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Omar El Bacha - publié le Jeudi 19 Novembre à 10:34

Examen du manuel scolaire ELCO, destiné aux Français d’origine marocaine






Omar El Bacha
Omar El Bacha
D’après la version officielle franco-marocaine, ce manuel a pour vocation de doter les enseignants marocains de la langue et culture d’origine (ELCO), en poste dans l’hexagone, d’un outil didactique leur permettant d’accomplir leur fonction dans les termes et conditions d’une stratégie maghrébine unifiée.

Si cette initiative représente l’indéniable avantage d’être initiée en parfaite harmonie avec l’environnement socioculturel dans lequel évoluent les enfants français d’origine marocaine, elle n’en présente pas moins un certain nombre d’imprécisions et d’imperfections quant à sa consistance culturelle d’origine et son degré de mixité. Ces volets, aussi capitaux soient-ils, ne doivent toutefois pas occulter l’innovante teneur technique qui caractérise tant ce manuel.

Un manuel d’accompagnement
Sur le plan de la linguistique pure, ce manuel est une intarissable source de compétences. Il est conçu de façon à graduellement emmener l’élève vers la maitrise des techniques d’expression qui feront de lui un être social capable de spontanément se présenter et s’informer, en arabe classique, sur les interlocuteurs qu’il croise, au gré de ses rencontres quotidiennes.

Ceci est une réelle avancée car les difficultés que rencontrent ces élèves sont, en général, liées à l’expression orale et écrite. Ils sont souvent moins phraseurs quand on leur demande de communiquer en arabe classique. Sur ce point précis, le manuel est plus qu’assouvissant. Cependant, l’expression orale ne peut et ne doit s’acquérir au détriment d’autres compétences telles que la syntaxe, la grammaire ou la conjugaison.

Moins d’improvisation
Comme rapporté, ce manuel n’est pas parfait. Il présente des défauts de fabrication dont l’un des plus criants est son manque de profondeur culturelle. Les concepteurs en sont conscients puisque, pour y pallier, ils ont concédé à l’enseignant une grande liberté d’interprétation et, plus inquiétant, d’improvisation quant au référentiel identitaire à transmettre.
La méthode en elle-même est dynamique, interactive. Elle permet à l’élève d’acquérir les premiers rudiments de la culture maghrébine tout en lui fournissant une représentation concrète de l’emplacement de son pays d’origine, au sein de cette région géographique. Cependant, le label culturel d’origine, tel qu’il est compris et admis par les Marocains eux-mêmes, n’y est pas formellement précisé.

Chaque enseignant peut donc interpréter et enseigner le produit à sa guise. Cette démarche, aussi participative soit-elle, ne semble pas emporter l’adhésion des spécialistes en matières culturelle et cultuelle. Laisser la définition et la transmission du patrimoine culturel et des valeurs civilisationnelles de tout un pays au seul discernement de l’enseignant est une liberté de choix à double tranchant, arguent-ils.

Plus de précision
Si les enseignants, professant dans le cadre de la convention culturelle bilatérale entre la France et le Maroc, sont des éléments dignes de confiance, il n’en demeure pas moins que d’autres ne constituent pas nécessairement un facteur de garantie de stabilité culturelle et de sûreté cultuelle pour l’enfant marocain ou d’origine marocaine. Il s’agit en l’occurrence de non nationaux ou de certains auxiliaires travaillant au sein d’organisations et associations non soumises au contrôle des inspecteurs académiques.

Dans ce cas de figure précis, confier une marge d’appréciation et de responsabilité d’une telle envergure à des enseignants, à la déontologie potentiellement douteuse, est un acte inconséquent. Cela équivaudrait tout simplement à mettre des loups dans une bergerie.

L’intelligence préventive et anticipative est une étape primordiale dans la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme. Commencée en amont, elle dispense des options sécuritaires et militaires. C’est en ce sens qu’il est urgemment préconisé d’officiellement prédéfinir, dans le manuel, les normes et valeurs culturelles à transmettre aux élèves des écoles publiques. L’option d’y ajouter le référentiel cultuel pour les établissements de la société civile, non subordonnés à la charte de la laïcité, reste de mise, au cas où ils en éprouveraient le besoin.

Ainsi les écoles, associations, espaces cultuels et centres culturels auront à leur disposition un produit fini. Un label officiellement estampillé conforme à la fois aux normes civilisationnelles du pays d’origine et aux lois républicaines françaises en vigueur. Un manuel à fonction immunisante car les êtres sociaux, prématurément imprégnés des valeurs de tolérance, de respect et de coexistence pacifique que recèlent leurs cultures françaises et d’origine, développent une plus grande résistance aux idéologies destructrices.
Tous dans le même sac

Sur le plan de la philosophie d’approche, le manuel recèle une autre imperfection. C’est son côté moniste outrageusement amalgamant. Sans différentiation de pays ou de culture, il se prédestine à l’ensemble de la communauté maghrébine. Il ne fait aucun cas du caractère divers et distinctif des Marocains, Algériens et Tunisiens d’origine. Il les englobe tous dans un même moule culturel.

