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Zineb kadri - publié le Dimanche 19 Janvier à 00:39

Entre la complémentarité et la contradiction : retour sur quelques moments-clés du développement sociocritique



Quelles circonstances, au début des années 1970, poussent Claude Duchet à créer le terme « sociocritique » et à en définir les principales caractéristiques ? De quelle manière Marc Angenot et Régine Robin approfondissent-ils, quelques années plus tard, les prémisses de ce chercheur français tout en y poussant plus loin les réflexions sur les rapports entre le texte et le social ? Comment, finalement, ces deux nouvelles contributions heuristiques continuent-elles à nourrir le paradoxe sociocritique ?



Historique de la sociocritique française :

Le projet sociocritique est né d'un désir de combler certaines lacunes et d'occuper une position précise dans les études littéraires françaises qui, à la fin des années 1960, s'orientent majoritairement autour de deux approches textuelles diamétralement opposées. La première, que l'on pourrait qualifier de mimétique, appartient à une certaine sociologie de la littérature traditionnelle et marxiste. 
Elle demeure largement tributaire des travaux de Lucien Goldmann, l'homme derrière la théorie du structuralisme génétique.
 
L'approche mimétique, comme son nom l'indique, favorise les rapports
d'homologie entre les structures sociales et textuelles, mais accorde trop de place, selon ses détracteurs, aux analyses de contenu qui ne permettent, en bout de ligne, que de concevoir l'œuvre d'art en tant que reflet, que pure imitation de la réalité sociale. 
Si le texte littéraire est bel et bien pris en considération, ce n'est que pour déterminer son statut externe et pour tenter d'établir, de façon souvent schématique, un lien direct avec les idées de l'époque qui l'a vu naître.
Edmond Cros rappelle en effet que le théoricien « avait clairement conscience lui-même de La pertinence de cette objection » et que, s'il avait vécu plus longtemps, « il aurait probablement été amené, pour tenir compte des résultats des recherches qu'il envisageait de faire sur "la richesse de l'œuvre", à remettre en question ses premières conclusions ».  Edmond CROS, La sociocritique, Paris, L'Harmattan, 2003, p. 30.
 
Si l'on reproche à Goldmann de ne pas considérer suffisamment la complexité et la richesse du texte littéraire, il en va tout autrement des courants formalistes qui adoptent, pour leur part, une approche que l'on pourrait qualifier d'immanente.

Bien que le terme « formaliste » s'applique d'abord à  de jeunes intellectuels russes des années 1920 (dont Chklovsky et Tynianov), il désigne aussi, à partir des années 1960, les critiques qui s'affichent ouvertement comme les héritiers de ces penseurs.
 
Comme la préoccupation première des formalistes est celle de la littérarité, l'analyse demeure, pour ces théoriciens, strictement limitée aux structures de l'oeuvre. Ils envisagent, en effet, de hisser les études littéraires au rang de savoir objectif, de créer « une science littéraire autonome à partir des qualités intrinsèques des matériaux littéraires  ». Frances FORTIER citant Boris Eikhenbaum, « Formalistes », dans Paul ARON, Denis SAINT-JACQUES et Alain Viala [directeur.], Le dictionnaire du littéraire, Paris, Quadrige/Dicopoches, 2004, deuxième édition revue et augmentée, p. 249
 
Alors que Goldmann donne une  grande importance qu'il accorde à la réalité référentielle, les formalistes, pour leur part,  jouent la carte inverse en reniant toute influence pouvant provenir de l'extérieur du texte, croyant du même coup être en mesure de cerner, dans l'œuvre littéraire, des formes transhistoriques, indépendantes des diverses déterminations sociales.
 
Du structuralisme génétique de Goldmann aux analyses immanentes des Formalistes se creuse ainsi un trou béant. C'est en réaction aux limites de ces approches que Claude Duchet développe la théorie sociocritique, dont le but est de dépasser les multiples apories qui traversent le contexte littéraire français de la fin des années 1960 et du début des années 1970 et de créer un entre-deux convenable permettant de penser différemment les rapports texte / social. 
 
D'emblée, Duchet évoque, dans un article aujourd'hui considéré comme étant le manifeste de sa théorie et qui s'intitule « Pour une socio-critique ou variations sur un incipit », l'importance, pour arriver à un juste milieu,
de puiser tant du côté de la sociologie littéraire traditionnelle que de celui du formalisme, sans toutefois y reproduire leurs insuffisances.
 
