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Youssef Girard - publié le Vendredi 7 Janvier à 11:57

Leçons de l’expérience historique de l’Etoile Nord Africaine




« Parcourez la terre et regardez ce qu’il est advenu de ceux qui ont vécu avant ». Sourate 30 – Verset 46



L’Etoile Nord Africaine (ENA) est souvent citée comme référence historique, dans certains milieux militants, car elle a été la première organisation politique de masse réunissant des immigrés maghrébins en France. Fondée en France dans les années 1920, cette organisation nationaliste révolutionnaire luttait pour l’indépendance des trois pays du Maghreb et, dans l’hexagone, pour la dignité des travailleurs immigrés. Si l’ENA était composée majoritairement d’Algériens, elle comptait aussi des militants tunisiens et marocains. Son antériorité et son caractère plurinational font de l’Etoile Nord Africaine une référence politique « incontournable » pour nombre d’associations et de militants de l’immigration et des banlieues.

Au-delà de la simple référence, en quoi certaines idées défendues par l’Etoile Nord Africaine peuvent-elles encore avoir un intérêt aujourd’hui, plus de quatre-vingt ans après sa fondation ? La question est fondamentale si l’on ne veut pas tomber dans une utilisation « instrumentale » ou uniquement « commémorative » du nom de l’Etoile Nord Africaine. L'utilisation « instrumentale » ne renverrait pas aux idées défendues par l’ENA mais uniquement à une « image » aux contours assez flous de celle-ci. Faisant de l’ENA une simple « pièce de musée », la vision « commémorative » aurait aussi pour conséquence de « désamorcer » les questions subversives posées par l’Etoile en laissant à penser qu’elles n’auraient plus d’actualité.

Se réclamer de l’Etoile Nord Africaine, c’est-à-dire d’un mouvement nationaliste révolutionnaire luttant pour la libération et la renaissance nationale-culturelle du Maghreb, implique que l’on postule, au moins implicitement, une continuité des rapports de domination entre la période coloniale et la période postcoloniale. Ce continuum colonial, désigné, par exemple, sous les mots de « gestion coloniale des banlieues » ou de « gestion coloniale de l’islam » (1), légitime la référence à une organisation politique dont le combat principal fut la lutte contre la domination coloniale.

L’héritage de l’Etoile Nord Africaine est aussi revendiqué du fait d’un lien historique, plus ou moins continu, entre les premiers militants nationalistes révolutionnaires maghrébins et les actuels acteurs de l’immigration et des banlieues. Ce lien, en termes d’héritage militant, s’est créé par la transmission qu’il y eut entre les militants de différentes périodes et de différents mouvements. De l’Etoile Nord Africaine au PPA-MTLD, du PPA-MTLD à la Fédération de France du FLN, de celle-ci au Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA), et du MTA aux militants actuels, tel est l’héritage historique dont certains militants se revendiquent. L’héritage de l’ENA appartient donc aussi à une culture politique.

Postulé le continuum colonial doit, si l’on veut comprendre la dialectique de l’hérité et du nouveau, nous pousser à penser la discontinuité entre la période coloniale et la période postcoloniale. Cette réflexion sur la discontinuité est indispensable, si l’on se réfère à l’Etoile Nord Africaine puisque sa principale revendication, l’indépendance politique des trois pays du Maghreb, a abouti au moins formellement. Certes nous pourrions critiquer l’incomplétude de ces indépendances et montrer les rapports de dépendance, tant économiques que culturels, qu’entretiennent ces pays avec les puissances occidentales en général et avec la France en particulier. Le néo-colonialisme de l’aire post-coloniale est un fait qui nécessite d’être pris en compte dans l’élaboration d’un projet politique se réclamant des mouvements de libération nationale de l’ère coloniale.

Pour les actuels militants de l’immigration et des banlieues, il n’est pas envisageable de revendiquer la libération nationale d’un territoire. La principale revendication de l’Etoile Nord Africaine ne peut être mise en avant aujourd’hui. Néanmoins, au-delà de cette orientation politique fondamentale, l’expérience historique de l’Etoile Nord Africaine ne peut pas être réduite à la seule revendication de l’indépendance politique de la Tunisie, de l’Algérie et du Maroc.

