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Abderrahman Benhamza - publié le Mardi 27 Octobre à 10:13

La peinture marocaine, ses maladies et les autres.




Abderrahman Benhamza * : La peinture marocaine serait-elle née tarée, avec une tendance prononcée à la mégalomanie, à la mythomanie, à la loufoquerie, si ce n’est pas à la schizophrénie (tendance certes autrement considérable s’il s’était réellement agi de génie).



La peinture marocaine, ses maladies et les autres.
Toute jeune qu’elle soit, déjà on lui diagnostique un ensemble d’attitudes et de travers qui poussent à s’inquiéter sérieusement sur sa fiabilité, sur sa portée sociale et son impact sur les consciences. (On voudrait bien n’y voir là, par indulgence, que l’expression sublimée d’une identité commune…).

Ceux qui s’y sont adonnés les premiers, ne portaient-ils pas les germes des désordres et des troubles qu’elle connaît actuellement ? Qu’ils figurent ou qu’ils abstraient, la déviation est là, avec son cynisme primitif : plagiat, mimétisme, monomanie, affabulations de toutes sortes, malhonnêteté, etc. Un peintre qui continue d’orientaliser, par exemple, peut-il encore être considéré comme un artiste ? un créateur ? Mérite-t-il qu’on lui donne ce titre ? N’était-ce pas là un simple passe-temps qui aurait dégénéré ? De même un figuratif peignant ses niaiseries paysannes d’arrière-pays à la manière de celui-ci ou de celui-là, apporte-t-il quelque chose d’édifiant, qui pourrait le distinguer, à part de la redondance affadissant une palette usée jusqu’à la corde ? Depuis qu’ils manipulent leurs pinceaux, y-a-t-il jamais eu chez les artistes dits naïfs autre chose que ce qui a, dès le départ, définitivement plu dans leurs œuvres à un public d’amateurs superficiels et friands d’exotisme ? Ne restent-ils pas au fond de gentils « artisans », chevillés à leur plastique populiste atteinte depuis belle lurette de cyanose?

Aujourd’hui la peinture marocaine est devenue malade de ses peintres. Ces peintres qui, à quelques rares exceptions, n’ont plus en tête qu’un seul souci, celui de plaire pour pouvoir vendre. Or, c’est le grand danger que court un artiste quand il commence à plaire, et qu’il vend uniquement parce qu’il plaît. Plaire ? Qu’est-ce à dire ? Cela a-t-il rapport avec l’émotion que provoque généralement en nous une œuvre dite belle ? Le Beau artistique n’est-il pas d’abord quelque chose de bizarre, d’original aussi (à l’origine de quelque chose) ? Rarement a-t-on eu la chance de rencontrer ce genre de sentiment dans les productions de nos peintres. Quand on regarde celles de nos « réalistes » toutes tendances confondues, quand on découvre toute « la mauvaise littérature » mise dans leur travail : portraits guindés et imitateurs, scènes de genre de faible saillance, où prolifèrent tous les programmes d’usage, paysages snobés, le tout embourbé dans le fossé des conventions, même si les aspects géographiques et humains à rendre peuvent paraître techniquement passablement réussis, on finit par deviner qu’ils ne cherchaient qu’à reproduire au lieu de produire, analyses personnelles à l’appui. Pacotille folkloriste à vendre après comme une marchandise acquise par la force du travail, dans un système capitaliste où l’artiste a pris figure de prolétaire. On cherche à vendre en évitant cependant de trop conformer le signifié à son référent, en se servant avec prudence des recettes de la représentation qualifiée à tout hasard d’académique ou de classique, dont on transfigure la réalité des règles, à des fins de revendication personnelle, qui ne sont au fond que manigances et tromperies. Car la vraie création, éminemment subjective, se moque de la nature et ne s’embarrasse ni des règles ni des démarches ; libre, elle n’arrête pas d’anticiper. Sinon, on en est encore au stade de l’apprentissage.

De ce genre de travail, on ne garde en fin de compte qu’une impression fugitive de chose plus ou moins bien faite. Quant à ce qui fait psychologiquement l’artiste, c’est-à-dire l’auteur de l’œuvre, ça n’y est pas vraiment, ou alors de manière fort douteuse. Non que celui-ci en soit volontairement absent. C’est l’absence même d’une thématique imaginative propre à lui qui trahit son absence évidente. C’est ce qui fait que, moutonniers, beaucoup de nos artistes font à peu près la même chose. N’aurait-il pas alors suffi d’un seul pour faire le travail de tous sans que cela y paraisse ? D’où la facilité de plagier le premier venu.

