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Lahouari Addi - publié le Lundi 8 Novembre à 17:04

Introuvable réconciliation entre Alger et Rabat




PRÉVU pour juillet 2000, le référendum organisé par l’ONU au Sahara occidental serait à nouveau reporté. Officiellement motivé par la nécessité de vérifier le dossier des 79 000 personnes refusées sur les listes électorales, ce troisième renvoi vise sans doute à éviter au jeune roi Mohammed VI la crise majeure que créerait une victoire des partisans de l’indépendance. Mais le compromis que recherche Rabat - une large autonomie du Sahara - suppose l’accord du Front Polisario, et donc une réconciliation algéro-marocaine. On en est loin.



A la mort de Hassan II, en juillet 1999, l’Algérie a observé trois jours de deuil durant lesquels les médias ont rendu un hommage appuyé au défunt. Nouvellement élu, le président Abdelaziz Bouteflika a fait le voyage à Rabat et s’est distingué par la chaleur de ses propos sur l’avenir des relations entre les deux pays. Du côté marocain, la même disponibilité se manifestait à inaugurer une ère nouvelle avec l’Algérie. Mais ce climat idyllique a duré moins d’un mois puisque, le jour de l’annonce de l’ouverture des frontières terrestres prévue pour le 20 août 1999, un horrible massacre de civils faisant 36 victimes a été perpétré par un Groupe islamique armé (GIA), dont les bases arrière, selon Alger, seraient au Maroc. Dès lors, les accusations habituelles ont repris par presse interposée.

Depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962, les relations entre les deux « pays-frères » - qui n’arrêtent pas de clamer leur liens façonnés par la langue, l’histoire et la religion - ont toujours été au bord de la rupture, à l’exception de la période allant de 1969 à 1974. Cette belligérance permanente s’est manifestée sous forme de confrontation militaire à Tindouf en 1963 et, depuis 1975, met les deux pays au bord de l’affrontement au sujet du Sahara occidental. La contradiction entre les proclamations de foi unitaires et l’animosité des relations trouve ses racines dans le mode autoritaire de légitimation du pouvoir dans chacun des deux pays.

Pour le régime marocain, la survie de la monarchie est un axe stratégique prioritaire. Pour l’Algérie, tout au moins jusqu’à la disparition de Houari Boumediène en 1978, la révolution échouerait si elle devait s’arrêter à la frontière ouest. Les dunes de sable et les arpents de terre, que ce soit à Tindouf en 1963 ou au Sahara occidental depuis 1975, ne sont que des prétextes à la rivalité de deux régimes, dont chacun perçoit l’autre comme une menace. Contestée dans les années 60 par les partis de gauche, la monarchie s’est défendue en s’identifiant au Maroc éternel et à sa destinée. Quant à l’Algérie, son régime a revendiqué une légitimité révolutionnaire dont le projet d’émancipation était gêné par les alliances occidentales du voisin.

L’élection de Abdelaziz Bouteflika et la mort du roi Hassan II marqueront-elles un tournant dans les relations entre les deux pays, dont la frontière terrestre est restée fermée plus de trente ans depuis 1962 ? Rien n’est moins sûr. Car toute détente réelle nécessite des réformes politiques profondes de chacun des deux régimes et le passage d’un mode de légitimation fondé sur la surenchère nationaliste à un autre basé sur les urnes.

Il existe une forte aspiration de la population à l’unité maghrébine et à la disparition, fût-elle graduelle, des frontières. Ce sentiment était encore plus puissant durant la colonisation, au point que le premier parti nationaliste algérien, l’ancêtre du Front de libération nationale (FLN), s’était dénommé Etoile nord-africaine. La première génération de nationalistes, menée par Messali Hadj, concevait en effet la libération de l’Algérie dans le cadre d’un Etat nord-africain unitaire et souverain. Les troubles au Maroc et en Tunisie au tout-début des années 50 ont encouragé les Algériens à lancer l’insurrection de novembre 1954, qui a elle-même précipité l’indépendance des deux protectorats. Le Maroc et la Tunisie sont alors devenus des bases arrière de l’Armée de libération nationale (ALN). Dans les régions frontalières, de nombreux Marocains et Tunisiens ont aidé le FLN, certains au prix de leur vie.