Trois grandes orientations qui sous-tendirent toute la politique de l’Etoile Nord Africaine, nous semblent pouvoir constituer des pistes de réflexion pour la constitution d’un mouvement politique qui aurait l’ENA parmi ses références fondamentales. Ces trois orientations sont : l’autonomie et l’auto-organisation ; l’anti-assimilationnisme ; et la référence islamique. Il est bien évident que ces trois grandes orientations politiques pourraient être complétées par d’autres orientations fondamentales. Cependant, ces trois orientations nous semblent avoir une profondeur socio-historique et une actualité particulière.

I- Autonomie et auto-organisation

L’autonomie et l’auto-organisation sont deux notions indissociables l’une de l’autre car la première n’est pas réalisable sans la seconde. S’il n’y a pas d’auto-organisation, il ne peut pas y avoir d’autonomie réelle et s’il n’y a pas d’autonomie réelle il ne peut pas y avoir d’auto-organisation.

L’autonomie et l’auto-organisation défendues par l’Etoile Nord Africaine reposaient sur le postulat que la communauté maghrébine en France renfermait suffisamment de ressources, humaines et intellectuelles propres, pour mener elle-même, et de façon totalement indépendante, son combat politique. En raison de ce postulat de départ, l’ENA refusait catégoriquement toutes formes de paternalisme, ou de « fraternalisme », émanant des partis français de « gauche » qui voulaient se faire les défenseurs des « indigènes » exploités à condition que ces « indigènes » exploités restent muets et soumis aux injonctions des « progressistes » occidentaux.

Pourtant, l’Etoile Nord Africaine dans ses premières années d’existence fut très proche du Parti Communiste Français (PCF) puisqu’elle fut créée dans le giron de « l’Union Inter Coloniale » liée à l’Internationale Communiste. Rapidement des dissensions apparurent entre le PCF et l’ENA qui entraînèrent une volonté d’autonomisation toujours plus grande de l’organisation nationaliste maghrébine (2).

Cette volonté d’autonomie, organisationnelle et idéologico-culturelle, était fondée sur deux exigences politiques fondamentales :

1- le refus d’être considéré uniquement comme des instruments d’un appareil, celui du PCF, que les militants maghrébins ne contrôlaient pas. Pour cela, les militants nationalistes devaient se doter de leur propre organisation capable d’asseoir leur autonomie politique.

2- le refus du « mépris » affiché par les communistes français vis-à-vis du Maghreb, de la nation arabe, de sa culture, de son histoire et de l’islam. Face à ce « mépris », les militants de l’Etoile Nord Africaine mirent en avant leurs spécificités culturelles qui étaient le socle de leur autonomie idéologique, stratégique et politique.

A partir de la fin des années vingt, ces exigences provoquèrent une rupture de plus en plus profonde entre communistes français et nationalistes révolutionnaires maghrébins. « Nous parlions d’Islam, ce qui déplaisait aux communistes. Plus que jamais, il fallait que nous comptions sur nous-mêmes et sur nos propres moyens » (3), témoignait Belkacem Radjef. Cette lutte pour l’autonomie marqua profondément l’histoire et l’identité politique de l’Etoile Nord Africaine. Pour Belkacem Radjef, « être ou ne pas être français ; c’est la ligne de démarcation entre nous et les autres personnalités et formations algériennes. Nous concevions ainsi le nationalisme. Nous venions de créer un embryon d’organisation, mais nous ne pouvions pas nous permettre d’avoir les communistes sur le dos. Nous n’avions d’ailleurs aucun intérêt à le faire » (4). Cette lutte pour l’autonomie, et la rupture qu’elle entraîna, laissa chez les militants de l’ENA une méfiance profonde vis-à-vis de la gauche française en général et du PCF en particulier.

La rupture, entre la gauche française et l’Etoile Nord Africaine, aboutit à la dissolution de l’organisation nationaliste le 26 janvier 1937 par le gouvernement du Front Populaire. A la suite de cette dissolution, Amar Imache, le secrétaire général de l’ENA, écrivait qu’en matière coloniale, le Front Populaire « n’est qu’un mot comme les autres ; il a refusé d’accorder des libertés aux Rifains, et il a toléré la conquête de l’Ethiopie. C’est le Front Populaire français qui a dissout notre organisation et applique le bâillon. C’est dans l’ordre et la logique, car c’est toujours la bourgeoisie impérialiste qui gouverne, elle s’appelle la gauche ou la droite » (5).

