Lemag.ma : Portail d’information dédié au Maroc et au Maghreb
Facebook
Twitter
App Store
Newsletter
Mobile
Rss
Une veille informationnelle sur le festival international du film de Marrakech App #eMarrakech #FIFM2016... https://t.co/34xwOAAqjU



Mourad Alami - publié le Mercredi 30 Octobre à 15:54

Le nouveau « style imagé » du Souverain!






Pour des considérations pratiques et sans vouloir rentrer trop dans les détails, je me limiterai à l'analyse de la phrase suivante du discours royal du 20 août 2012 et 2013, tout en mettant en exergue le type de compétence langagière qu’on a voulu donner à ce message, certes anodin, à première vue, mais qui reste à déchiffrer :  

1. « Nous commémorons aujourd’hui l’anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple, en même temps que la fête de la jeunesse. » (20 août 2012)

2. « C’est avec joie et fierté que nous commémorons aujourd’hui le 60ème anniversaire de la glorieuse Révolution du Roi et du Peuple. » (20 août 2013 )

Le style du discours de Mohammed VI est passé d’un « style sobre » à un « style imagé », d’un « style normatif » à un « style personnalisé », d’un « style distancié » à un « style humaniste». Le « style normatif » comme nous pouvons facilement constater dans la première phrase se limite à dresser un constat dans le lieu et le temps, un fait, une vérité, tout en s’abstenant d’exprimer des opinions individuelles, des jugements de valeur ou même de montrer ses sentiments ou émotions. La fonction sociale de ce style est la diffusion d’un message, transmis d’une manière solennelle, discrète, sans émoi ni passion, comme s’il s’agissait d’un texte de loi ou une sentence.

Quant à la phrase du « discours 2013 », nous apprenons bien qu’est-ce qui se passe à l’intérieur du locuteur : « c’est avec joie et fierté », ces deux réalités divergentes, externe et interne, joie vécue et partagée est bien l’accessoire d’une vie qu’on assume et consume ; car il faut se prononcer et prendre une position sur la vie, tout en faisant appel à l’imagination des concitoyenEs et jetant ainsi des ponts avec le public le plus large possible. Qui ne souhaiterait pas être optimiste et confiant en ce que la vie pourrait nous apporter ?

« C’est avec joie et fierté » est bel et bien une « captatio benevolentiae » de premier ordre, technique oratoire afin d’attirer l’attention de l’auditoire; intelligemment intégrée et mise en exergue, tout en créant immédiatement une certaine complicité avec son public, nourrie par la spontanéité jubilatoire et la joie de vivre ; étant donné que les mots ont bien une influence considérable sur notre bien-être, l’ambiance et notre humeur. Des termes comme « joie » ou « fierté » ont bien une finalité ; comme un bien d’équipement, un appareil ménager qui doit répondre à une fonction bien définie. Cette finalité est descriptible, muable et échappe ainsi à tout raisonnement scientifique ; elle est le produit, le fruit de l’expérience, nourrie par l’action, les faits, comme les mots d’ailleurs qui peuvent nous donner de la force, nous paralyser, bloquer, bouleverser ou bien nous rassurer.

La nouvelle approche du Souverain est totalement novatrice et en parfaite harmonie avec les nouveaux développements que connaît le Maroc, ainsi que la région, mais aussi avec le nouvel état d’esprit, l’état de maturité et la meilleure connaissance de soi. Etant donné qu’il s’agit bien d’un appel à la motivation personnelle qui est un processus et pas une finalité, liée étroitement à la confiance en soi, à une auto-évaluation réaliste et à beaucoup de réflexion. Sur la base de ces données, on est bien prêt à évaluer les points forts et les points faibles.

Faut-il par conséquent s’étonner comme nos compatriotes qui ont été surpris par les termes utilisés par le Souverain, jugés virulents et sévères ? Non, c’est loin d’être le cas. « De toutes les gloires, la moins trompeuse est celle qui se vit «, dira un jour Albert Camus. Car il faut savoir reconnaître ses carences, limites et faiblesses afin de les transformer par la suite en opportunités de succès et de réussite dans le futur proche.

Le nouveau style, le « style imagé » relève du domaine du dialogue, dû de manière substantielle à la touche significative et personnalisée du locuteur, parce que nous ne parlons pas de la même manière, ni nous utilisons les mêmes termes, sans parler des certitudes, croyances, centre d’intérêts ou goûts etc. Tout élément intériorisé se manifeste ainsi d’une manière personnelle, claire et distincte ; on peut même parler d’une approche dramatique, susceptible d’émouvoir et de créer, visualiser ainsi une certaine intensité émotive.

