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Hadj Youssef Chems - publié le Lundi 25 Février à 12:10

Et pendant ce temps la, le jasmin fleurit toujours à Hammamet… !




Un homme est mort. Quatre balles à bout portant tirées par une gandourah hypocrite qui aimerait bien nous mettre sur une piste trop évidente. Et le monde réagit immédiatement, l’Occident surtout, sans enquête, sans précaution, réagir pour réagir et condamner avant tout une communauté qui finit par en avoir malheureusement l’habitude.



Et pendant ce temps la, le jasmin fleurit toujours à Hammamet… !
L’autre monde, celui du petit peuple musulman, sans résonnance médiatique, sans vrai leader mais avec le courage de tous les désespoirs accompagne ce chef de parti s’ils en sont ou tout en respectant  les douleurs d’une famille se regroupent autour d’autres leaders pour faire face aux montées d’anti islamisme qui accompagnent toujours ces évènements. Pourquoi l’Occident offre-t-il une telle audience à ce qui ne le concerne pas directement. Bien sûr ce responsable issu de la mouvance nationaliste arabe proche de l’extrême gauche, membre du bureau exécutif des Etudiants de Tunisie  (UGET) est un vieil opposant à toutes les dictatures et avait même tâté de la prison sous Bourguiba.

Il a blanchi son harnais dans tous les combats et devint ainsi le tout premier dirigeant du Parti des Patriotes Démocrates. Formation qui ne constitue nullement un concurrent électoral de premier plan, ni pour Ennhada ni pour qui que ce soit. Simplement il s’inscrit comme un militant qui sans relâche critique le parti au pouvoir et pourrait-on dire tous les partis au pouvoir. Voilà, tout est dit, il n’est une menace pour personne et disparu il pèse davantage dans les  allées de l’opposition. C’est cela aussi la démocratie même vue par des fellahs de Kelibia. Un homme lève sa voix, certains l’écoutent, le suivent même mais ne l’élisent pas. Il peut s’exprimer, critiquer et faire valoir ses idées.

Pourtant les tunisiens n’ont pas attendu ses leçons de démocratie et de tolérance soufflées par les « ingérants » habituels pour se frotter à la liberté, ils l’ont conquise eux, et personne ne la leur retirera, jamais. La montée des ressentiments dans la rue provient plus des affres d’une crise économique sévère que d’un crime dont on ne sait encore à qui il profite vraiment. Malgré son taux de croissance certain (5%) la Tunisie ne peut offrir du travail à sa cohorte de chômeurs diplômés (37% sans emploi). Les ministères concernés, devant un flot d’étudiants poussés par des familles qui se sacrifient, ont été jusqu’à abaisser artificiellement le niveau des examens pour satisfaire le plus grand nombre. Mais l’économie dominée par des activités à faible valeur ajoutée et une qualification moyenne ne peut faire face et les rues résonnent aux revendications d’une jeunesse frustrée sous la coupe des réseaux, des connaissances, des familles influentes ou tout devient alors politique.

Les partis et les hommes politiques sont d’autant plus solides et respectés qu’ils génèrent des opposants forts et structurés. Ils y puisent des forces, enrichissent leurs combats et mesurent leurs valeurs à l’aune de leurs adversaires.  Gardons la tête froide et remisons les sensibleries et les angélismes germanopratins. Là-bas dans les collines de Gammarth ou les cavernes de Tataouine des hommes se sont levés et une toute autre histoire s’écrit.

Celle d’un peuple qui a eu le sursaut inattendu des briser les chaînes d’une dictature corrompue en puisant des forces insoupçonnées dans la foi pour les uns, dans la politique ou les syndicats pour les autres. Peu importe, ils ont vaincu tous ensemble. A eux maintenant de joindre leurs efforts récompensés pour parvenir à un consensus constructif. Pas si facile. Les vides provoqués doivent se garnir, les comptes vont se régler qu’on le veuille ou pas. C’est ainsi depuis toujours et les tunisiens n’y échapperont pas. Tentons simplement par nos garde-fou religieux, laïcs ou syndicaux de réduire au maximum les dommages collatéraux qui jalonnent toujours les chemins de l’histoire des corps et des âmes de celles et ceux qui vont être sacrifiés par le maelstrom bien humain des jalousies, des haines et des peurs les plus enfouies. La Tunisie ne va pas échapper à ce schéma sordide, chaque révolution traine avec elle des coulées de sang, que rien ni personne ne peut légitimer.  