Tirant les enseignements de ce constat, les militants de l’ENA affirmaient que les immigrés maghrébins devaient savoir compter sur leurs propres forces, sur leurs propres ressources, et ne rien attendre des mouvements politiques français quels qu’ils soient. Dans la lutte contre l’oppression coloniale, la libération des colonisés devait être le fruit de l’action des colonisés eux-mêmes et pour cela l’autonomie et l’auto-organisation étaient deux conditions fondamentales.

Cette autonomie et cette auto-organisation étaient nécessaires pour lutter contre la politique assimilationniste qui cherchait à détacher les Maghrébins de leur identité culturelle et religieuse pour en faire des « Français ». L’idéologie assimilationniste était une puissante arme idéologique de l’Etat colonial pour asservir les peuples colonisés en leur faisant espérer leur intégration pleine et entière dans la nation française.

II- L’anti-assimilationnisme

Ayant proclamé l’Algérie « française », l’Etat français décréta les Algériens « Français » même s’ils ne jouissaient pas des droits liés au statut de citoyen. Divisée en trois départements, l’Algérie relevait des affaires intérieures françaises au même titre que n’importe quel autre département. Une politique d’assimilation, ou de « francisation », visant à faire de l’Algérie une partie intégrante de la nation française et de ses habitants des Français fut mise en œuvre. Dans les faits, les droits politiques et sociaux de la citoyenneté française étaient reconnus uniquement aux Européens et aux Juifs d’Algérie. Les Musulmans restaient soumis au Code de l’indigénat.

Pour mener à bien cette politique d’assimilation, l’Etat français combattait toutes les spécificités culturelles et identitaires des Algériens car elles étaient susceptibles de servir de fondements à une opposition à la domination coloniale. L’islam et la langue arabe étaient les principales cibles de cette politique de dépersonnalisation du peuple algérien. L’Etat colonial détruisit les espaces culturels, les mosquées, les zaouïas et les médersas et s’accapara les biens habous dont les ressources servaient à en assurer le fonctionnement.

L’Etoile Nord Africaine s’opposa à cette politique d'assimilation et de dépersonnalisation assimilée à un « viol des consciences ». Elle refusait cette politique qui obligeait les Algériens à rompre le lien qui les unissait à leur terre, à leurs ancêtres et à leur culture. Face à la volonté de dépersonnalisation des Algériens, les militants nationalistes luttèrent pour préserver l’identité culturelle et religieuse de l’Algérie. Devant l’Assemblée Générale de l’Etoile Nord Africaine en mai 1933, Messali Hadj déclarait : « la France a laissé les Algériens dans l’ignorance de leur propre religion. Elle a infesté l’Afrique du nord de milliers de missionnaires qui ont essayé de christianiser son peuple. Heureusement, le peuple arabe, inspiré par une foi ardente, possède une force morale indestructible ; il ne pliera jamais devant la force matérielle » (6).

L’Etoile Nord Africaine attaquait tous ceux qui demandaient l’assimilation de l’Algérie et de son peuple à la France. Pour l’ENA, l’Algérie n’était pas la France et elle devait retrouver son indépendance et non s’assimiler à la puissance coloniale. En 1934, attaquant le cheikh Tayeb El Okbi qui avait déclaré que les musulmans algériens étaient heureux de vivre à l’ombre du drapeau tricolore, Messali Hadj, dans un article intitulé « L’Algérie n’est pas la France », concluait : « Cheikh Tayeb El Okbi, pas de déguisements trompeurs, pas d’égarements voulus qui pourraient tromper le peuple encore mal éduqué et l’écarter de sa véritable voie. De plus, pénétrez-vous de cette vérité immuable : l’Algérie ne fut jamais française, elle n’est pas française, elle ne sera jamais française de par la volonté de ses enfants » (7).