Le premier objectif de la sociocritique est donc d'intégrer la sociologie au cœur du texte et, par le fait même, de refuser de l'utiliser de façon à simplement le traverser en surface : « II s'agirait, déclare Duchet, d'installer la sociologie, le logos du social, au centre de l'activité critique et non à l'extérieur de celle-ci, d'étudier la place occupée dans l'œuvre par les mécanismes socio-culturels de production et de consommation ».  Claude DUCHET, « Pour une socio-critique ou variations sur un incipit », dans Littératures, n° 1 (février1971), p. 14.

Ce recentrement vers l'intérieur montre, d'entrée de jeu, toute l'importance accordée par Duchet à ce que le texte littéraire affirme de façon spécifique. D'où le second objectif de sa théorie, celui de s'enraciner dans les travaux des formalistes, non pas pour tenter de cerner des formes littéraires transhistoriques, mais pour, au contraire, se rediriger vers le dehors du texte afin de percevoir dans quelle mesure ce dernier est défini par son contexte social.
 
Au sens restreint,  la sociocritique vise d'abord le texte. Elle est même lecture immanente en ce sens qu'elle reprend à son compte cette notion de texte élaborée par la critique formelle et l'avalise comme objet d'étude prioritaire. Mais la finalité est différente, puisque l'intention et la stratégie de la sociocritique sont de restituer au texte des formalistes sa teneur sociale. L'enjeu,
c'est ce qui est en œuvre dans le texte, soit un rapport au monde .  Claude DUCHET, « Positions et perspectives », dans Sociocritique, Paris, Fernand Nathan (coll. « Nathan- Université »), 1979, p. 3.
 
En d'autres mots, Duchet affirme dans ce passage qu'il est essentiel pour la sociocritique d'emprunter à la tradition formaliste les outils conceptuels qu'elle a développés au fil des années afin de rendre compte de la complexité des relations entre le texte littéraire et le social. La poétique, la narratologie et la sémiotique, par exemple, doivent faire partie de la démarche sociocritique pour enrichir l'analyse et pour éviter au chercheur de sombrer
dans le piège des stricts rapports d'homologie.
 
C'est sur la base de ces axiomes que Duchet développe, à la fin des années 1980, le concept de sociogramme.

Se présentant comme un outil d'analyse dialectique permettant de concilier, dans l'étude d'un texte littéraire, l'apport du social et le travail esthétique sur la forme, le sociogramme paraît ouvrir de nouvelles portes et offrir une multitude d'avenues de recherche. Défini comme un « ensemble flou, instable, conflictuel de représentations partielles centrées autour d'un noyau en interaction les unes avec les autres  », Régine ROBIN citant Claude Duchet, « Pour une socio-poétique de l'imaginaire social », dans Jacques NEFS et Marie-Claire ROPARS, La politique du texte. Enjeux sociocritiques, Lille, Presses universitaires de Lille, 1992, p. 106.

Le concept de Duchet met de l'avant les points de friction, les enjeux polémiques qui se créent lorsque le texte investit les éléments (souvent déjà conflictuels) du discours social dont il fait partie pour ensuite les remanier, voire les transformer.

Pour trouver un sens au texte littéraire, il est impératif, selon le théoricien français, de procéder à une mise en ordre, de créer une grille d'écriture permettant de voir comment le discours social se fige autour de certaines images clés, de certains mots qui forment  la matière première de la fiction et que l'écrivain reprend à son compte afin de les travailler.
 
Le sociogramme représente un lieu de rencontre qui pousse le chercheur à puiser autant du côté du texte que du hors-texte .
La sociocritique, comme le souligne Pierre Popovic dans La contradiction du poème, « a besoin tant d'une théorie du texte que d'une théorie sociale  ». Pierre POPOVIC, La contradiction du poème. Poésie et discours social au Québec de 1948-1953, Candiac, Les éditions Balzac (coll. « L'Univers des discours »), 1992, p. 14.
 
La théorie de Duchet se voit donc, dès le départ, amenée à être abordée sur un mode pluriel : il n'existera pas qu'une seule sociocritique, mais plutôt des sociocritiques.

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