Qui est Belaïd Chokri ! Figure de la société civile, cet avocat fût dans les années 80 membre du bureau exécutif de l’Union Générale des Etudiants de Tunisie (UGET) où il affrontait déjà les courants islamiques proches des classes populaires et a tâté de la prison sous Bourguiba. Il a été l’un des principaux accusateurs des positions d’Ennhada envers les salafistes. L’homme n’était pourtant pas visé, son parti étant assez peu représentatif, mais plutôt le militant, inapaisable observateur.

Ses formations marxistes panarabes et sa présence, avec grosse moustache, sourire en coin et accent de paysan du nord-ouest, l’ont propulsé et il devint assez facilement un personnage très médiatisé de l’Alliance des  Mouvements de Gauche qu’il a constitué en 2012. La force politique de toutes ces tendances agrégées tant bien que mal est délicate à estimer, surtout lorsqu’on s’aperçoit qu’ils n’ont avec le PPD qu’un seul siège à l’Assemblée Nationale Constituante de 2011. Mais il s’agit d’un élu démocratique qui à ce titre mérite respect, même s’il a pu s’attirer certaines réflexions lorsqu’il a fait partie du collectif d’avocats de Saddam Hussein ou qu’il s’activa dans sa lutte contre la normalisation avec Israël.

Que reste-t-il de Ben Ali ! Cette Tunisie n’est plus, mais est-ce certain … ! Terre de larmes et de souffrances, de délations et d’affairisme forcené,  de liberté emmurée, elle allait droit au mur. De toute manière ce printemps là n’a fait qu’anticiper. Cela aurait pu être aussi bien l’automne ou l’hiver suivant. Tout était en place pour cette chute annoncée, tous dansaient sur un baril de poudre. Il suffisait d’allumer la mèche et elle le fût. Le couvercle ne s’est pas refermé, loin de là et les dynamiteurs tournent toujours. Ils ont simplement changé de chéchias et tous se ressemblent. Allez donc y retrouver vos moutons. Ils ont intégré un autre troupeau et continuent à paitre un peu moins tranquillement mais s’arrondissent toujours.

La Tunisie continue à être partagée et des effets contraires s’entrechoquent chaque jour. Tout et son contraire devient possible, il suffit de surnager et de choisir le bon courant car ils savent se rapprocher des nouveaux pouvoirs et les malfrats d’hier s’associent facilement avec les voyous de demain. Ils se connaissaient déjà avant, ils s’adaptent et tout recommence. Cette fois-ci on prendra plus de précautions, surtout dans une société civile en ébullition. Que sont-devenus les anciens membres des administrations, tous ces cadres moyens, tous ces policiers et assimilés, tous ces fonctionnaires aux ordres d’un pouvoir terrible, tous ces employés du privé, ces poids lourd des industries trabelsiennes ! Ne cherchez pas, ils sont là, en place et parfois au même poste. Il faut bien faire tourner les affaires. Couleur muraille, ils disparaissent sous les poussières des pas nouveaux. Mais ils ne bougent pas, ils ne peuvent pas, ils n’étaient que subalternes et on a toujours besoin d’eux. Bien sûr quelques purges voyantes ont écrémé le paysage industriel et commercial, surtout au Ministère de l’Intérieur où ironie, de nombreux policiers, sauf les plus indignes, sont toujours à leur poste.

La nostalgie est là, elle se nourrit des déceptions, des difficultés économiques et des hésitations politiques. Et rien ne peut empêcher les populations de penser parfois sans vraiment le dire qu’avant c’était mieux.  Les peuples changent vite et oublient facilement les peines et les exactions d’hier surtout lorsqu’ils vivent chaque jour plus durement qu’avant et que tous leurs espoirs sombrent dans l’incertitude. Mais on ne fait pas un pays en quelques semaines et le Graal est pour demain ou plus vraisemblablement après-demain. Comment faire comprendre qu’il faut attendre, que ce ne sont pas quelques ventes aux enchères des magots honteux de la « famille »  qui vont remplir les caisses et donner du travail et des pelletées  de dinars à tous.