En réponse à la Fédération des élus, dirigée par le Docteur Bendjelloul, qui demandait l’assimilation totale de l’Algérie à la France, El-Ouma, l’organe de l’Etoile Nord Africaine, affirmait : « Le Docteur Bendjelloul, le khalife Djelloul et leurs compagnons n’ont pas le droit de parler de nous et de l’islam. Ils sont indignes de l’islam et de la société arabe. Partez hommes sans cœur, sans courage, sans dignité. Que ceux qui sont animés du même esprit s’en aillent de l’autre côté : qu’ils se fassent naturaliser et qu’ils nous laissent travailler pour la construction de notre patrie » (8).

Exposant ses idées anti-assimilationnistes dans un appel publié le 12 novembre 1936, Messali Hadj affirmait : « Intégration, annexion, rattachement, assimilation… Ce sont pourtant les mots dont se gargarisent des gens qui en ignorent le sens […]. Ils ne se rendent pas compte du caractère humiliant et honteux de ces revendications aussi risibles que déplorables. […] Un peuple qui demande son annexion par un autre peuple rompt tout lien avec son créateur, avec son passé et ses ancêtres et du même coup coupe les ponts avec les générations futures. Nous autres Algériens sommes porteurs d’une histoire glorieuse, d’une langue noble, d’une identité sacrée, et d’une conscience libre. Il ne saurait être question pour nous d’en faire abstraction et de demander l’annexion. Ce fait présagerait que notre tombe est déjà creusée, et que le linceul est prêt à nous couvrir. […] Nous préférons rester opprimés mais Algériens, plutôt que libres et Français. Cette parole peut embarrasser certains mais nous la supposons juste. Cependant c’est une parole juste et nous la répéterons sans complexe parce que la justice dénonce. […] Cette nation refuse de devenir française, n’en déplaise aux annexionnistes. Elle refuse de voir ses droits devenir l’objet de discussions complaisantes ou une simple valeur en bourse… Il n’y a pas de juste milieu ; patriotisme authentique ou trahison caractérisée » (9).

Ce refus de l’assimilation reposait sur la défense d’une identité spécifique : l’identité arabo-islamique. Cette défense de l’identité arabo-islamique de l’Algérie, face à la politique coloniale de dépersonnalisation, incitait les militants de l’ENA à mettre en avant leurs spécificités culturelles et religieuses afin de promouvoir une renaissance nationale-culturelle du Maghreb. Cela les encourageait à revivifier la culture populaire maghrébine façonnée par l’islam. Mouvement populaire, il était normal que l’Etoile Nord Africaine s’identifie sur le plan idéologico-culturel à la culture du peuple maghrébin dont elle voulait porter les revendications.

III- La référence islamique

La référence islamique n’était pas chez les militants de l’ENA une référence purement religieuse mais aussi une identité civilisationnelle. L’islam était perçu à la fois comme un lien transcendant avec le Créateur et comme une civilisation immanente porteuse d’une culture spécifique. Cette référence islamique, dans sa double dimension, était au cœur de l’identité politique et du nationalisme de l’Etoile Nord Africaine. Définissant le nationalisme algérien, Ahmed Ben Bella affirmait que ce n’était pas « un nationalisme comme celui né en Occident prenant ses distances avec Dieu, mais un nationalisme hanté par nos croyances et irrigué par notre foi en Allah, irrigué par l'Islam » (10).

Définissant les fondements idéologico-culturels de l’Etoile Nord Africaine, l’historien Mahfoud Kaddache affirmait : « les travailleurs immigrés formés au dur combat de la réalité ouvrière, restaient sensibles au message qui venait de ce qui représentait leur passé et leur rattachement à la civilisation arabo-islamique. Ce qui évoquait Damas, Baghdad et La Caire restait pour eux sacré » (11). Faisant parti de ces pionniers de l’immigration, Ameur Khider qui fut militant de l’ENA à Paris dans les années 1930, écrivait : « l’ENA comme le PPA ont levé bien haut l’étendard de la nation algérienne, celui de l’arabisme et de l’islamisme ». En conclusion de ses mémoires, il ajoutait : « Peuple algérien n’oublie jamais que l’Islam était en tête de nos valeurs durant les années de la lutte politique et durant les années de lutte armée » (12).

