Lemag.ma : Portail d’information dédié au Maroc et au Maghreb
Facebook
Twitter
App Store
Newsletter
Mobile
Rss
Italie: référendum à risque, en pleine vague populiste, pour Renzi: Le chef du gouvernement... | via @lemagMaroc https://t.co/JlyujW1Cxy



Rédouane Taouil * - Le Matin - publié le Mercredi 21 Septembre à 02:42

Hommage à Michel René Moret le gai savoir économique




«La mort n'a pas de remords», clame avec regret Edmond Jabès. L'inévitable hôte, doit, au contraire, avoir quelque repentir à dérober à la lumière ce captif amoureux du Maroc. Quiconque a suivi ses cours magistraux garde indubitablement l'image indélébile d'un maître qui avait toujours le souci de transmettre, aux natifs de sa terre d'immersion, sur un mode aussi lumineux que rigoureux, un savoir largement réputé lugubre.



A l'aide d'une démarche conjuguant élégance, parcimonie et rigueur logique, Michel René Moret offrait un accès aisé à l'analyse économique même aux esprits rétifs au langage formel : il usait de graphiques et équations sans épuiser la curiosité en herbe de son auditoire. Lorsque jaillissait anonyme du fond de ces amphithéâtres, que ne hantait pas encore le spectre du chômage, «c'est flou, Monsieur Moret», le Maître s'attachait à étancher la soif d'apprendre en reprenant, avec autant de patience que de passion, ses démonstrations.

Les comportements du producteur et du consommateur, les fonctions de demande et d'offre, la détermination des prix et des quantités d'équilibre sont autant de questions cardinales qu'il traitait en faisant de la concurrence parfaite le modèle de base dont dérivent toutes les formes de marché. Le monopole, l'oligopole et autres marchés imparfaits sont saisis comme écarts à la norme concurrentielle. En macroéconomie, Moret exposait le modèle keynésien en prenant appui sur le schéma de Samuelson qu'il tenait pour une formulation qui décrit les mécanismes de l'activité économique et les arbitrages de politique économique entre inflation et chômage.

Moret justifiait le privilège qu'il accordait à l'abstraction par le primat de la théorie : les faits ne parlent pas d'eux-mêmes, soutenait-il avec force, ils sollicitent des concepts et énoncés.

Lorsqu'il était interpellé sur la part belle qu'il conférait à l'approche néo-classique, il soulignait qu'on la croisait à tous les carrefours ; l'homme de la rue qui évoque la loi de l'offre et de la demande fait sienne, à son insu, cette approche comme Jourdain faisait de la prose. Harcelé par des étudiants ayant trouvé un bienvenu antidote, dans «Introduction à l'économie politique» de P. Salama et J. Valier, Moret n'hésitait point à intégrer dans son programme d'enseignement des concepts de l'auteur du «Capital», sans rien sacrifier à sa démarche analytique.

Puisant dans son œuvre majeure dont la préface est due à l'éminent Kindelberger, «l'échange international», Moret s'était donné pour tâche dans son cours de construire une vue raisonnée des analyses concurrentes des flux commerciaux et financiers entre espaces nationaux.

Ce cours, qu'il animait en formulant ses propres propositions d'analyse, suscitait un espace d'interrogations qui témoignait de sa capacité à mener un enseignement fait d'interactions. Aux étudiants des années septante qui venaient de découvrir l'opuscule de Lénine sur l'impérialisme ou «l'accumulation du Capital» de Rosa Luxembourg, Moret aimait à dire discrètement qu'il était l'auteur d'un article sur… l'impérialisme publié en 1952. Moret ne tarissait pas d'éloges à l'égard des étudiants dont il remarquait les aptitudes au raisonnement économique.

Surpris, lors d'une épreuve orale, par la qualité d'un exposé sur la dévaluation, il n'hésita pas à proférer : «Monsieur…., vous parlez comme un Président de République» et, ajouta, sans voiler sa satisfaction : «Monsieur…., si vous vous présentez aux élections, vous serez élu». Lors d'une analyse du choc pétrolier de 1973, Moret affirma «la flambée du prix de pétrole est une cause d'inflation». Une voix récalcitrante s'exclama : «l'inflation des économies occidentales ne pourrait être imputée au comportement des pays exportateurs de l'or noir». Il décida alors de reprendre le sujet ultérieurement.

Au cours suivant, visiblement content d'avoir découvert une formulation mieux appropriée, il soutint : «la hausse du prix de pétrole est une …occasion d'inflation». Rigueur et Humour. Quelle belle alliance didactique !

Le plaisir que donnait Moret d'apprendre la science d'Adam Smith était doublé, faut-il ajouter, de celui de suivre les cours de statistique de Pierre Lambert qui se terminaient parfois par des chansons de Ferrat, de Brassens ou de Trenet. C'est ce Maroc d'un soleil rarement réticent qui a ravi Michel Moret à sa douce France.

«L'économie est une science lugubre», martelait le romantique Thomas Carlyle. Michel René Moret apportait un démenti lumineux à cette sombre malédiction.

* Rédouane Taouil, qui était étudiant de Michel Moret, est professeur agrégé à l'Université de Grenoble.


               Partager Partager