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Sarra Grira - publié le Vendredi 30 Octobre à 02:49

Hakim Bey et la théorie du « Jihad revisité »




eMarrakech (Paris) : Vous ne le soupçonnez peut-être pas à son nom mais Hakim Bey est américain. Son vrai nom est Peter Lamborn Wilson, il est né à New York en 1945. D’où lui vient ce surnom ? Nous ne le savons pas. D’ailleurs, l’on sait peu de choses sur lui si ce n’est qu’il s’agit d’un écrivain à tendance anarchiste qui a mis sur pied un certain nombre de théories qui valent le détour dont certaines ont été exposées dans un article repris sur plusieurs sites et blogs de la toile.



Hakim Bey
Hakim Bey
Dans cet article, l’auteur retrace l’épisode d’une conférence philosophique qui l’avait mené en Libye au milieu des années 1990. Braver l’interdiction de voyager dans un pays frappé par le sceau « Axe du Mal » par les Etats-Unis offrit à l’écrivain l’occasion de se pencher sur la question du « néo-soufisme » du Colonel Kadhafi en Libye. La question peut sembler hyper spécialisée et sans grand intérêt pour nos lecteurs, mais ce serait compter sans les connexions improbables –et pourtant très perspicaces- de Hakim Bey.

L’auteur entame en premier lieu une sorte de « brainstorming » historique pour nous éclairer sur cette question de néo-soufisme à laquelle il semblerait avoir été initié par ses longs séjours en Iran, Turquie, etc.

Le « néo-soufisme » serait ainsi une mouvance dont l’origine remonte au 19e siècle et qui se donna pour but deux missions : à la fois la rupture avec le soufisme classique désormais jugé « autoritaire et corrompu » ; et puis la lutte contre la colonisation, dont l’une des plus grandes figures a sans doute été l’Emir Abdelkader en Algérie. De fait, les néo-soufis sont présentés comme des réformateurs qui se détachèrent du concept médiéval du « maître » pour privilégier l’initiation par les rêves et les visions, tracèrent une troisième voie entre modernisme et sécularisme d’un côté, puritanisme salafiste ou wahabiste de l’autre et prirent précédemment la tête de la résistance anticoloniale dans des pays comme la Libye.

En quoi cela concerne-t-il la Libye d’aujourd’hui, celle du Colonel Kadhafi ? « L’Islam libyen n’est pas fondamentaliste comme le croient certains américains. En fait, il est anti-fondamentaliste ». Kadhafi semble avoir en effet réussi, toujours selon Hakim Bey, le mélange d’une tradition néo-soufie au sein de laquelle il a grandi (l’auteur revient sur son origine « senussi ») et d’une ouverture socialiste à laquelle il s’initia dans les années 1960, durant son entraînement militaire en Angleterre, et dont il semblerait qu’on retrouve les traces jusque dans son fameux « Livre vert ». Kadhafi aurait d’ailleurs poussé l’innovation à un tel point que des oulémas libyens « ont déclaré les Hadith […] comme étant non canoniques, ce qui est une position extrêmement « libérale » ».

Pourquoi Hakim Bey revient-il sur ce chapitre ? L’écrivain part de cette expérience pour mettre le doigt sur une évidence : l’échec de cette synthèse dans un monde qui tangue désormais, depuis la moitié des années 1990, entre deux alternatives : « « l’occidentalisation » et son jumeau réactionnaire, l’islamisme ».

Le mot « alternatives » serait cependant à revoir : car si l’auteur de l’article parle de ces deux tendances, ce n’est que pour les renvoyer dos à dos, dans leur quête effrénée d’un matérialisme à outrance. En se référant à l’ouvrage controversé du penseur tunisien Abdelwahab Meddeb, Hakim Bey souligne cette marginalisation des « anciens idéaux soufis de tolérance, de différence, de culture, d’art et de paix », et qui se fait tant de la part des « modernistes séculiers » que des « néo-puritains fanatiques ». Car, même pour ces derniers, leur anti-impérialisme n’est en rien mû par un antimatérialisme et tout capitalisme serait le bienvenu du moment qu’il porte le label « islamique ». Les deux idéologies par ailleurs ne font au final que s’alimenter mutuellement, chacune faisant le jeu de l’autre, en lui fournissant les motifs et les moyens de son existence. L’impérialisme américain est une aubaine pour l’Islamisme tout comme celui-ci l’ait pour l’Empire Américain.

Dans ce grand exposé des « causes perdues » comme il les appelle lui-même, l’on retrouve une constante dans la réflexion de l’auteur : la nécessité de repenser l’antilibéralisme et de trouver de nouveaux moyens de lutter contre le capitalisme à outrance des sociétés modernes dans un monde qui tend à être idéologiquement unilatéral.

Dans ce cadre, le soufisme tel que le présente l’auteur pourrait s’avérer comme la nouvelle idéologie de la troisième voie, une alternative aux deux courants de radicalisation susmentionnés qui permettraient à des valeurs spirituelles antimatérialistes un regain du terrain. C’est suivant cette logique que Hakim Bey rappelle la définition du soufisme comme étant « le grand jihad » par opposition au « petit jihad » que serait la lutte armée. Le soufisme devient alors le nouveau pendant de la lutte anticapitaliste devant la chute de l’idéologie socialo-communiste. Une possibilité d’exacerber certains aspects « anti-belliqueux » de l’Islam, entre spiritualité et néo-socialisme.

Pour rendre l’image plus pragmatique, l’écrivain choisit encore un détour improbable, celui de l’expérience latino-américaine, et parle de « zapatisme islamique ». Echappé à la main basse de l’impérialisme US et, par la suite, à l’amont soviétique, le sous-continent américain offre aujourd’hui un véritable exemple d’une marche vers la démocratie.

L’expérience est à renouveler pour Hakim Bey du côté du monde arabo-musulman mais en adaptant cela à la réalité sociale de la région et en puisant une certaine légitimité du mouvement dans sa culture d’origine. Les nouvelles données du 21e siècle n’offrent d’ailleurs aucun moyen de calquer les solutions d’aujourd’hui sur les scénarios d’hier. Mais Hakim Bey détiendrait-il pour autant la solution miracle ? L’écrivain s’en défend et propose davantage des pistes de réflexion qu’une issue à cette situation inextricable. Un mélange savant entre diverses théories a priori antinomiques qui attend de faire ses preuves.



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