Certains profitent de cette toute nouvelle liberté de paroles et d’opinions, mais elle n’a jamais rempli un lablabi là-bas dans la cahute d’un aroubi laborieux du Cap Bon. D’autres déplorent une instabilité chronique  qui fait fuir les touristes et ralentit l’économie et craignent que leur pays ne sombre dans une dictature islamiste qui serait pour eux la trahison de l’héritage de Bourguiba, ce père moderniste de l’indépendance. Ennahda a un devoir impératif d’information et de pédagogie.

Il lui faut expliquer sans relâche à tout un peuple ce qui va se passer, comment cela va se faire et qui en seront les bénéficiaires à condition de …Par contre tous ces fantômes peuvent et vont constituer une force d’inertie conséquente, dont il faut tenir compte. Ils ont tout à perdre s’ils ne l’ont déjà perdu dans les toutes premières confiscations, mais surtout oubliant les avantages et prébendes qu’ils n’auront plus mais qu’ils aimeraient peut être retrouver ils craignent les mise en accusation et les jugements des nouveaux tribunaux. Ils vont alors tout tenter pour retarder l’échéance de leur déchéance programmée devant des tribunaux d’exception avec médiatisation   

L’irrésistible montée d’Ennahda.  Ce parti a gagné les élections de 2011 par son ancrage populaire. Mais aujourd’hui est-il en mesure de répondre rapidement au profond malaise social issu directement du manque de travail et de la dégradation du niveau de vie ! Les forces tunisiennes de gauche dominaient largement le débat dans les années 70. Rached Ghannouchi rentre d’Egypte, il se rapproche des Frères Musulmans et lance son Association de Sauvegarde du Coran puis un parti, le Mouvement de la Tendance Islamique (MTI) qui dix ans plus loin deviendra Ennahda. Les jeunes, les universitaires et même de nombreux ruraux se reconnaissent  dans les grands thèmes développés, justice sociale, discours identitaire, le succès fut au rendez-vous.

Ils nourrissent une activité sociale dense qu’ils adossent aux comités de quartier qui essaiment tout le pays, les dirigeants adoptent aussitôt une approche légaliste et revendiquent un statut de parti politique. Bourguiba réagira très vite et condamnera Ghannouchi à mort. Avec Ben Ali, changement de cap, Ennahda peut se présenter aux élections en 1989 sur les listes « violettes »  qui frôlent les 30%. Inquiet, le pouvoir en place, provoquera une répression sévère et l’exilera de nombreux responsables. Le RCD présidentiel ne supporte pas et jusqu’ à son exil Ben Ali poursuivra tous les dirigeants d’Ennahda et plus particulièrement son leader qui trouvera refuge à Londres. Ceci correspond très exactement  à la rupture du processus électoral algérien et l’avance confortable des islamistes du FIS.

Une question va alors se poser à tous les partis d’opposition de gauche et à la société civile, Ennhada et ses islamistes doivent-ils être associés à la lutte contre le régime de Ben Ali. La cassure avec les laïcs vient de là. Le « Collectif du 18 Octobre » est créé et englobe les amis de Ghannouchi qui deviendront par la force des évènements conservateurs en ce qui concerne les mœurs et libéraux en économie.

Les partisans d’Ennahda se trouvent aujourd’hui devant un choix délicat, soit ils se reconnaissent dans un islam rigoriste qui va les éloigner de toutes tentatives de modernité, soit ils réactualisent leurs relations entre Islam et Politique. Et il semblerait que Rached Ghannouchi ait parfaitement su s’intégrer à un contexte démocratique  réaliste, en suivant pour cela non pas un islamisme radical voire wahhabite salafiste de type saoudien mais plutôt un modèle turc tendance AKP. Encore une fois un énorme effort de communication devra se mettre en place pour rassurer, expliquer, éduquer les foules et les médias tunisiens et étrangers afin de convaincre qu’il n’y a aucun risque d’Etat théocratique en Tunisie. Essayons simplement de suggérer quelques pistes à Ennahda en espérant qu’elles soient lues :