L’enthousiasme et la volonté unitaire se sont quelque peu émoussés et se sont brisés sur les différends territoriaux. Diverses forces au Maroc affirmaient que la France coloniale avait amputé la partie orientale du territoire national. Au nom d’un « grand Maroc », qui pour certains incluait la Mauritanie, les partis de droite marocains, notamment l’lstiqlal (1), revendiquaient une partie importante de l’Algérie allant jusqu’à Mostaganem au nord et à Béchar au sud. Les partis de gauche, plus sensibles aux réformes sociales et économiques, situaient les contestations frontalières dans la perspective de l’Unité maghrébine (2). Dès les indépendances, des logiques d’Etat ont prévalu dans une région où les frontières héritées de la colonisation séparaient des groupes unis par des liens de parenté (3).

Pour le président Houari Boumediène, les transformations sociales et économiques menées en Algérie devaient avoir un prolongement au niveau de l’ensemble du Maghreb. « Les frères marocains, pensait-il en substance, nous ont aidés à nous débarrasser de la France, nous les aiderons en retour à en finir avec la monarchie féodale vendue aux Occidentaux, notamment aux Etats-Unis et à la France. » Le président de l’Algérie révolutionnaire n’aimait pas le roi Hassan II, dont il pensait qu’il était un obstacle majeur à l’unité maghrébine, mais il s’interdisait toute aide à l’opposition marocaine légale ou illégale - peut-être par peur que le roi accueille les opposants algériens. Le président Boumediène préféra établir des relations formelles entre les deux Etats, fondées sur le respect mutuel.

L’annexion du Sahara occidental par le Maroc allait mettre fin à cette politique convenue lors de deux rencontres au sommet à Tlemcen (1969) et à Ifrane (1971). Pour Houari Boumediène, cette annexion donnait à la monarchie, à travers l’exploitation des phosphates du Sahara occidental, les moyens financiers pour perdurer. Mais il n’assumait pas totalement cette position, affirmant, d’un côté, son refus de s’ingérer dans les affaires politiques marocaines et, de l’autre, son soutien au droit des Sahraouis à l’autodétermination. Dans le même temps, il appuyait militairement et politiquement le Front Polisario, dans l’espoir que la guérilla du Sahara gagne le nord du Maroc. La déception fut grande, car la monarchie réussit, au contraire, à utiliser l’affaire du Sahara occidental pour forger une union sacrée de toutes les forces politiques autour d’une tâche historique : l’« achèvement de la libération nationale ».

Pour contrer la pression de la gauche dans les années 60, la monarchie marocaine n’a trouvé son salut que dans la surenchère nationaliste. Elle a revendiqué dans un premier temps des territoires algériens (« guerre des sables » de 1963), puis s’est emparée du Sahara occidental en novembre 1975, tout en continuant de contester le tracé des frontières, qui ne sera ratifié qu’en juin 1992 à l’issue d’une entrevue entre le roi Hassan II et le président Mohamed Boudiaf (4). La monarchie a utilisé cette arme nationaliste contre la principale force d’opposition, l’Union nationale des forces populaires (UNFP), créée et dirigée par Mehdi Ben Barka. Ce dernier se sentait proche du régime algérien d’Ahmed Ben Bella (5) et son parti fut décapité en juillet 1963, sous l’accusation de complot contre la sûreté de l’Etat. Quand éclate la « guerre des sables » en octobre 1963, Mehdi Ben Barka, en exil à Alger, dénonce « l’agression contre la révolution algérienne par une monarchie féodale ». Les partis fidèles au makhzen, l’administration royale omnipotente, saisissent l’occasion pour accuser ouvertement les militants de gauche de trahison. L’UNFP en sera durablement affaiblie et son dirigeant assassiné à Paris, en octobre 1965, avec la complicité de hauts fonctionnaires de la police française (6).

Traumatisée par le souvenir de 1963, la gauche marocaine reprit à son compte la rhétorique nationaliste et adhéra totalement à la « récupération » du Sahara sous domination espagnole (à l’exception du mouvement marxiste Ilal Amam d’Abraham Serfaty). En 1975, elle appelle à participer à la « marche verte », par laquelle le roi Hassan II fait envahir ce territoire, le jour du départ annoncé des soldats espagnols, par des dizaines de milliers de Marocains brandissant le Coran et ses portraits. L’objectif du roi - récupérer ses adversaires les plus dangereux, les héritiers de Mehdi Ben Barka - était ainsi réalisé.

