Lemag.ma : Portail d’information dédié au Maroc et au Maghreb
Facebook
Twitter
App Store
Newsletter
Mobile
Rss
Une veille informationnelle sur le festival international du film de Marrakech App #eMarrakech #FIFM2016... https://t.co/34xwOAAqjU



Mokhtar Chaoui - publié le Lundi 25 Mai à 15:25

Foutez la paix aux artistes






Depuis quelques jours, le ciel est sens dessus-dessous à cause de quelques extraits du dernier film de Nabil Ayouch. Yaaa latiiiif !!! Oh mon dieu ! Qu’est-ce qu’il nous fait ce demi-juif ? Comment ose-t-il porter atteinte à notre beau pays, celui qui l’a adopté après que la France l’a snobé ? C’est un traître. C’est un agent du Mossad, oui sûrement ; autrement, comment se fait –il qu’il ne dévoile au monde que nos « saletés » ?

Il suffit de lire les propos sur les réseaux sociaux pour constater à quel point les personnes en mal de cris, de vengeance et surtout de défoulement mettent en pièce le « Much Loved », ses acteurs et son réalisateur. Ça ne sert à rien de préciser que toutes ces personnes qui vomissent leurs indignations n’ont pas vu le film. CRITIQUER LES FILMS SANS LES AVOIR VISIONNES, LES LIVRES SANS LES AVOIR LUS, LES IDÉES SANS LES AVOIR COMPRISES EST DEVENU NOTRE SPORT NATIONAL. Mais passons.

On me dira que les séquences qui ont été mises sur le Web suffisent à condamner leur auteur, que le langage cru qu’il a imposé aux acteurs/actrices porte atteinte à nos sacro-saintes valeurs marocaines. Laissez-moi rire ! Ces saintes-ni-touches en mal de jouissance, ces dévots de la 25ème heure, ces patriotes à la commande qui s’indignent chaque fois qu’on leur montre le bout d’un sein, prennent-ils la peine d’ouvrir leurs yeux et leurs oreilles lorsqu’ils se baladent sur les corniches de Tanger, de Casa ou d’Agadir ; sur les boulevards de Rabat, d’Oujda ou de Marrakech ? Savent-ils ce qui se passent dans les discos de notre si délicat royaume ? Dans les chambres cinq étoiles des palaces ou zéro étoile de certains villages, dans les millions de studios réservés aux passes… ? Sont-ils conscients du mensonge, de l’hypocrisie et de la supercherie dans lesquels ils vivent ? Bien sûr que oui ; mais en bons schizophrènes qu’ils sont, ils regardent ailleurs et, par tous les trous de leurs corps, expédient leur arsenal injurieux à chaque fois qu’un artiste crée quelque chose qui les dérange, qui crève leurs abcès pestilentiels, qui place le miroir devant eux afin qu’ils se regardent tels qu’ils sont et non pas tels qu’ils prétendent être.

UN ARTISTE EST UN ETRE TOTALEMENT LIBRE. C’est cette liberté même qui justifie son statut. Il est suffisamment handicapé par une société analphabète, une élite soudoyée, des dirigeants acculturés et une populace enragée qui ne tolèrent que « l’Art propre », alors qu’ils vivent au quotidien dans la saleté morale et intellectuelle. Lorsqu’il crée une œuvre, celle-ci n’est que sa vision subjective du monde et des choses. Il n’oblige personne à la partager. Un réalisateur ne contraint personne à aller voir son film, comme un écrivain à lire ses livres ou un artiste-peintre à voir ses œuvres. L’artiste n’envahit pas l’espace intime des gens, il expose ses idées sur la place publique et libre à chacun de regarder ou de détourner les yeux, d’apprécier ou de détester, de partager ou de snober. Il n’y a pas plus démocratique de l’Art et ceux qui l’emprisonnent derrière des principes fallacieux sont, eux, les despotes.
Nabil Ayouch
Nabil Ayouch

Foutez la paix aux artistes ! Laissez-les vivre ! Laissez-les créer. Que celui qui veut prier aille à la mosquée. Que celui qui veut se saouler aille au bar ; Que celui qui veut s’instruire aille dans les bibliothèques. Que celui qui veut forniquer se marie, ou se tape celle qu’il paie la nuit pour l’insulter le jour. Chacun est libre de créer ce qu’il veut, comme il le conçoit dans le silence de l’intimité et de la création. L’art n’est que l’expression individualiste sur un sujet personnel et/ou commun. LA SEULE LIGNE ROUGE A NE PAS DÉPASSER, C’EST DE FAIRE DU PROXÉNÉTISME AVEC SES PROPRES IDÉES. Si l’artiste succombe à cette tare, il cesse d’être un artiste et devient un vulgaire idéologue.

Foutez donc la paix aux artistes ! Laissez-les s’exprimer comme bon leur semble ! Laissez-les crier, chanter, insulter, blasphémer, éblouir, s’indigner, émerveiller… etc. Nous vivons déjà dans une société encombrée d’interdits, de censure, de tabous, de peurs, de menaces… de… et de… Nous vivons déjà dans une prison à ciel ouvert. Si vous avez peur d’ouvrir les portes de l’Art, celles des libertés totales, laissez le soin aux artistes de le faire ; ils sont là pour ça. L’art est la seule planète sans frontières, sans roi ni sujets. L’art est le seul pays dont la Constitution est composée d’un seul article : la Liberté. L’art est la seule nation où cohabitent le sacré avec le profane, la dévotion avec le blasphème, le Bien avec le Mal. L’art est le véritable Eden. Pourquoi voulez-vous le convertir en Géhenne ? Qui vous a donné le droit de distribuer les cachets de la bénédiction, les hassanantes et les sayyiates ? Au nom de qui et de quoi vous vendez, au marché noir, les billets d’entrée au paradis aux uns et à l’enfer aux autres ? C’EST QUOI CETTE SOCIÉTÉ QUI A PEUR DE L’ART, DES ARTISTES, DE LA CRÉATION ?

La société marocaine est malade; malade de ses contradictions, malade de ses peurs, malade de son ignorance, malade de ses dirigeants, malade de ses désillusions. La société marocaine refuse de se soigner car elle refuse de consulter ceux qui savent diagnostiquer ses maux : les artistes.

Il y a quelques années de cela, en 2008 exactement, j’avais accordé une interview au journal L’Économiste, et j’avais déclaré : « s’il y a un défaut qui caractérise la société marocaine, c’est bien la schizophrénie. » … Je ne savais pas que ce que je prenais pour une emphase allait se convertir en pléonasme.

Mokhtar Chaoui,
écrivain



               Partager Partager


Dans la même rubrique :
< >

Samedi 3 Décembre 2016 - 10:37 L’ETOILE D'OR ne sera jamais marocaine!?

Vendredi 2 Décembre 2016 - 16:17 Ousmane Sow : Le sculpteur qui vient des étoiles