- Réfléchir à une séparation acceptable entre politique et religieux
- Accepter le jeu parlementaire
- Appliquer un libéralisme économique social
- Prôner un pragmatisme éclairé  avec toutes les forces politiques du pays
- Solution pacifique de tous les conflits politiques
- Réfléchir à une application équilibrée du Statut de la Femme Tunisienne (CSP)

Tout ceci n’est pas une utopie, loin de là. Ennahda avec son ancrage populaire et la faiblesse des idéologies salafistes peut parfaitement élargir ses champs d’actions et regrouper d’autres courants issus du classique « paradoxe tunisien ». Espoir à ne pas décevoir, même si les acquis de l’ère Bourguiba ont été dévoyés par Ben Ali et sa belle-famille.

Le peuple a clairement exprimé son énorme envie de liberté, il faut en tenir compte, il saura se faire entendre pour que ses droits aboutissent, quel que soit le parti au pouvoir et les syndicats auront un rôle important.

Les Syndicats, quatrième acteur de cet « opéra in vivo » tunisien. L’UGTT est le seul interlocuteur vraiment structuré, si elle sort de la léthargie dans laquelle les régimes précédents l’ont confinée. Née en 1920, elle a un long passé  de défense des intérêts des ouvriers et des travailleurs tunisiens. Habib Achour leader reconnu du mouvement syndical tunisien a su efficacement et sans concession représenter les salariés face à Bourguiba. Pourtant, seule Centrale autorisée sous Ben Ali, représentante exclusive du monde du travail avec ses 400.000 adhérents elle subit la « tutelle financière » du pouvoir, ce qui lui retire beaucoup de crédibilité et sa direction va plus souvent défendre ses intérêts corporatistes que ceux des travailleurs.

Pourtant à bien observer on remarque que si elle a trop souvent été proche du pouvoir précèdent, les bases, les unions régionales et l’encadrement local ont toujours soutenu et fourni les bataillons actifs des mouvements de protestation, plus particulièrement à Sidi Bouzid. La rue tunisienne ne s’est pas trompée en reconnaissant comme étant des leurs tous ces ouvriers, ces travailleurs dont elle est aussi issue.  Mais la crédibilité des syndicats dans la phase de reconstruction du pays va surtout dépendre de leur faculté à mobiliser et à sortir d’une logique de pouvoir qui n’a jamais été le rôle d’une structure syndicale. La Tunisie piétine et ces syndicats trop politisés gênent le gouvernement en ralentissant l’économie.

Les Anciens et les Modernes. La Tunisie est divisée, les extrêmes s’exprimant de plus en plus on assiste à un affrontement conservateurs-modernistes, malheureusement sans arbitre satisfaisant. La société est en roue libre, sans réelle perspective. Elle ferait mieux de s’intéresser au présent plutôt qu’au passé ou à un futur incertain.  Tout n’est pas permis, la révolution des blogs manque de cohésion, de réelle réflexion et surtout de compétence. On lance tout et son contraire dans une absence de culture évident, dans l’euphorie d’une liberté asphyxiante, dans le copié-collé basique d’une pensée occidentale trop vite adoptée en ce qu’elle a de plus vulgaire mais séduisant.

La crise actuelle fait ressortir les contradictions des minorités laïques qui refusent de se soumettre au verdict d’un peuple qui a choisi Ennahda et les islamistes modérés de la Troïka. Sous Ben Ali les islamistes contrairement à ce que martèlent les médias occidentaux ne provoquent aucun désordre, malgré  ses 2.500 militants emprisonnés  et ils n’ont cessé malgré les douleurs d’appeler au calme. La minorité laïque avec la complaisance des relais occidentaux veut faire de la mort suspecte de Chokri un instrument politique, provoquer le désordre et surtout déstabiliser le  pouvoir actuel.

