, appelé « Moul Lblad » (saint patron de la ville),  Sidi Mohamed Ben Sliman Al Jazouli, Sidi Abdel Aziz et Sidi Abdellah Al Ghazouani (Moul Laksour).

Les mausolées des Sept Saints, un espace privilégié de  communication religieuse:

Les mausolées des Sept Saints de Marrakech sont des lieux privilégiés de la communication religieuse. Les pèlerins y viennent quotidiennement implorer les saints de bénir un enfant, guérir une maladie ou rendre un bien perdu. Ainsi, ils constituent un cadre matériel d’information et du contact humain.

Le mobilier décoratif de ces mausolées est souvent constitué de tapis, pendules, lustres, calligraphies et brûle-parfums. Les tombes sont couvertes de catafalques cachés sous des soieries. Aussi trouve-t-on des épitaphes des gens notables de la ville de Marrakech et des cadenas suspendus aux fenêtres. Avec cette pratique de cadenas, le Marrakchi vise à "attacher le mal, et c’est une des fonctions essentielles de l’être et de l’objet sacrés que de prendre sur soi le mal que l’individu n’a pas la force de supporter". (Emile Dermenghem).

Le mausolée a un rôle important dans la société marocaine. Il est un lieu qui confère la protection (Zauag) et un espace sacré (horm) où l’on peut chercher asile. Cet état de choses a fait des mausolées des Sbaâtou Rijâl des "centres rassembleurs des déracinés", et des zones de refuge pour les mendiants et, à une certaine époque, un havre de paix pour les fugitifs de droit commun.



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