Le palais cherchait aussi à se prémunir contre l’émergence d’un Boumediène marocain, d’un colonel antimonarchique et se réclamant du nassérisme, qui serait devenu le fossoyeur du makhzen et qui aurait trouvé, dans l’UNFP transformée en USFP, un relais dans la société. En juillet 1971, le colonel M. Mohamed Ababou avait failli, grâce à un coup d’Etat à Skirat, prendre la tête d’une « République marocaine populaire », similaire à celle qui s’édifiait en Algérie et qui - par sa politique de nationalisation, d’industrialisation, de révolution agraire et de scolarisation massive - fascinait une partie des élites marocaines. En 1972, l’attentat contre le Boeing du roi avait aussi failli renverser le régime.

La crise du Sahara occidental était venue à point nommé pour attiser l’hostilité à l’égard des dirigeants algériens, qui, selon le discours du palais, refusaient que le Maroc achève sa libération et aspiraient au leadership régional. L’objectif du roi était de diminuer l’attrait du « régime socialiste » sur la classe politique comme sur l’opinion publique. C’est pourtant avec la même vigueur que le pouvoir réprimait la revendication d’une monarchie constitutionnelle de type britannique (7).

Le roi n’a eu un répit qu’après la mort de Houari Boumediène, qui marque la fin de la politique révolutionnaire et volontariste de l’Algérie. Ses successeurs n’avaient ni sa stature ni son attachement à l’unité maghrébine. Sous le règne du président Chadli Bendjedid, le modèle algérien commençait à donner des signes d’essoufflement : baisse de la production, pénuries chroniques, corruption, dégradation des conditions de vie, etc. Le développement de la violence et de la guerre en Algérie dans les années 90 a permis au roi de poser devant son peuple cette alternative : « Moi ou le chaos algérien ». Pourtant, son bilan (chômage, pauvreté, dépendance, dette) n’était brillant que par rapport à l’anarchie sanglante dans laquelle a sombré l’Algérie. Le palais était surtout satisfait d’avoir atteint son objectif stratégique, la pérennité de la monarchie.

Sous la pression des difficultés économiques qui ont suivi l’effondrement des prix mondiaux des hydrocarbures dans la deuxième moitié des années 80, les conseillers de Chadli Bendjedid ont suggéré à ce dernier une ouverture sur le Maroc, célébrée avec faste en 1989 avec la création de l’Union du Maghreb arabe (UMA). Mais l’échec de celle-ci était prévisible, compte tenu de la démarche naïve de ses concepteurs, qui se proposaient une normalisation entre les deux pays fondée sur un « oubli » du dossier du Sahara occidental soumis à l’ONU.

Les arrière-pensées des deux protagonistes étaient aux antipodes. Le Maroc voyait dans cette démarche un début timide de reconnaissance de ses thèses, tandis que l’Algérie nourrissait le projet d’une adhésion de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) à l’UMA. Sous le président Chadli Bendjedid, la diplomatie algérienne a inventé une méthode originale de résolution des conflits avec son voisin : faisons la paix et établissons des relations chaleureuses tout en n’aplanissant pas nos divergences. C’est durant cette période que la diplomatie algérienne s’est éteinte, après avoir connu ses heures de gloire dans les années 70, notamment grâce à son activité au sein du groupe des non-alignés, dont le poids dans les instances de l’ONU était significatif. Alors que Houari Boumediène avait un modèle à exporter, Chadli Bendjedid réduisait le conflit avec le Maroc à une revendication territoriale illégitime. Désormais, l’affrontement avec le voisin s’inscrivait dans une simple compétition entre deux nationalismes concurrents, une vision qui arrangeait bien le roi Hassan II.

Dans les deux pays, l’exploitation du nationalisme est devenue une ressource politique dans la compétition pour le pouvoir, d’où la difficulté d’une solution au conflit du Sahara occidental. Pour la monarchie, la perte du Sahara aurait signifié la chute du trône ; le roi Hassan II était donc prêt à se battre pour l’ancienne colonie espagnole jusqu’au dernier Marocain. Pour les généraux algériens, la surenchère nationaliste est un élément de leur pouvoir, et le premier d’entre eux qui ferait preuve de modération serait disqualifié. Ils se servent du Sahara, leur « domaine réservé », pour montrer que l’armée est le défenseur de la souveraineté nationale, notamment contre les civils, qu’elle soupçonne de « déficit nationaliste chronique ». Ceux-ci sont ainsi dépossédés de toute légitimité poli-tique dans un pays où le nationalisme s’est ossifié, s’est fétichisé et a perdu ses qualités révolutionnaires et sa dimension maghrébine de novembre 1954 (8).