On sait très bien comment ses manifestations parfois violentes sont lancées par des partis ou des personnalités laïques, puis propagées par les réseaux sociaux et quelques maigres médias tunisiens qui trouvent ainsi une audience qu’ils n’auraient jamais espérée. Ces minuscules partis, ces « zéro-virgule » se remettent difficilement de leur échec électoral sévère et n’ont plus que l’étranger ou Internet pour exister et espérer se refaire une audience. Combat perdu d’avance pour ces partisans d’une Tunisie néo Ben Ali tournée vers l’Occident face à une Tunisie réunifiée,  juste et morale. La pensée moderniste a saturé  les nouveaux médias. La surenchère de critiques retire beaucoup de crédibilité au débat à tel point qu’un partisan des pouvoirs en place n’ose parfois même plus exprimer son choix pour ne pas être taxé d’extrémisme.

Il est préférable alors de participer sur place aux assemblées locales, aux réunions de partis ou de quartiers que de perdre son temps à convaincre des internautes incultes qui veulent à tout prix se mettre en valeur, chercher des boucs émissaires en se nourrissant de rumeurs. Il faut travailler sur place en direct, inciter le gouvernement à trouver des solutions à la flambée des prix, à la pénurie des denrées alimentaires, à l’abaissement du taux de chômage, ou à résorber les déséquilibres régionaux là, où tout se focalise.

Mais alors qui a semé le désordre ! La crise a montré les contradictions de la minorité laïque qui ne veut pas se soumettre au verdict populaire qui a choisi Ennahda et les islamistes finalement modérés de la Troïka. Les laïcs veulent transformer la mort suspecte de Chokri en instrument politique et déstabiliser le pouvoir en place avec le soutien des partenariats occidentaux habituels qui non seulement ne condamnent pas ces désordres mais s’ingèrent sans aucune gêne comme en Egypte. Les réseaux sociaux se font les relais bienveillants de tous ces groupuscules, ils manipulent certains médias tunisiens au service de partis qui se remettent mal d’un échec flagrant aux dernières consultations. Ils interviennent entre les partisans d’une Tunisie réunifiée, juste et morale et ceux d’une autre Tunisie néo Ben Ali tournée vers l’Occident.

Les Tunisiens ont toujours été politisés et ce bien avant la chute de Ben Ali, mais ils ne pouvaient  s’exprimer. Aujourd’hui l’indifférence n’existe plus, tout le monde commente, discute, réfléchit et il faut en tenir compte. La Tunisie est une terre cultivée, il n’y a pas de friche intellectuelle, bien au contraire Tout le monde savait mais personne ne s’autorisait à parler. Ils scrutent tout, rien ne leur échappe et les Facebook et autres Twitter débordent aussitôt. A Zarzis les gens parlent et critiquent  comme ils l’ont toujours fait, sauf qu’en  2013 ils le disent à leurs amis de Sidi Bouzid et en une trainée de poudre les idées se répandent. L’oublier serait suicidaire. Le décalage entre le monde politique et les citoyens est de plus en plus évident. Les préoccupations sont beaucoup plus matérielles et l’action du gouvernement à l’épreuve des revendications sociales est souvent mise en cause.

L’économie est remisée, on ne parle que politique et cela lasse le peuple comme ce débat interminable sur la Constitution qui éloigne de plus en plus les tunisiens des politiques. Le fossé se creuse, les faims s’aiguisent et les ménagères ne remplissent pas aussi confortablement qu’elles l’espéraient leurs frigos. Les intentions de vote sont délicates à apprécier et l’électorat tunisien est toujours aussi imprévisible, si ce n’est l’augmentation du taux d’abstentions. Pour le peuple la désillusion est là, mais elle est dominée par la révolte sociale qui ne faiblit pas. Le réel manque de dialogue avec les politiques plombe les  tentatives de consensus. La rue restera reine et dictera sa loi, elle l’a prouvé il y a deux ans.

Enfin, avec le Président Marzouki osons quelques espoirs, « le pays a absorbé le choc, il n’est ni à feu, ni à sang et les contre manifestations sont restées calmes ». La Tunisie a toujours su régler ses conflits avec mesure, à commencer par son indépendance. Le Président songerait à un « régime mixte » pour la future Constitution  proche de la solution Ghannouchi faite de tempérance et de consensus réfléchi. Et il poursuit avec prudence « j’ai un souci avec Ennhada, non pas parce que c’est un parti islamiste, mais parce qu’il est conservateur, de toute manière il fait partie du paysage politique, ses représentants sont passés par le peuple, ils ont été élus ».