Certes, la peinture n’a jamais été tout entière dans l’objet peint, si proche de l’entendement commun que soit ce dernier. Or nos artistes, peut-être parce qu’ils sont la plus part du temps des autodidactes, continuent de croire le contraire. Le génie de la forme et de ses merveilleuses connotations leur échappe, n’ayant jamais eu que celui de la banalité. Ils n’en veulent que le côté soi-disant « esthétique », c’est-à-dire décoratif, et, comme on parlerait d’un biscuit à croquer, ils y mettent toutes leurs intentions utilitaires. Le langage mercantiliste reste intimement lié aux coups de pinceau sur la toile. Les couleurs, valeurs et tons s’appliquent au rythme d’un calcul mental consumériste à 90%. Loin de l’artiste l’idée « folle » de l’art pour l’art. Les touches sont mesurées au balancier d’une cote à garder ou à veiller à toujours hausser. Et, au fur et à mesure que les toiles se multiplient, l’atelier prend les proportions imaginaires d’une enchère à huis clos. Quand enfin nos artistes seront devenus tous presque riches, alors on parlera d’une crise de l’art à la marocaine, comme on aime dater celle en France à partir de 1900, au temps des impressionnistes.

Moralement, un ouvrier d’usine ne cultiverait pas des pensées aussi impures. Quelles que soient les contraintes qui pèsent sur l’exercice de l’art, l’acte de création restera indépendant. C’est un moment de libération, de réconciliation avec soi. Qu’ils ne vendent pas toujours ou vendent mal, boudés ou trompés par les acheteurs, ceux qui en jouissent sont rares. Ils ne courent pas derrière les vaines glorioles, ni derrière les médias dont le suivi est souvent intéressé, non plus derrière les collectionneurs dont le désir d’acquisition sent fortement l’intention caritative. Ils ne rêvent pas de consécration dans un bled où l’art n’est encore qu’un divertissement, ni de médailles qui, supprimées, feraient pousser les vrais artistes. Et si, depuis Marcel Duchamp, « l’art est un artefact suprême, une magie de faussaire », ils continuent quand même de croire en la vertu de la sincérité, la seule payante.
D’où notre idée que, de son côté, l’abstraction au Maroc n’a jamais été qu’un maniérisme dont les formes n’entretiennent pas de relation socioculturelle avec le contexte, si on exclut celles prises au patrimoine arabo-musulman (le plus souvent superficiellement revalorisées).

Nos abstraits ont le don de puiser dans plusieurs styles, cela va de la tache gouachée ou à l’huile jusqu’à la peinture synthétique ou industrielle, dont les pop-artistes s’étaient déjà largement servis. Comme résultat, cela débouche sur des produits décoratifs ici, d’une neutralité équivoque là. Cela débouche en somme sur un art de la trahison et du mensonge, comparable à bien des égards aux infinis artifices de l’image télévisuelle dans ses multiples combinaisons, consommées à longueur de journée.

Tout bien réfléchi, que vaut par ailleurs la peinture marocaine en ce début du vingt et unième siècle, en ce temps de marchandisation à outrance et de monopole international ? Elle reste un art local, égaré dans des labyrinthes théoriques à n’en pas finir, portant les stigmates d’un lourd héritage iconographique ambigu. Parfois, elle emprunte les voies du tourisme culturel pour se faire un peu valoir et mieux respirer : expositions à l’étranger débrouillées individuellement ou sous l’égide du ministère de la Culture, résidences d’artistes pistonnées ou payées rubis sur l’ongle ; manifestations associatives qui ont tout l’air d’excursions et qui ne profitent qu’aux intéressés, invitations mondaines petit bourgeoises, qui fleurent le parti-pris et le népotisme, dans le cadre d’indifférents échanges bilatéraux.

Vu l’étrange éclosion massive que connaît l’art au Maroc ces dernières années, on aurait aimé qu’il y ait au niveau de l’Etat une véritable politique de mise en valeur générale, qui ne souscrit pas au simple partenariat ni à une sponsorisation sporadique, paternaliste et le plus souvent tendancieuse. Tout art est à l’image de son pays. Le nôtre est depuis longtemps livré à lui-même, empêtré dans ses querelles syndicales ou associatives, donnant parfois l’image d’un sac de crabes. L’arrivée de la carte d’artiste n’a fait en réalité que semer davantage discorde et zizanie, occasionnant des frustrations inattendues et attisant les rancoeurs. Car les critères de jugement et de sélection pour la reconnaissance d’un talent semblent mis entre les mains d’une « oligarchie » artistique que décrient la plupart. D’autant plus que ni les critiques ni les historiens d’art n’ont voix au chapitre. Plutôt qu’à la raison et à l’intelligence, on préfère donner la parole aux sentiments.

En attendant une promotion réellement citoyenne, qui égaliserait démocratiquement les chances et non pas les dons, la création plastique au Maroc, mal accueillie et mal définie, ne sera jamais qu’un vain mot.

* Poète et Critique d'art



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