Le 8 mars 1959, dans un discours retraçant son action, Messali Hadj déclarait : « il y a plus de 30 ans, je disais à mes compatriotes : vous êtes capables d’obéir dans le domaine religieux à de nombreux préceptes, alors faites-en autant dans le domaine national. Prouvez-le, montrez-le lorsque le Mouvement national vous appelle à vous discipliner, à vous organiser, à vous libérer. Cela aussi c’est la religion. Ainsi, donc il est bien que les Algériens, les Tunisiens ou les Marocains étudient l’histoire de leur pays ou apprennent leur religion. Ils trouveront toujours quantité d’enseignement ayant trait à la foi à la religion, la nation, la liberté, la science » (13).

La référence islamique dans l’idéologie de l’Etoile Nord Africaine doit se comprendre au regard de la place de l’islam dans les luttes anti-colonialistes que connut le Maghreb. De la résistance de l’Emir Abdelkader à celle d’Omar Mokhtar en passant par celle d’El-Mokrani ou de l’Emir Abdelkrim el-Khattabi, l’islam fut toujours l’un des plus puissants facteurs d’opposition à la domination occidentale. A ce propos, Ahmed Ben Bella expliquait : « si la colonisation a finalement échoué, cela est dû à un fait irréfragable : l'Islam. Qui n'a pas compris cela, n'a rien compris à la révolution algérienne, n'a pas saisi l'intelligence profonde des événements qui se sont déroulés sur notre terrain » (14).

Au niveau individuel, il existait un lien qui unissait certains cadres de l’ENA, comme Messali Hadj, Mohammed Si Djilani ou Belkacem Radjef au monde des confréries soufies. Selon Benjamin Stora, « plus encore que la majorité des Algériens émigrés, il [Messali Hadj] restait l’homme marqué par la Confrérie des Derkaouas. Cette confrérie qui prescrivait le désintéressement des biens de ce monde et la distance à l’égard d’hommes exerçant le pouvoir. Les idées, les formes d’action, qui avaient marqué sa jeunesse dans la Confrérie des Derkaouas, ressurgissaient plus vivantes que jamais » (15). Benjamin Stora poursuivait : « formé par la Confrérie des Derkaouas, il voyait la force des Algériens, non dans la « recherche des biens et des richesses matérielles », mais dans la « richesse spirituelle » permettant d’assurer la cohésion du groupe pour l’indépendance. En même temps, qu’il était habité par son passé, par l’arabisme, par l’Islam, il accédait à une connaissance du combat révolutionnaire par le mouvement ouvrier organisé » (16).

De plus, à partir de 1932, l’ENA rentra en contact avec Chekib Arslane qui était l’une des figures les plus éminentes du mouvement de revivalisme islamique de l’époque. Expliquant l’influence de Chekib Arslan et de sa revue La Nation Arabe sur les mouvements nationalistes maghrébins en général et sur l’ENA en particulier, Mahfoud Kaddache écrivait : « l’apport incontestable de La Nation Arabe à la cause du nationalisme arabe a été la précision du concept nationaliste, et sa différenciation d’avec le nationalisme occidental […]. Pour les nations musulmanes sous le joug colonial, l’islam était le seul idéal pour lequel il était permis de combattre ; il était le seul principe qui pouvait discipliner les masses dans une seule doctrine fondée sur la fraternité et la justice. Pour les Musulmans, un patriotisme religieux avait remplacé le sentiment national, les Musulmans se considérant comme appartenant à une seule Nation » (17).

La conception d’un « nationalisme islamique » spécifique, largement influencée par les idées développées par Jamal ed-Din al-Afghani, était résumée dans une formule simple et claire par Chekib Arslan lui-même lorsqu’il affirmait : « je suis musulman avant d’être arabe parce que l’islam est la religion de l’humanisme. L’humanisme prime sur le particularisme. Si le nationalisme est une échelle vers cette religion, je suis le premier à sacrifier ma plume, ma langue, mes biens et mon sang pour mon arabisme qui n’a jamais cessé de combattre l’injustice et la tyrannie ; combat qui est l’une des caractéristiques de l’Islam » (18).