Les conséquences de la crise actuelle ne sont pas toutes négatives, loin de là. A contrario ce drame pourrait ressouder la société tunisienne et pourquoi pas la classe politique qui dans l’impasse depuis quelques mois n’arrive pas à se mettre d’accord sur une nouvelle Constitution, pierre d’achoppement de tout le renouveau attendu. Ce pays a toujours su se transcender au nom de l’Unité Nationale. Ennahda tient là un rôle essentiel et sa capacité à surmonter les clivages, à donner des gages d’ouverture face aux arguments d’une opposition assez facilement maitrisable par la faiblesse de sa légitimité électorale, fera la différence. Aucun pays arabe n’a réellement jamais expérimenté une vraie démocratie, pluraliste, égalitaire. La Tunisie pour tenter ce pari exemplaire, a des atouts sérieux, un peuple cultivé, formé et courageux, collectif. Mais ces démocrates  joueront-ils leur partition dans le seul intérêt national, sans trop regarder au-delà de la Méditerranée. Il ne faut pas que les évènements actuels brisent le processus démocratique en cours, mais tout au contraire extirpent les institutions de leur enlisement, espérons alors ses quelques avancées,

 - La fracture d’Ennahda entre gestionnaires réalistes et islamistes ultras se résorbe
- La troïka se ressoude
- Un salafisme moins sectaire trouve sa place dans le paysage tunisien et participe comme les autres  à la reconstruction du pays
- La société civile propose des solutions  réalistes
- Un consensus politique voit le jour et favorise l’avancée des réformes nécessaires
- La tentation islamique est un passage obligé, elle repose non pas sur les utopies de quelques émirs du golf mais sur des réalités sociales indéniables. L’équilibre doit se faire aussi bien dans l’art de la gouvernance que dans celui du vivre ensemble dans un contexte moral, s’appuyant sur des idéaux tels que la justice, la paix, la morale et la liberté.

La Tunisie est un champs d’essais. Elle découvre qu’elle a une société civile dynamique, qui s’est battue et a renversé Ben Ali. Alors une question essentielle se pose, l’Islamisme est-il soluble dans une société civile démocrate, peut-il conduire à un  système politique garantissant les droits fondamentaux. Voilà tout le pari. La Constitution en gestation nous le dira et ses articles vont dès la première ligne donner la tendance générale.  La naissance d’une Nation va s’écrire là.

Espoirs. Contre toute attente, l’assassinat de Chokri pourrait redonner lien à la Troïka qui gouverne, même si quelques tiraillements entre Ghannouchi et Jebali persistent. Mais si on peut faire confiance à la maitrise diplomatique du premier, on peut facilement prévoir des frictions idéologiques sérieuses entre Ettakakol et le Congrès pour la République (CPR). De toute manière pour installer ses technocrates, il devra se plier à la validation de l’Assemblée Constituante par une majorité de parlementaires, et ce n’est pas gagné. Plus encore, cette Constituante en charge de la rédaction de la Constitution et de la mise en route des élections n’avait qu’un an pour le faire et le terme de ce mandat est dépassé depuis longtemps. Elle ne peut avancer faute de compromis sur la nature du futur régime politique, c’est-à-dire déterminer la part de charria à injecter dans le texte, c’est la grande question ! Tout doit être tenté pour qu’un soudure fragile mais pragmatique les relient tous par un accord sur,

- Un calendrier clair pour les prochaines élections
- La normalisation des nominations dans les administrations, les corps de l’Etat, les gouverneurs, les délégués, les municipaux, les médias…
- Une compromis entre les syndicats, la société civile et religieuse pour installer une « feuille de route » acceptable par tous