Les changements récents sur la scène maghrébine (élection de Abdelaziz Bouteflika et intronisation de Mohammed VI) ont provoqué des déclarations des deux pays sur la nécessité d’ouvrir une nouvelle page de leurs relations. Cependant, toute détente dépend d’une solution du problème du Sahara occidental. L’Algérie affirme qu’elle n’est pas partie prenante de ce conflit entre le Maroc et le Front Polisario, lequel - rétorquent les Marocains - est pourtant armé par elle et trouve refuge sur son territoire. La mort du roi Hassan II risque même de compliquer la situation car le souverain décédé était le seul qui aurait pu imposer un compromis à son peuple. Des concessions sont plus difficiles aujourd’hui, car le nouveau roi apparaîtrait comme traître à la fois à l’héritage nationaliste de son père et à sa mémoire.

Hassan II avait eu du mal à imposer à la classe politique l’idée d’un référendum au Sahara occidental sous les auspices de l’ONU. La plupart des partis affirmaient qu’il fallait y associer l’ensemble des Marocains et leur demander de se prononcer sur la renonciation éventuelle à ce territoire ! Il aura fallu toute la personnalité du souverain défunt pour imposer le principe de ce scrutin ; il est vrai qu’il était sûr du résultat, compte tenu du nombre de Marocains qui s’étaient installés au Sahara occidental et dont il exigeait qu’ils soient enregistrés sur les listes électorales, ce que conteste le Front Polisario, qui mène une bataille diplomatique pour que ces « faux Sahraouis » n’aient pas le droit de vote.

Pour le président Bouteflika, la situation est similaire. Il sait que les généraux font du Sahara occidental leur « domaine réservé ». Sa marge de manoeuvre est très étroite tant que demeurent en fonctions les généraux qui l’ont désigné comme candidat du régime. Les termes de l’alternative sont clairs : soit il se cantonne dans un rôle de superministre des affaires étrangères, et il pourra aller au terme de son mandat, voire se faire réélire ; soit il cherche à assumer les prérogatives d’un chef d’Etat définies par la Constitution, et il faut s’attendre à des soubresauts.

A ce jour, et malgré de nombreuses déclarations, le président Bouteflika n’a pris aucune mesure concrète indiquant qu’il exerce le pouvoir réel. La réconciliation nationale, nouvelle mouture de la loi sur la rahma (clémence) de son prédécesseur, Liamine Zeroual, est d’une opacité qui la rend douteuse aux yeux de nombreux acteurs. Par ailleurs, les généraux ne l’ont pas encore autorisé à former le gouvernement qu’il voulait. L’assassinat du numéro trois du FIS, Abdelkader Hachani, porte un nouveau coup aux espérances présidentielles (9).

Le Sahara occidental cristallise les attentes et les frustrations relatives à la grandeur nationale, desquelles chaque régime veut tirer le maximum de profit. La ferveur nationaliste contre le voisin diminuerait si les régimes évoluaient vers une plus grande ouverture démocratique, qui permettrait une décrispation des deux côtés, avec l’établissement des relations de peuple à peuple, entre entrepreneurs, associations, syndicats, partis, élus, journalistes, universitaires, etc. Celles-ci pourraient faire revivre la mémoire de l’héritage commun et rendre chacun plus sensible aux attentes de l’autre.

Cet échange ne sera possible que si l’armée en Algérie et le palais au Maroc renoncent au monopole du nationalisme et acceptent que la politique étrangère soit débattue publiquement et librement dans les instances nationales élues démocratiquement.

Finalement, l’avenir du Maghreb dépend de la reconnaissance de l’électorat comme source exclusive du pouvoir. Mais les élites au pouvoir sont-elles prêtes à une véritable révolution : l’établissement au Maroc d’une monarchie constitutionnelle où le roi règne mais ne gouverne pas et, en Algérie, un Etat dans lequel l’armée perd cette « culture des janissaires » qui consiste à désigner le président et à lui dicter ses choix politiques ?

Lahouari Addi.Conflit du Sahara occidental, Relations internationales, Algérie, Maroc, Maghreb


Tagué : Alger, Rabat, Sahara

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