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Abderrahman Benhamza - publié le Mardi 10 Février à 00:00

LA QUESTION : Le marché de l’art au Maroc






D’artiste « inspiré », (celui que nous avons connu dans les années 70, dans un Maroc où la culture aidant et se vulgarisant, tout promettait alors une heureuse évolution des choses, une éducation des masses et un changement des mentalités transcendant et éclairé), le peintre s’est transformé en artiste « artisan », y compris les anciens, qui n’ont pas hésité de tourner casaque avec le temps et de se faire candidat à la folle course au sandwich actuelle.

Aujourd’hui les interactions entre le champ culturel et le marché, n’ont plus pour sujet que les transactions et l’estimation financière demeure le critère exclusif du jugement esthétique. Le discours critique sur l’œuvre d’art se limite à une phraséologie de la complaisance et l’artiste n’a de cesse de jouer un rôle de courtisan, de thuriféraire impudique…

Car, il semble qu’il n’y ait plus rien à dire des œuvres quand elles ne servent pas à alimenter le flux des bénéfices… Le marché de l’art au Maroc est aujourd’hui tout simplement un marché du négoce. La préoccupation majeure de nombre de nos artistes est de répondre à la demande d’un acheteur potentiel venu celui-là faire ses emplettes, parce qu’animé par des motivations spéculatives. C’est quelqu’un qui investit, afin de capitaliser.

L‘histoire de l’œuvre, le recul dans le temps, l’opinion critique, il les considère avec condescendance mais s’en sert à l’occasion pour écouler avantageusement sa marchandise : il pense en son for intérieur que le jugement esthétique au Maroc n’a aucune valeur en soi s’il ne souscrit pas à son argumentation commercialiste et rentre dans ses points de vue personnels ! C’est pour cela, considérons-nous, que l’exercice de la critique d’art au Maroc est presque impossible, confrontée à un égoïsme des plus bas.

Appâtés par le gain facile, nos artistes (qu’ils soient figuratifs ou abstraits) donnent alors carrément dans la reproduction. Ils se contentent de fabriquer des œuvres interchangeables, deviennent « récréatifs et guignolesques » pour deux sous, snobant une originalité qu’ils n’ont pas et adoptant un look symptomatique, tel qu’on en voit à certains maniaques de la gloire. Le plus curieux, voire le plus grave, c’est quand l’artiste est en même temps galeriste.

Déjà la plupart de nos « créatifs », tous âges confondus, n’ont aucune culture artistique théorique. Des autodidactes ! Et ce qu’on dispense dans nos écoles des beaux-arts comme enseignement relève du catéchisme. Etre galeriste suppose en principe qu’il y ait eu préalablement une formation et des connaissances solides en matière d’art. Ce n’est pas le cas ici. Ici, il n’est question que de commerce et de rien d’autre. Baudelaire disait à ce propos que « l’esprit de tout commerçant complètement vicié » ; il n’hésitera pas de vous prêter le bonjour, comme l’Avare de Molière.

En effet, le credo du commerçant, c’est la rentabilité (« rends-moi plus que je ne te donne ! »), au-delà de quoi tout le reste n’est pour lui que vanité et impatience de l’esprit. Le galeriste artiste visite alors volontiers les biennales, les salons, les foires artistiques – ces secteurs informels – tout heureux comme s’il allait au souk ! Un artiste commerçant de la sorte est pour nous, déontologiquement parlant, une aberration. L’intermédiation lui conviendrait sans doute mieux.

Et s’il croit avoir des prétentions professionnelles, de connaisseur et d’averti, pourquoi pas alors l’expertise, puisque c’est à la mode ? Ce sera plus crédible au regard de tous, les acquéreurs compris. Au moins là, c’est légal et personne n’aura rien à redire ! Par ailleurs, les amis relevant du domaine et que préfère se faire généralement un galeriste marocain, ce sont les collectionneurs d’art (ou ce qui semble être le cas). Pas les artistes. Un artiste, ça s’exploite par hypothèse, surtout quand il est à ses débuts. Tandis que les collectionneurs font l’objet de tous les égards qui sont dus à leurs titres et à leur fortune. Dans les pays du Tiers-monde, la sociologie de l’art évoque d’habitude à ce sujet un rapport de méfiance constant entre galeriste et artiste, lequel rapport est dûment vernissé par une bonhomie circonstancielle.

Question de bizness, cela va sans dire, sous-tendue par une dépendance unilatérale et un certain esprit d’hiérarchie que l’artiste sent exister entre lui et son interlocuteur. Pourtant, les bonnes manières veulent qu’on parle là de confiance mutuelle et de promotion ! Mais cela n’arrange guère les choses, au fond. Pour preuve indirecte, ce nomadisme endémique que connaissent les artistes, surtout les jeunes et les moins jeunes, en quête d’un espace convenable pour exposer. Chaque fois, il leur faudra s’entendre sur les pourcentages, les prix de vente, le catalogue, le coût de la médiatisation, la durée de l’expo, etc. Et chaque fois, ils ont l’impression de démarcher leur première sortie publique. Quand bien même certains auraient-ils un dossier de presse substantiel et un parcours plus long que les années, ils devraient eux aussi procéder soit par relations interposées soit en faisant des concessions.

Et comme un artiste, c’est quelqu’un de vulnérable, ou il admet ce qu’on lui propose comme conditions d’accrochage, ou alors c’est le rejet. Pour le galeriste, les lois du marché se résument le cas échéant aux services qu’il présente et aux charges dont il doit s’acquitter : impôt, contacts, éclairage, location, secrétariat, tout cela l’oblige et fait délier sa bourse (dit-il). Si jamais il y a une bonne vente, (et c’est, au Maroc, le but essentiel de toute exposition), cela ne peut qu’arranger tout le monde.

Dans le cas contraire, le peintre risque d’être déconsidéré et même déclassé par rapport aux amateurs, et parfois pour longtemps quelle que puisse être l’importance de son travail. Bien entendu, la réussite d’une vente dépend des acquéreurs ; ce sont eux qui décident. Dans l’absence d’un suivi médiatique qui pourrait renseigner de manière intelligente sur les coulisses du marché, ces gens-là ont le bras long pour donner ou non crédit, en argent sonnant, à ce qui leur est offert comme art. Or, la plupart d’entre eux ne bénéficient pas de culture artistique qui les guiderait dans leur choix. S’ils achètent, c’est par motivation spéculative, comme nous l’avons avancé plus haut, ou ostentatoire, jamais civique. Comme les galeristes, ils créent leur propre marché et se passent les codes entre eux, car ils ne visent que le profit.

On est loin du Vollard de Cézanne et d’un Kahnweiler des années 20 en France, pour lesquels la reconnaissance d’un vrai talent ne se calculait pas en autant de billets de banque craquant neuf, mais se confirmait à la lumière de ses qualités esthétiques, du Beau dont elle tire sa raison d’être. On est loin de ces combats historiques qui ont été menés un peu partout en Europe par les artistes pour imposer leur art sans se prévaloir d’aucune situation matérielle stable à même de les détourner de leurs revendications légitimes.

Renonçant à leur vocation et à leurs prérogatives qui font leur dignité, les artistes marocains ont fini par décevoir. Au lieu de sauvegarder leur autonomie d’agents culturels évidents, de cultiver leur personnalité à des fins citoyennes, conscientes et libres, ils se laissent duper par une bourgeoisie mercantiliste et cynique, qui a tôt fait de leur passer le licol et de les vassaliser. Et requiem pour un art qui aurait dû être !...



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