Lemag.ma : Portail d’information dédié au Maroc et au Maghreb
Facebook
Twitter
App Store
Newsletter
Mobile
Rss
Italie: référendum à risque, en pleine vague populiste, pour Renzi: Le chef du gouvernement... | via @lemagMaroc https://t.co/JlyujW1Cxy



Matthew Weiner, CGNews - publié le Mercredi 5 Septembre à 13:34

La foi et les actes: compte-rendu du livre d'Eboo Patel, Acts of Faith




Matthew Weiner - Au sein de la communauté musulmane américaine, un phénomène est en train de se répandre qui va changer l'histoire de l'islam.



De jeunes musulmans, enfants d'immigrés pour la plupart, se sont mis à réfléchir publiquement sur leur islam. Beaucoup parmi eux deviennent, ou sont devenus, des spécialistes de l'islam, militant pour un islam civique. Souvent, ces jeunes hommes et ces jeunes femmes ont été élevés dans des milieux familiaux franchement laïcs, si bien qu'en devenant des musulmans conscients de leur identité musulmane ils doivent se reconstruire une représentation de ce que signifie être musulman tout en étant Américain. Il est certain que ce groupe en expansion, et en lui-même divers, ne manquera pas de "changer à la fois la perception qu'ont les Américains de l'islam et celle qu'en ont les musulmans d'un bout à l'autre de la planète".

Une des vedettes de ce groupe est Eboo Patel. Fondateur d'Interfaith Youth Core, Patel ne se contente pas de représenter ce nouveau visage de l'islam, il le fait en franchissant les démarcations religieuses. Pour lui, être musulman, c'est embrasser la différence - et qu'y a-t-il de plus important de nos jours?

En suivant le cours de son récit, on comprend que c'est cette rencontre avec la différence qui l'a conduit à mieux comprendre sa propre foi et à devenir un bon musulman. L'histoire de Patel est importante, ne serait-ce que parce qu'elle nous montre que les initiatives interconfessionnelles, c'est-à-dire le travail dans la réciprocité avec l'autre en religion, ne dégénère pas forcément en espéranto des religions, ou dans un parti pris libéral du fait religieux, mais peut au contraire renforcer et approfondir notre propre foi, en construisant sur notre appréciation de celle d'autrui.

Le livre de Patel est à la fois facile à lire et bourré d'informations. La ligne du récit est simple sans être simpliste: un jeune musulman grandit à Chicago, se rendant compte qu'il se distingue de la plupart des gens qu'il côtoie. Certains sont bons envers lui, d'autres sont racistes, et deux voies s'offrent à lui pour régler ce problème: soit se replier et devenir lui-même raciste par réaction, soit travailler avec ceux qui sont différents afin de changer les choses. Il s'agit là du thème du livre, car Patel choisit évidemment la deuxième voie, tout en se rendant compte que ce choix vient peut-être moins de lui-même que de ses parents et de ses professeurs. A partir de là, Patel comprend pourquoi nous devons favoriser des rapports positifs avec les jeunes musulmans d'Amérique et du monde. A ce moment critique de notre histoire, les musulmans peuvent basculer dans le "bien" ou dans le "mal", selon l'influence qu'ils subissent. Bien sûr, le tableau est plus compliqué, ce que Patel, cet érudit-militant, reconnaît volontiers. Mais nous vivons une "époque troublée", pour reprendre les termes de la sociologue Anne Swiddler. Cette époque exige une réponse forte. Nous avons besoin de figures héroïques et Patel, malgré son jeune âge, se dirige sans aucun doute vers cette noble vocation.

Le récit de Patel est l'histoire de la victoire de la tolérance et du compagnonnage, C'est aussi un récit de voyages et la narration ici aussi est limpide et émouvante. En prenant conscience de son moi, Patel sillonne le globe, rencontrant des êtres comme le Dalaï Lama et le Dr Ariyaratene (tous deux bouddhistes). Il puise son inspiration dans des modèles comme Gandhi (hindou) et James Baldwin (afro-américain à la fois chrétien et ouvertement homosexuel). Chemin faisant, il redécouvre sa propre tradition, au contact avec des musulmans d'exception comme Rumi.

Dans son autobiographie, Patel ne s'étend pas ouvertement sur le côté relativement intolérant que l'islam, comme toutes les autres religions, peut présenter. Mais il le fait implicitement. S'il n'insiste pas sur les déviances de l'islam, il ne fait pas non plus un gros effort pour le défendre.

C'est là un des aspects intéressants du livre. De nos jours, tout ce qu'on écrit sur l'islam se doit d'être islamophile ou islamophobe. Patel analyse l'islam avec naturel, exposant les gloires et les dangers inhérents à toute tradition vécue. Qu'il soit rendu hommage à Eboo Patel, qui, refusant de voir l'islam en noir et blanc, nous en brosse un tableau à la fois réaliste et complexe.

C'est un livre que chacun doit lire, sans se contenter de l'effleurer par critique littéraire interposé. Allant à la recherche d'un monde interconfessionnel, Patel constate la lacune morale: il n'existe pas de lieu pour l'engagement des jeunes, car ce sont bien les jeunes qui peuvent facilement basculer dans l'intolérance ou embrasser la cause de la justice. C'est ainsi qu'il décide de créer l' "Interfaith Youth Core".

C'est ce qu'il fait, et tout le reste n'est que son histoire. Une histoire qui mérite d'être lue. J'attends avec impatience le chapitre suivant.

* Matthew Weiner est directeur des programmes de l'Interfaith Center de New York et doctorant à l'Union Theological Seminary.



               Partager Partager