Ce style est plus proche du quotidien, où l’on juge, parle de ses sentiments, émotions, angoisses, s’ouvre sur son entourage, communique d’une manière sincère et authentique ; et ce texte là a en effet plutôt le caractère d’un dialogue que d’un monologue, comme il est le cas de la phrase du « discours 2012 ». Les termes et expressions choisis du dialogue sont directs, sans fioritures, décontractés et sincères. S’il n’y avait pas les énormes contraintes protocolaires, on aurait bien pu s’imaginer la nature de cette « joie » débordante, traduite dans les faits, les mimiques et les gestes afin de susciter une réaction de l’interlocuteur. Car ces compétences linguistiques non lexicales telles que l’information émotionnelle, la prononciation, la pause, la vitesse d’élocution, le rythme jouent bien un rôle non négligeable.

Mohammed VI veut se sentir à l’aise, proche de soi et de ses concitoyens, entendre sa voix, « sa joie » vibrer dans son intérieur, d’une manière fidèle et véridique. C’est pour cette raison qu’il y a une prédominance d’éléments stylistiques, inspirés par le langage courant : décontraction, souplesse, réalité concrète, expressivité émotionnelle, énergie et subjectivité.

Le Souverain ne commence pas sa première phrase comme en 2012 « Nous commémorons », mais par « C’est avec … que …». Il explique, développe, justifie, précise, « 60ème anniversaire », fait montre de grande humilité, fondements immuables des vertus d’une religion tolérante et d’une riche culture qui puise son originalité dans sa capacité à savoir respecter et se faire respecter, tout en se basant sur des règles communes, vecteur de solidarité, coexistence pacifique et prospérité. L’humilité est liée étroitement à la connaissance de soi et à une certaine maturité. On porte un regard serein, sage sur soi, accompagné d’un sourire et d’un clin d’œil. L’humilité c’est se reconnaître dans l’autre, tout en lui signalant son estime, sa compassion et affection.   

Enfin de compte, il faudrait se pencher sur l’adjectif descriptif « glorieuse » qui accompagne le substantif « Révolution » (2013), tout en lui donnant ainsi une âme, une expressivité et en précisant la valeur de cette « Révolution » ; on peut même parler d’un intensificateur sémantique. Puisqu’il modifie de façon conséquente l’énoncé du substantif. L’adjectif tranche, porte un jugement, finit par donner au substantif une certaine couleur, odeur. L’adjectif « glorieuse » fait partie de ces épithètes qui tolérerait bien mal des degrés de comparaison ; vu qu’il représente lui-même une sorte de climax.

De manière générale, on peut dire que les adjectifs expriment presque toujours le point de vue du locuteur, sa façon de concevoir les choses, son état d’esprit actuel, sa vision du monde, tributaire toutefois de l’instant, de l’ici et du maintenant, des circonstances etc. Ce qui n’était pas le cas dans l’antiquité où on partait du fait que l’emploi de l’adjectif épithète ne serait qu’un moyen stylistique dans le but de mettre en valeur des pensées et concepts bien modestes ; et c’est un euphémisme. Toutefois, employé et administré avec modération, il ne peut qu’enrichir la force d’expression du discours.

Par souci de concision, je me borne à ce constat, tout en cédant la place aux chercheurs et universitaires afin d’approfondir, d’enrichir la réflexion et mettre en valeur les discours royaux des dix dernières années. Cette approche n’est qu’une modeste ébauche, dans le but d’ouvrir une brèche dans la muraille de l’indifférence. Car il faut qualifier le nouveau style du Souverain de courageux, mûr et responsable. Style citoyen, tout court !

Mourad Alami
Mourad Alami
Biographie sommaire : Universitaire (Maroc/Allemagne), spécialisation en stylistique et analyse langagière du discours politique, journalistique et des textes publicitaires ; traducteur de plus de 300 ouvrages, surtout juridiques, économiques et scientifiques pour le compte de sociétés allemandes ; a publié des poèmes et des nouvelles en langue allemande depuis le début des années 80. Traduction entre autres de « la Mémoire d’un Roi » de Hassan II, français-allemand, Berlin 1996. Publication de 8 ouvrages en langue marocaine (roman, contes, études, essais, blagues, pièce de théâtre, poésie etc.).


Tagué : Mourad Alami

               Partager Partager


Commentaires

Dans la même rubrique :
< >

Samedi 3 Décembre 2016 - 10:37 L’ETOILE D'OR ne sera jamais marocaine!?

Vendredi 2 Décembre 2016 - 16:17 Ousmane Sow : Le sculpteur qui vient des étoiles