Pour l’instant, l’article 1 de la Constitution, qui n’a pas été modifiée depuis Bourguiba, précise toujours que « la Tunisie est un Etat libre et indépendant, sa religion est l’Islam ». Jusqu’à présent quel pays arabe a tenté  une vraie démocratie, pluraliste, égalitaire ! Aucun. La Tunisie est le tout premier à s’y essayer, avec les atouts d’une population cultivée et courageuse, d’une évolution positive de la classe politique en général. Mais est-ce suffisant ! Que vont faire les démocraties occidentales, quels candidats vont-elles soutenir ! Les forces qui ont brisé Ben Ali n’ont pas de programmes de gouvernement, divisées elles s’organisent mal et maintenant il leur faut passer du blog d’étudiants à une campagne électorale. Les enjeux et les difficultés sont importantes et l’avenir incertain. Pourtant les tunisiens ont aujourd’hui une rare liberté d’expression et ils en abusent, libre pour être libre. Il est difficile d’apprendre la démocratie, d’accepter le pluralisme alors qu’au sein même des partis tout et son contraire se télescope.

Nouvelles cartes. Les laïcs vont-ils succomber aux chants de l’Occident et de quel Occident surtout ! Vont-ils, pour les uns tout mettre sur le dos de sabotages souterrains et machiavéliques ou pour d’autres, attendre les enveloppes discrètes ou les  conseils aussi éclairés qu’intéressés. Les nuisances de Ben Ali sont limitées, ce temps est passé et ils vont se dissoudre. Les démocrates eux, sont loin de faire bloc. Des groupuscules déséquilibrent toutes les tentatives d’union par des ambitions sans mesure avec ce qu’ils représentent. Les urnes vont reconduire Ennahda, tout simplement parce que ses partisans travaillent sur le terrain depuis longtemps et qu’ils y ont bâti un véritable réseau qui les a rendus crédibles. Ses propres divisions disparaitront  devant l’intérêt commun. Rached Ghannouchi l’a bien compris et sa souplesse fera le reste. Les sunnites n’ayant jamais eu de clergé, il y a peu de chance qu’une main de fer religieuse alourdisse la donne politique.

Le cas Jebali. Au départ en bonne synergie avec ses amis d’Ennhada dont il est vice-président, puis il a changé. Il veut remanier le gouvernement en y injectant une dose inacceptable de technocrates, s’opposant à toutes les propositions politiques de Rached Ghannouchi qui par souci d’arrangement pourrait en accepter quelques-uns. Jebali est déstabilisé par l’affaire Chokri  et certains y voient une cause à effet particulièrement diabolique.

Mais ce n’est pas pour autant que le chaos s’installerait en Tunisie, le scénario algérien n’a aucune chance et l’armée tunisienne qui veille au grain ne laissera jamais un maquis se constituer. Quelques attentats d’excités ou de petits commandos manipulés pourraient survenir. Observons bien, les prochains jours seront décisifs pour Jebali, il ne pourra tenir  face à son propre parti dont il s’est écarté et qui se sent trahi. Il démissionnera, nettoiera ses entourages et qui sait sera rappelé. Mais certains pensent aussi au Ministre de l’Intérieur pour lui succéder, Ali Larayedh. Les paris sont ouverts.  

Quelle politique étrangère pour la Tunisie ! Aucune pour le moment, la Tunisie a d’autres préoccupations, mais peut par exemple accepter un soutien politique Qatari sans trop se lier pour autant. Ces derniers ont toujours été proches des Frères Musulmans et il n’y a aucune raison qu’ils ne continuent avec ceux de Tunisie. Aux Affaires Etrangères, le responsable  en charge, ou tout autre pouvant lui succéder assez vite selon certains, devra en tenir compte et savoir avec tact s’en démarquer tout en ne les négligeant pas. Mais un chef de la diplomatie n’est-il pas fin négociateur par définition !

Le Qatar pourrait devenir un élément des stratégies occidentales et chercher à travers la Tunisie et d’autres « printemps » un leadership pour s’emparer du rôle de gendarme de l’OTAN dans le monde arabe, une courroie de transmission entre les pays impérialistes encore dominants et les pays arabes à exploiter. La droite islamiste au Qatar ou en Tunisie ne peut rien garantir, surtout pas la fin de la crise, ni la reprise de l’économie et pas davantage la création des milliers d’emplois promis-attendus, pas plus que le contrôle de l’inflation ou l’augmentation du pouvoir d’achat avec un barrage sévère aux produits chinois particulièrement envahissants.

