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John L Esposito - CGNEWS - Social Science Research Council - publié le Vendredi 11 Janvier à 18:54

L'après Bhutto




John Esposito : Pendant longtemps, le monde conservera le souvenir d'une Benazir Bhutto musulmane et moderne, première femme premier ministre de son pays, par deux fois élevée à ce poste, brillante, belle, talentueuse, convaincante, courageuse, charismatique, fine politicienne et dirigeante politique avisée, qui appelait de ses vœux un Pakistan démocratique et laïque.



Certes, Benazir était tout cela. Mais, tout comme son père, Zulfikar Ali Bhutto et tant d'autres responsables politiques pakistanais, elle a aussi légué un héritage politique imparfait, à la fois reflet et cause des nombreux problèmes que connait aujourd'hui ce pays.

Pendant ses deux mandats à la tête du gouvernement, Benazir Bhutto, cette réformatrice annoncée, a été incapable d'effectuer un quelconque changement politique ou social digne d'attention; en tant que dirigeante, elle a peu fait pour l'immense majorité de Pakistanais qui vivent dans la misère d'une société féodale; en tant que féministe reconnue et malgré toutes ses promesses, elle n'a ni fait avancer la condition de la femme, ni aboli les mesures dites d' islamisation de Zia ul-Haq; en tant que démocrate laïque, elle a repris, dans sa gestion du Pakistan People's Party (PPP) et sa gouvernance du pays, toute la politique féodale du Pakistan, assortie de pratiques de corruption et de violations des droits de l'homme qui lui ont valu d'acerbes critiques des organisations internationales.

Comme Zulfikar Ali Bhutto, son père, elle a exercé ses fonctions avec un style de plus en plus autocratique, concentrant tous les pouvoirs en sa seule personne. Elle s'est autoproclamée présidente à vie du PPP, sans concéder un rôle quelconque aux nombreux dirigeants capables que comptait son parti: le PPP devait rester un héritage familial, comme en témoigne la "désignation" de son fils et de son mari pour lui succéder.

Les réactions politiques récentes à l'assassinat de Benazir Bhutto font ressortir les problèmes clefs, les lignes de faille qui sont des constantes de la politique pakistanaise contemporaine et qui ont été exacerbés de façon exponentielle dans la conjoncture de l'après 11 septembre 2001. Tant le président Bush que le président Mousharraf se sont hâtés de montrer du doigt Al-Qaeda et autres extrémistes musulmans, se contentant de replacer cet assassinat dans le contexte de la guerre contre le terrorisme mondial et contre les forces antidémocratiques.

Mais aussi dangereuses que soient ces forces, surtout depuis que des Pakistanais viennent remplacer en nombre les combattants étrangers, ce scénario univoque ignore l'existence de très anciens courants conflictuels dans ce pays. Un très profond problème d'identité non résolu portant sur les rapports entre l'islam et l'identité et la politique nationales pakistanaises; le rôle des partis et mouvements islamiques et leurs conflits avec les élites occidentalisées; une armée puissante, qui a permis la persistance d'un pouvoir militaire plutôt que démocratique; et enfin le rôle des chefs politiques féodaux.

Bien que Mohammed Ali Jinnah, fondateur et premier dirigeant du Pakistan ait considéré ce nouveau pays comme un foyer de l'islam, sa sensibilité socioculturelle le démarquait d'autres dirigeants d'orientation plus islamiste. Ainsi, alors que le Pakistan se dotait de structures politiques à l'occidentale, de nombreux citoyens prenait l'identité islamique du pays au pied de la lettre, ce qu'Ayub Khan, un des premier dirigeant militaires modernistes du pays, a appris à ses dépens lorsqu'il a tenté de modifier le nom officiel de la République islamique du Pakistan. Zulfikar Ali Bhutto, lui-même laïque et socialiste, a dû revenir à l'islam après la guerre civile qui vit la création du Bangladesh en 1971, afin de construire des alliances avec les pays arabes, de contrer le Jamaat-i-islami (parti islamique) et d'autres partis religieux et afin de consolider sa base populaire. Toutefois, le recours à l'islam était une arme à double tranchant: le General Zia ul-Haq, nommé par Bhutto lui-même à la tête de l'armée, allait légitimer son coup d'état au nom de l'islam, exécuter Bhutto et procéder à l'"islamisation" du Pakistan. Paradoxalement, quelques années plus tard, Nawaz Sharif lui aussi allait jouer la carte islamique dans ses joutes politiques avec Benazir Bhutto et le PPP.

Et maintenant, que faire? La guerre américano-pakistanaise "contre le terrorisme" et la "promotion de la démocratie" n'a fait qu'aggrave les dangers en donnant des armes au terrorisme et en affaiblissant la démocratie. L'extrémisme religieux et le terrorisme se sont répandus au Pakistan; les extrémistes vont sans aucun doute profiter de la crise politique que traverse actuellement le pays. Les dirigeants et les partis politiques islamiques (de tendance classique et extrémiste) ont étendu leur électorat, tant lors des élections de 2002 qu'au niveau national par la suite, en prenant le contrôle le la Province de la frontière du nord-ouest et du Baloutchistan. La promotion de la démocratie annoncée par Moucharraf n'est qu'un faux-semblant qui lui permet de manipuler à la fois la politique électorale et le rôle de l'armée. Bien qu'il ait quitté l'uniforme, les généraux restent une force puissante et influente capable d'intervenir à tout moment. Et malheureusement, la mort tragique de Benazir Bhutto a ravivé les visées féodales de la famille Bhutto sur le leadership du PPP, mais cette fois sans le charisme, les talents et l'expérience de Benazir.

Pour en sortir, il faudra des dirigeants éclairés. A une époque où l'anti-américanisme (ou plus exactement l'opposition au gouvernement Bush) gagne du terrain, comme d'ailleurs dans l'ensemble du monde musulman et non- musulman, on peut au moins espérer que seront posées les fondations qui permettront l'émergence de dirigeants futurs.

Pour commencer, Moucharraf devrait remettre un peu d'ordre démocratique dans le pays en rétablissant la Cour Suprême dans ses pouvoirs, en annonçant un calendrier électoral plus précis pour les législatives et en s'efforçant de se rapprocher des dirigeants politiques de la tendance classique plutôt que de surfer sur une situation politique mouvante qui ne pourra qu'aggraver l'instabilité actuelle. Les Etats-Unis, avec toute leur puissance politique et militaire, ont toujours la possibilité et l'opportunité de jouer un rôle plus constructif au Pakistan. Mais il leur faudra, pour y parvenir, jouer une carte plus fine que celle du "candidat américain".

* John L Esposito, professeur d'université et directeur fondateur du Prince Alwaleed Bin Talal Center for Muslim-Christian Understanding de l'Université de Georgetown, est le cosignataire du livre Who Speaks for islam? What a Billion musulmans Really Think.


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