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Mohammed Mraizika - publié le Lundi 8 Septembre à 11:01

Les Chibanis de la Bastille




Ils sont quarante, 39 hommes et une femme. Quarante braves « Chibanis » menacés d’expulsion de leur logis de la rue du Faubourg St-Antoine à Paris. C’est injuste et ingrat, c’est révoltant.



Les Chibanis de la Bastille
1- On achève bien les chevaux (1)
L’affaire de l’expulsion des retraités du quartier de la Bastille, en majorité maghrébins (39/40) est triste. Elle met en scène tout ce qu’il y a de particulier et de paradoxale dans l’histoire de l’immigration maghrébine. En substance, des jeunes gens venus défendre la France et construire ce que les deux guerres ont ravagé et qui se trouvent aujourd’hui, à un âge avancé, dans le dénuement le plus total : une pension, misérable, des conditions de vie inacceptables.

Cette affaire, c’est aussi l’expression d’une forme d’immigration éhontée qui ne dit pas son nom, l’«immigration jetable », et la parfaite reproduction d’un schéma qui a fait ses preuves avec son cortège de drames humains. Ce schéma est triangulaire : des marchands de sommeil véreux, de grands groupes immobiliers qui convoitent des taudis pour les transformer, sitôt acquis, en « poule aux œufs d’or », et des pouvoirs publics impuissants qui délivrent les lettres d’expulsion et mobilisent la force publique pour les faire observer.

Cette nouvelle affaire remet, en tout cas, à la surface ce vieux dossier des loueurs de "trous à rats", qui défrayent la chronique. Ces personnages sans scrupule qui profitent de la misère humaine et que les livres de Zola et de Balzac dépeignent avec répulsion.
La lutte contre ces « marchands de sommeil » insatiables est constante. Les jugements qui condamnent et sanctionnent leurs méfaits font légion. Les Politiques de la Ville successives ont tentés d’y remédier. Il y a quatre ans (le 30 novembre 2010), une proposition de loi a été adoptée en première lecture par l’Assemblée Nationale française en vue « d’inciter les propriétaires de logements insalubres ou dangereux à réaliser les travaux dans les délais impartis par des arrêtés d’insalubrité, de péril ou concernant des hôtels meublés (…) ». La proposition précise même qu’ « en cas de non respect des délais impartis aux propriétaires, ces arrêtés seraient assortis d’une astreinte journalière comprise entre 50 et 500 euros, le montant de cette astreinte étant plafonné à 50 000 euros ».

Un procureur de la République, excédé par une réplique inconvenante de l’un de ces loueurs de "trous à rats", lui assigne (Audience du 22 mai 2014- Saint-Louis), une réponse qui en dit long sur l’impact économique et social de leurs méfaits : « Vous exploitez la misère, cela aux frais de la société car pendant que vous logez ces familles dans des conditions indignes, c'est la CAF qui paye ». L’indélicat a été condamné « à 45 000 euros d'amende et une interdiction d'acheter un bien immobilier autrement qu'à titre personnel pendant 5 ans ».

La Caisse d’Allocations Familiales est certes financièrement perdante dans ce genre d’affaire. Mais l’impact psychologique et social d’une procédure d’expulsion sur des êtres humains fragilisés et isolés, est autrement plus déstructurant. En effet, comme le montrent plusieurs études, « l’expulsion est de loin le phénomène le plus violent d’exclusion des ménages pauvres ou modestes qui voient leurs difficultés s'aggraver de façon inquiétante à l’issue d’un tel évènement. » (2).
L’un des quarante Chibanis de la rue du Faubourg St-Antoine exprime à sa manière ce sentiment en ces termes : «Si t’as pas d’adresse, t’as plus rien. T’as pas de parole, t’es foutu. Pour refaire ton titre de séjour, pour tout !».

2- Chibanis maghrébins et fiers de l’être
L’affaire de la rue du Faubourg St-Antoine, met surtout en scène des hommes (et une femme) d’un âge certain mais qui donnent à tous un exemple de courage. Ils ne se sont pas laissés intimidés et jetés à la rue comme des malfrats. Certes. Ils n’ont ni la force des « 300 » spartiates qui défendent leur terre au prix de leur vie, ni la rage de ce peuple des faubourgs de Paris, affamé, qui prit et détruisit la Bastille en 1789. Mais, la tête haute, le verbe juste et aiguisé, ils sont montés au front pour défendre leur modeste logis du 73, rue du Faubourg St-Antoine.

Ce logis, formé d’un ensemble de chambres exigües, sans eau chaude, et des espaces communs insalubres (plusieurs étages, quatre WC et aucune douche), c’est tout ce qui leur reste comme repère dans ce quartier de la Bastille en forte mutation et dans une capitale devenue tentaculaire qui pousse implacablement ses pauvres vers la périphérie lointaine.

Ces dignes représentants de la première vague d’immigration magrébine, celle des années 60, ont aujourd’hui besoin de soutien et de mobilisation plus que de compassion. Ils font face à un trio puissant : la préfecture de police de Paris qui a délivré (le 7 juillet 2014) la lettre d’expulsion, la Compagnie des Immeubles de la Seine, qui n’a cure de leur misère et qui voit dans cet Hôtel-taudis une aubaine pour renflouer ses affaires, et un troisième larron, une gérante indélicate qui les taxe sans merci (300 à 500 euros par personne) depuis, pour certains, plus de trente ans.

Le jugement rendu par le tribunal de Grande Instance de Paris le 26 juillet 2013 est une d’épée de Damoclès sur leurs têtes. S’il est appliqué ce sera pour eux le début d’un long cauchemar (déracinement et perte de repères…).

Aujourd’hui, et c’est rassurant, les Chibanis ne sont pas seuls. Le soutien juridique et moral est venu, une fois encore, de la société civile, de militants associatifs des Droits de l’Homme et du droit au logement (Le DAL). La Mairie de Paris, qui se trouve entre l’enclume et le marteau a, pour sa part, la possibilité de mettre fin à la menace d’expulsion « en rachetant l’immeuble pour en faire une résidence sociale ».
Est-ce trop demandé à cette Mairie et à Madame le Maire de Paris ?
Ces Chibanis ne méritent-ils pas une vie tranquille et un peu de considération ?

(1) « On achève bien les chevaux » est un film américain réalisé par Sydney Pollack, 1969.
(2) Etude réalisée par FORS-Recherche Sociale 2004 (Par : Florence BRUNET et Julia FAURE)



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