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Shaykh Abdallah Adhami - CGNEWS - publié le Jeudi 27 Décembre à 10:47

Le droit de changer de religion




Shaykh Abdallah Adhami : Depuis le code d’Hammourabi jusqu’à celui de Maïmonide, la plupart des grands systèmes juridiques ont affirmé que l’apostasie doit être punie.



Dans le célèbre code civil de l'empereur romain Justinien (483-565 CE), « corpus juris civilis », qui est la base de tout le droit canon et du droit civil moderne, l'apostasie devait être « punie de mort » et « aucune opinion dissidente n'était tolérante ».

Les codes bibliques stipulent que "celui qui doute de la Torah, ou tourne en ridicule un seul mot de la Torah – ou des auteurs rabbiniques – est un 'hérétique' au plein sens du mot, un infidèle … et qu'il n'y a pas d'espoir pour lui". Les lois relatives à un tel mécréant sont très strictes: "il doit être tué immédiatement". Ou comme le conseillait Maïmonide, rabbin et philosophe andalou du 13e siècle, constatant que la loi sur l'apostasie était tombée en désuétude à son époque: "on peut provoquer indirectement sa mort".

De la même manière la loi islamique, la charia, prescrivait la mort pour les cas d'apostasie publique dûment établie. Bien que nous ne possédions pas beaucoup de textes sur l'émergence et l'application de la loi de l'apostasie au début de l'histoire musulmane, son application effective dépendait en général du caractère public ou privé de la déclaration. Au sein de l'Etat islamique, ce que font les minorités, religieuses ou autres, dans leur vie privée restait à leur discrétion, même si, en toute rigueur, cela aurait pu être qualifié de "déviant" ou de contraire à l'enseignement islamique.

La charia, comme toutes les lois religieuses, règle les procédures cultuelles ainsi que les codes de conduite et d'éthique individuels et collectifs. Contrairement aux idées reçues en matière de religion, le royaume terrestre selon la charia s'entend en réalité, à toutes fins pratiques, comme essentiellement séculier.

Du point de vue de la religion, un être humain, de par sa nature profonde, aspire à adorer Dieu sans entrave. Ainsi, le domaine privé de l'apostasie a toujours reflété des dimensions plus complexes qui rendent impossible un jugement humain définitif. Les mystères du coeur et de l'esprit se situent au-delà de la théologie, tout comme ils sont à peine accessibles aux neurosciences.

C'est notre rencontre créative avec la vie terrestre et séculière qui révèle notre capacité à être utile aux autres. C'est l'instrument fondamental qui nous permet de nous élever au-dessus de notre statut spirituel. Une dévotion authentique et sincère devient ainsi le baromètre quotidien de notre état spirituel.

Le débat libre et rationnel a toujours pu trouver place dans le contexte religieux de la charia. Ce phénomène islamique était unique, aussi réel en Europe, à Cordoue, que dans le monde arabe, à Bagdad. Ni la théologie abstraite des philosophes Mutazilites, au 9e siècle, ni la dialectique étrangère sans concessions des Frères de la Pureté, cette confrérie secrète du 10e siècle, n'ont jamais été des motifs suffisants pour qu'on les chasse du giron de l'islam.

La preuve la plus remarquable du fait que l'apostasie "privée" n'est pas punie dans l'islam est l'existence toujours vivace de ceux qu'on appelle "les hypocrites" dans la société à Médine, et ce en dépit des passages sévères à leur sujet dans le Coran. Mieux encore, la pensée "hérétique" privée n'a jamais été ni censurée ni sanctionnée. Tant qu'elle ne fait pas l'objet d'une prédication publique, l'apostasie en soi n'est pas condamnée, et jamais il n'a été dit qu'elle devait être réprimée.

Ce qui permet aux institutions de la société civile de persister ce sont les manifestations extérieures, visibles, de leur stabilité dans le siècle.

Par sa résistance non violente, à La Mecque, et par son action diplomatique pendant la durée du traité d'Houdaibiya, le prophète Mahomet a donné à ses compagnons une leçon semblable. Selon ce traité, le Prophète a permis à des gens d'émigrer sans aucune représailles, en dépit du fait que, ce faisant, ils abandonnaient l'islam (certains n'ayant adopté la nouvelle religion que par intérêt personnel).

Aucun prophète n'a jamais reçu le droit d'émettre un jugement au sujet de la foi d'un être humain — ainsi que le Coran l'affirme de façon réitérée, tout jugement appartient à Dieu seul. En conséquence, le service constructif apporté à nos traditions sacrées consiste à montrer leur pertinence en tant que porteuses d'infinie créativité et non à les rabaisser en les appliquant au jugement de la culture contemporaine.

Nous devons reconnaître et affirmer que la diversité et la différence font partie de l'intention divine à l'égard de la création — "Nous avons fait de vous des nations et des tribus pour que vous vous entreconnaisiez" (Coran, 49.13). Le provincialisme et le relativisme seront toujours des défis à la diversité — surtout lorsque celle-ci se cache sous les habits de la tolérance; et ce n'est pas non plus parce que les gens sont intrinsèquement incapables de vivre ensemble.

Nous avons besoin d'un d'une nouvelle profession de foi envers la vérité et la libre recherche de la vérité dans le cadre de nos institutions établies, savantes et non sectaires. Thomas Jefferson exhortait: "La vérité est... l'opposé adéquat et suffisant contre l'erreur". Ce n'est que dans le cadre de la liberté de parole respectueuse de l'autre et dans le débat que les idéologies peuvent être jugées et contestées sur leurs propres mérites.

La réforme qui fait gravement défaut — sur la planète toute entière — est une réévaluation honnête des sources originelles de tous nos mythes culturels oppressifs et de tous les modes de pensée tyranniques.

En tant que musulmans, nous devons créer un baromètre supérieur pour évaluer ce qui constitue la compétence au service des disciplines érudites de la charia. Nous serions ainsi mieux équipés, en clarté de vue et en assurance, et n'aurions pas besoin de nous manifester par des protestations aussi futiles que passionnées chaque fois qu'un vent fugace semble vouloir interroger notre foi.

Dirigeants religieux de toutes confessions que nous sommes, nous devons reconnaître notre part de responsabilité dans une bonne partie de l'aliénation et des fractures qui séparent les croyants de par le monde. Une telle démarche commencerait à restaurer le crédit de nos institutions, ce qui pourrait à son tour déboucher sur un renouveau de l'imaginaire religieux des masses.

En dernier lieu, nous devons renouveler notre consécration, en tant que dépositaires publics de la foi, à un ethos de service compassionnel et désintéressé. Nous nous élèverons ainsi plus près de l'exemple auquel nous prétendons être fidèles - l'exemple des Messagers Bénis.

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* Shaykh Abdallah Adhami, imam arabo-américain est un théologien islamique de premier plan. Il travaille à l'heure actuelle sur une recherche relative aux implications linguistique de certains vers apparemment problématiques du Coran.


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