Il faut observer avec réalisme les soutiens occidentaux et surtout ceux des 500.000 tunisiens de l’hexagone, qui voient dans les réactions de la France une intervention directe sur la politique intérieure des anciens fiefs coloniaux. Laissez vivre sa révolution à la Tunisie, il faut du temps pour installer une démocratie, le peuple doit choisir son chemin seul, il aura le dernier mot comme en Egypte, Lybie ou Irak. Soyons attentifs à Nida Tounes, ce parti très proche des intérêts français et dit-on lié aux anciens Ben Alistes. Ils aimeraient dissoudre l’Assemblée Constituante et remettre en cause tout le processus électoral, espérant ainsi se donner une chance de retour. La déclaration trop rapide de Manuel Vals, le ministre de l’intérieur français, n’est pas faite pour calmer les esprits. Elle est comprise par les militants comme un encouragement direct à discréditer Ennahda par une récupération politique pour le moins acrobatique. De toute manière :

. La Tunisie va devoir apprendre à vivre avec les Islamistes qui sont et resteront maîtres du jeu politique

. La Tunisie de l’intérieur a toujours été oubliée économiquement. Pas par les islamistes qui ont souvent été le seul recours, à l’écoute des masses pauvres et des travailleurs auxquels ils ont offert un peu d’espoir

. Les répressions contre les islamistes par Bourguiba et Ben Ali leur ont donné une crédibilité et ils ont ainsi renforcé les réseaux de solidarité nationale. Ils y ont gagné des centaines de tribunes avec la conquête des mosquées où cinq fois par jour leurs programmes sont martelés. Poids lourd de l’influence politique ils ont acquis un vrai pouvoir, celui d’imposer son monde, sa loi, ses votes…

Voici quelques vérités, en tout cas une explication étrangère à tout complot extérieur avec l’argent du Qatar. Un cercle vertueux va s’installer et la Tunisie est désormais un laboratoire à ciel ouvert dont le monde entier attend les accouchements. Les algériens et leurs militaires ne veulent pas de démocratie utopique à leurs frontières et pas davantage d’islamistes élus démocratiquement avec un vrai pouvoir, les libyens ne sont d’aucune aide et l’Egypte en a bien assez avec sa propre expérience. La France seule, comme d’habitude, se sent sœur de cette révolution et les pleureuses habituelles du boulevard Saint Germain en font des tonnes en inondant leurs carrés Hermès.

Elles oublient simplement que ces islamistes qui l’effraient tant ont vécu vingt ou trente ans à Paris, Marseille ou Nice, qu’ils se sont frottés et adaptés aux institutions démocratiques françaises, qu’ils en ont été imprégnés, et cela va se ressentir dans leur façon de dessiner leur avenir. Tout en demeurant islamistes, ils vont devoir absorber la contrainte démocratique, comme les communistes soumis au vote populaire. La Tunisie suspend son souffle mais tous discutent, palabrent et finalement avancent à leur manière. Tout commencera par le Conseil de la Choura qui va chercher une solution, qui veut susciter les rapprochements, avec en point de ligne un vrai gouvernement d’Union Nationale qui regrouperait selon la proposition de Rached Ghannouchi le juste pourcentage de technocrates (qui n’ont pas vraiment fait leurs preuves sous l’ancien régime) compétents et utiles au redressement. Chacun a ses partisans et ses clans, laissons-les se mettre d’accord  et croyons avec Marzouki et Ghannouchi que la Tunisie a un bel avenir, que certains de ses fils ne se sont pas sacrifiés pour leur Nation en vain et concluons avec cette « Dame de Cœur » de la nouvelle Tunisie, Mehrezia Labidi, Vice-Présidente de l’Assemble Constituante que,
« La Tunisie en a vu d’autres… »

* Hadj Youssef Chems - Auteur
A paraître « El Hadj »
Et pendant ce temps la, le jasmin fleurit toujours à Hammamet… !



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