Il est vrai que tous parlent la même langue, pratiquent la même religion et appartiennent à la même région géographique, mais ces similitudes, aussi importantes soient-elles, ne peuvent s’ériger en socle culturel unique. Le pluralisme, la diversité et la spécificité s’y opposent.

Il n’y a pas de culture maghrébine ou arabe, à proprement parler, mais un ensemble de cultures maghrébines et arabes qui s’étendent du Maroc jusqu’en Iraq. Ce n’est pas parce que la France, la Suisse, la Belgique et le Luxembourg utilisent le français comme langue nationale commune que ces pays sont culturellement identiques.
Si l’affinité linguistique est un incontestable facteur de rapprochement entre les peuples, la langue en elle-même reste un composant culturel parmi d’autres et ne peut donc, à elle seule, accéder au statut suprême d’identité nationale. Elle doit être complétée par les vrais marqueurs identitaires que sont les dialectes régionaux, les us et coutumes locales, les habitudes culinaires et les arts nationaux.

Responsabilité partagée
En définitive, ce manuel est en contradiction avec le principe du droit à la différence et à la spécificité culturelle que la France s’éreinte à défendre dans ses relations avec l’Union Européenne. Cette revendication est juste et légitime pour les Français. Elle l’est également pour les élèves d’origine marocaine.

Un manuel spécifique à leur pays d’origine, avec les références identitaires qui leur sont propres, constituera un premier pas vers la définition du matériel scolaire idéal auquel ces élèves ont droit. Tant que l’hexagone n’accèdera pas à cette requête, il restera, aux yeux de beaucoup de Français d’origine marocaine, un pays où les Droits de l’Homme sont à géométrie variable. Un pays en incohérence avec ses propres valeurs républicaines.

Quant au Maroc, en sa qualité de pays d’origine cosignataire de la convention culturelle bilatérale, il doit en principe formuler une proposition en ce sens à la France. Il ne l’a pas encore notifiée, cela sous-entend que ce pays, pareillement à la France, doit endosser la part de responsabilité qui lui revient dans cette problématique.
En réalité, tôt ou tard, ces deux pays seront amenés à unifier leurs efforts dans une nouvelle et constructive dynamique culturelle. Ils n’auront d’autre choix que d’adopter une démarche participative inductive, s’ils aspirent à réellement conceptualiser et mettre en circulation le manuel scolaire consensuel tant souhaité : un manuel inclusif faisant foi de valeur ajoutée sociétale et non un parchemin présentant tous les stigmates d’une ambiguïté culturelle préméditée.

Déficit de mixité
Sur un autre volet, la mixité que recèle ce manuel se résume à un bouillon de cultures régionales, s’adressant exclusivement aux élèves des pays du Maghreb. Ce qui en fait un document non conforme à la ligne politique du ministère français de l’éducation nationale qui s’articule sur une mixité tous azimuts, quelle soit à caractère social, économique, ethnique, culturel ou religieux.

A ce titre, le manuel scolaire préconisé, bien que destiné aux marocains d’origine, doit avoir une portée interculturelle. Il doit s’étendre aux Français de souche, dans une nouvelle dynamique d’introduction à la culture de l’autre; même si cet autre est Français lui aussi. Cette approche peut susciter, chez les élèves autochtones, l’envie de faire plus ample connaissance avec la culture de compatriotes d’origine allochtone qu’ils côtoient quotidiennement sur les bancs de l’école publique.

Un apport plus élargi en mixité socioculturelle ne peut engendrer que plus de complicité chez ces élèves de différents horizons, qui, côte à côte, construiront et cimenteront la France plurielle et diverse de demain. C’est aussi dans cette perspective que cet ouvrage doit être revu et corrigé. Il est appelé à servir de valeur-refuge pour les Français d’origine marocaine et d’entrée culturelle aux Français de souche et autres.

L’assimilation étant un concept contextuellement et conjoncturellement dépassé, le rôle du manuel ne sera donc pas de marocaniser les Français ni de franciser encore plus les Marocains mais de faire en sorte que la diversité devienne un sujet de discussion et un espace de retrouvailles entre ces Français de cultures et d’origines différentes.

En conséquence, la confection de ce manuel requiert ingénierie et persévérance. Il s’agira d’y faire configurer les valeurs républicaines françaises et le référentiel culturel du pays d’origine avec pour notion axiale l’interculturalité, plus intégrante et plus interactive, et non la muliticulturalité, plus communautariste et moins interagissante. Autant dire un réel exercice d’équilibriste, en somme!

Omar El Bacha
Enseignant-chercheur et conseiller pédagogique et culturel.
Amsterdam. Pays-Bas.


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