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Naif Al-Mutawa - CGNews - eMarrakech - publié le Samedi 27 Septembre à 10:10

Laissons le Coran se définir tout seul




Naif Al-Mutawa* : Dans le monde arabe, on tient pour vérité vraie que la meilleure version du Coran est celle de l’original en arabe classique. Mais en refusant de l’exposer à toute traduction, respecte-t-on la volonté de Dieu ou la refoule-t-on ?



Aux yeux de beaucoup de gens, ce qui ferait la différence entre le Coran et les autres livres saints c’est qu’il n’est pas altéré par la traduction, vu que toute traduction fait perdre au mot traduit son souffle et sa profondeur originels. Mais est-ce vraiment le cas ? Ne peut-on pas également soutenir qu’un mot, une fois traduit en cent langues, véhicule un souffle et une profondeur encore plus grands ?

Le Coran se définit tout seul. De façon moins parfaite, sans doute, en suédois qu’en arabe, mais certainement beaucoup plus appréciable pour les Suédois. Le bien ne saurait être otage de la perfection.

En fait, la vie n’est jamais en blanc et noir. C’est le gris qui prime. Avant l’âge adulte, je n’arrivais pas à trouver ma voie en matière de religion. Dans le monde arabe, la religion était toujours enseignée sous forme d’absolus. Lorsque j’étais jeune, j’avais beau ne pas savoir grand’chose, je savais que je ne pouvais pas vivre dans un monde en blanc et noir, un monde défini par oui ou non. J’en eus la démonstration la plus frappante à l’occasion d’un sermon prononcé par un jeune imam doctorant à la Harvard Divinity School.

Parlant à un groupe de jeunes étudiants musulmans, l’imam Talal Eid leur dit : “si vous me demandez si le prêt avec intérêt est interdit (haram) par l’islam, je vous dirais que oui, citations du Coran à l’appui”.

Après avoir réfléchi un long moment, il ajouta : “Cela dit, si je ne pouvais pas payer ma voiture à tempérament, je ne serais pas ici à vous parler de l’islam”.

Par cet exemple, aussi simple que parlant, de la différence entre l’absolu et le relatif, l’imam m’a montré comment me ménager un espace de tolérance et de compromis.

Grâce à lui, j’ai pu, sans états d’âmes, devenir le juge de mes propres actes, choisir mon cap, marcher à ma propre cadence. Il m’a permis d’utiliser sans crainte mes propres règles en mettant en œuvre les leçons apprises avec le cœur et la pensée que Dieu m’a donnés.

Personne n’a le droit de me forcer à m’éloigner de mon devoir de musulman en décrétant qu’il n’y a qu’une seule et unique façon de vivre ma vie et de pratiquer ma foi.

La tolérance commence en classe. La tolérance commence à partir du moment où on nous permet de lire n’importe quel texte, de n’importe quelle source, dans n’importe quelle traduction, et d’exprimer nos opinions. La tolérance existe lorsqu’il y a autant d’opinions que d’individus, et quand c’est le pouvoir de la raison qui distingue une bonne d’une mauvaise note.

Dans une éducation arabe, le pouvoir de la mémoire et de la répétition sont trop souvent récompensés, le pouvoir de la raison étant réprimandé.

Dans nos écoles, nous avons 20 sur 20 lorsque nous arrivons à retenir par cœur l’enseignement donné, mais cette note tombe à zéro si nous osons l’analyser. Pire encore, nous nous faisons traiter d’hérétiques. J’ai entendu des quantités de gens affirmer avec fierté que la répétition vaut mille fois la réflexion.

A cela je réponds que si Dieu avait voulu que nous soyons perroquets, il nous aurait dotés de plumes et de becs, et non d’un cerveau et d’un libre arbitre.

Il faut que ça change.

En Europe, c’est la Renaissance qui a aidé à ébranler le pouvoir de ceux qui préféraient la récitation à la raison. L’art a joué un rôle immense dans cette révolution. A cette époque, les gens ont eu soudainement le droit d’avoir leur opinion devant une œuvre d’art, et de la discuter. Pendant ce temps-là, dans notre coin de désert, l’art s’est longtemps limité exclusivement à la calligraphie du Coran.

Si merveilleux que soit notre art, son expression ne laisse aucune place à l’ouverture qu’est l’interprétation. Quel avis pourrait-on exprimer ? Je n’aime pas le violet de ce verset ? Le calligraphe aurait peut-être dû écrire plus gros ?

Un jour, je demandai à mon fils de dix ans, Hamad, ce qu’il pensait de la Joconde de Leonardo da Vinci. Il me répondit qu’il aimait bien son sourire, mais pas les couleurs, trop sombres à son gré.

Alors je lui demandai son avis sur un bel exemple de calligraphie coranique qui orne un mur de notre maison. Il la regarda et me demanda de que je voulais dire. “Hamad, tu viens de me dire ce qui te plaît et ce qui te déplaît dans la Mona Lisa. Pourquoi ne peux-tu pas me donner ton avis sur ce tableau-ci ?”

Un peu perdu, il me dit : “Mais c’est le Coran. Bien sûr que c’est beau”. C’est vrai que c’est beau. Mais là n’est pas la question. Un jour Hamad saura, en usant de sa propre intelligence, pourquoi c’est beau.

*Naif Al-Mutawa, docteur en psychologie clinique, est aussi le créateur de The 99, bande dessinée de renommée internationale qui met en scène des super-héros dérivés d’archétypes islamiques. Pour plus de détails, voir www.the99.org. Article écrit pour le Service de Presse de Common Ground (CGNews).



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