Dans cette perspective, le 23 décembre 1933 à Levallois-Perret, Messali Hadj déclara que la distance qui séparait les pays musulmans, pas plus que les divergences de leurs intérêts, ne devaient être un obstacle à « l’unité islamique ». Selon lui, c’était à la suite du fractionnement du monde musulman que l’impérialisme occidental lui imposa son joug. Il ajouta : « les mots humanité et civilisation ne sont aux yeux des chrétiens qu’un prétexte. Si une grande partie du monde musulman se trouve sous la domination étrangère, c’est en raison de son défaut total d’organisation. Pour se libérer du joug, les musulmans doivent donc s’organiser. L’Etoile Nord Africaine est là pour les guider et les conduire à la victoire » (19).

Ces trois axes fondamentaux de la politique de l’Etoile Nord Africaine peuvent servir de base de réflexion pour la construction d’un mouvement politique à condition de les adapter à la situation présente. Ces trois bases pourraient être définies ainsi : une autonomie et une auto-organisation reposant sur le postulat que l’immigration et les banlieues renferment suffisamment de ressources propres pour mener elles-mêmes, et de façon indépendante, leurs combats politiques ; le refus de l’intégration–assimilation, reposant sur une politique de dépersonnalisation, qui nie et combat toute identité spécifique ; une référence à l’islam, en tant qu’identité civilisationnelle, comme base de l’autonomie idéologico-culturelle car sans autonomie idéologico-culturelle il ne peut y avoir d’autonomie politique réelle.

Youssef Girard

Notes de lecture :

(1) Ce postulat du continuum colonial, fait par certaines associations et certains militants de l’immigration et des banlieues repose sur un certain nombre de constats objectifs. Les termes « gestion coloniale des quartiers » fait notamment référence à la répression collective dont sont victimes les habitants des banlieues et dont le « couvre feu », décrété en novembre 2005, était l’une des manifestations les plus prégnantes. L’Etat français gérait une crise sociale en ayant recours à une loi datant de la guerre d’Algérie. Les termes de « gestion coloniale de l’islam » servent à analyser l’ingérence de l’Etat français dans le culte musulman comme il le faisait dans l’Algérie coloniale où la loi de séparation des cultes n’était pas appliquée à la seule religion musulmane.
(2) La décision d’interdire la double appartenance prise par l’ENA en mai 1933, lui permit de s’émanciper définitivement de la tutelle du PCF.
(3) Ben Khedda Benyoucef, Les origines du premier novembre 1954, Ed. CNERMR, Alger, 2004, page 41
(4) Ibid.
(5) Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, tome 1, 1919-1931, Ed. Paris-Méditerranée, Paris, 2003, page 449
(6) Stora Benjamin, Messali Hadj 1898-1974, Ed. Hachette, Paris, 2004, page 109
(7) Ibid., page 116
(8) Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, tome 1, 1919-1939, op. cit., page 436
(9) Merzouk Khaled, Messali Hadj et ses compagnons à Tlemcen, Récits et anecdotes de son époque 1898-1974, Alger, El Dar El Othmania, 2008, pages 562-565
(10) Ben Bella Ahmed, préface aux Mémoires de Messali Hadj, Ed. J.C. Lattès, Paris, 1982
(11) Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, tome I, 1919-1939, op. cit., page 317
(12) Khider Ameur, La vie d’un orphelin, Mémoires d’un grand militant, Alger, Ed. Ihaddaden, 2006, pages 259-260
(13) Stora Benjamin, Messali Hadj 1898-1974, op. cit., pages 112-113
(14) Ben Bella Ahmed, L'Islam et la Révolution Algérienne, conférence du Conseil Islamique tenue à Genève les 10 et 11 mars 1985
(15) Stora Benjamin, Messali Hadj 1898-1974, op. cit., page 111
(16) Ibid., page 118
(17) Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, tome I, 1919-1939, op. cit., pages 315-316
(18) L’Algérie Libre, août, 1949
(19) Stora Benjamin, Messali Hadj 1898-1974, op. cit., page 109. Notons que le thème du fractionnement cause de la domination du monde musulman était un thème que Jamal ed-Din al-Afghani avait déjà largement développé.


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